Japan Suite

Enregistrement Live au Japon en décembre 2019, distribué par une audacieuse maison de disque lituanienne. Ceci n’est pas pour nous surprendre de la part de ce routard, nomade, globe-trotteur de canadien, curieux de toutes nouvelles expériences pouvant ouvrir son horizon musical, qui semble décidément ne pas avoir de limite. Il abandonne ici ses habitudes culturelles occidentales (et ses fidèles compagnons de route) , pour venir se frotter à des conceptions musicales et traditionnelles bien différentes. Cependant, les musiciens japonais connaissent souvent l’histoire du jazz, ses acteurs et l’esprit sur le bout des doigts, fut-il “libre” ou franchement “total improvisé”,  comme ici, dans cette rencontre intercontinentale, avec notre François qui assume ses propres sources, enrichies d’une certaine connaissance de la philosophie bouddhiste. On pourrait s’attendre à une “bataille” de sax’s alto, comme il y eu de fameuses batailles de ténor…, ce serait sous estimer la puissance de la section rythmique en œuvre, et réduire ces échanges sulfureux à une compétition arrangée, il n’en est rien !
Il s’agit là d’un challenge, bien plus que d’une lutte. Lequel commence comme une friction pour devenir une communion. Imaginez l’élan irrépressible de ‘Trane se frottant à la folie zornienne. Les premiers jets paraissent conflictuels : présentation, état des lieux (non communs), considération de(s) autre(s), puis : émulsion, émulation aidant, les aspérités tranchantes du jeu du japonais s’émoussent pendant que celui du canadien s’enflamme, sur toute la tessiture de son biniou incandescent, jusqu’à se confondre, enfin, autant sur l’accalmie d’une ambiance lyrique que sur un déchainement impétueux d’ouragan cosmique. Mais c’est peut-être le duo contrebasse/batterie qui surprend et désoriente notre oreille peu habituée aux riffs, rythmes, harmonie et tempi chargés d’ancestrales traditions extrême-orientales. En fait, sur tempo lent ou rapide, c’est une pulsion franchement zen qu’induisent ces deux là, en nous faisant entendre un espèce de “Kabuki” déjanté et parfaitement maitrisé. La contrebasse, ne répugnant pas recourir au classique “walking”, va surtout ponctuer la séance, plaçant une virgule ici, trois points de suspension par là, quelques phrases de respiration (pour les autres), une bonne dose d’envolée perso pour ne pas dépareiller l’ensemble, tout ça, bien entendu, à la juste place, tout comme le jeu de batterie, tel le maître zen, encourageant à ne pas relâcher l’effort, un coup de baguette pour se réveiller, du tambour pour soutenir la puissance, une panoplie de percussions, pas toujours où on en attend, mais précises, judicieuses et jouissives.
Plus qu’une rencontre, c’est une osmose. Découverte d’un nouveau terrain de jeux, dont les règles s’inventent à chaque instant, le but n’étant pas de “gagner”,  mais de pousser l’autre à aller plus loin que prévu, se dés-affranchir des convenances et partis pris, pour embarquer tous ensemble au long d’un voyage par delà les contingences matérielles, plus loin que les étoiles, hors dualité lumière/ténèbre, pour plonger dans un océan d’amour, amour de la musique, amour de l’autre, amour de l’univers… Une grande et belle leçon d’humanité ! 

François Carrier, Masayo Koketsu : Sax Alto / Daisuke Fuwa : Contrebasse / Takshi Itani : Batterie

Par Alain Flèche

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