Pour ce deuxième épisode, Camille Dal’Zovo. Aujourd’hui passionnée de jazz et d’autres genres, c’est lors de spectacles chez sa grand-mère que cette native d’Agen découvre la musique, en « tapant sur des cartons et en chantant Daniel Balavoine ». Fille d’un père bassiste, elle découvre l’ambiance des concerts et des balances, et se met à la guitare par curiosité. Après avoir passé plusieurs années sur une corde, elle obtient sa guitare à 18 ans et débute une aventure qui se poursuit encore aujourd’hui. Après un master en relations presse et relations publiques obtenu à l’IICP, elle devient attachée de presse dans plusieurs labels parisiens, passe une période en indépendant avant de fonder en 2014 le label Jazz Family aux côtés de Yann Martin. Désormais seule aux commandes, Camille Dal’Zovo participe à la promotion et la découverte de la scène jazz française et internationale à travers sa boîte CDZ Music et son label, qu’elle considère comme « une grande famille ».

2014 voit la naissance du label Jazz Family. Comment cette aventure a-t-elle débutée ?

À cette époque, Yann Martin gérait le label Plus Loin et travaillait avec la maison de disques indépendante Abeille Musique. Lorsqu’elle a cessé son activité en 2014, nous nous étions engagés avec Yann pour de futurs projets. Nous avions lui et moi la même vision de ce métier, et on s’est dit que ça vaudrait vraiment le coup de créer un label pour ne pas laisser tomber tous ces artistes. Ça n’est pas quelque chose qui s’est fait du jour au lendemain, c’est un projet que nous avions déjà abordé auparavant. Je pense que j’aurais tenté l’expérience dans tous les cas, la fermeture d’Abeille Musique n’a fait qu’accélérer le processus.

57 albums depuis 2014, pour 2020 sont recensées les sorties de « La légende de Naclia » par Naclia ainsi que « Sky Loom » de Véro Hermann Sambin. Quels sont les choix artistiques que vous mettez en valeur pour choisir vos artistes ?

En dehors de la musique que j’aime, je n’ai pas de critères précis. Le label sort moins de projets depuis deux ou trois ans car j’essaie de travailler avec des artistes structurés, qui ont un attaché de presse et/ou un booker (même si c’est plus compliqué). Il arrive fréquemment que des sidemans ayant joué avec des artistes fassent appel à moi pour leurs projets en leader. Mais dans un aspect plus musical, il est certain que les goûts personnels et la sensibilité jouent un rôle. Quand nous travaillons ensemble avec Yann, nous pouvions défendre nos arguments et décider de mettre en avant tel ou tel projet. Maintenant que je suis seule, il peut m’arriver de solliciter des camarades de jeu et des amis journalistes, lorsque j’hésite ou quand on me demande un engagement. Mais je trouve que la facture des albums est bien faite de manière générale, et que c’est assez rare de recevoir un album que l’on considère comme « pas bon ».

L’album « L » de Benjamin Faugloire Project est aussi attendu pour l’automne 2020, et poursuit une aventure débutée en 2016 avec la publication de « Birth » chez Jazz Family. C’est important pour vous d’accompagner vos artistes sur la durée ?

C’est très important pour moi. Nous dirigeons avec Benjamin une école de musique depuis cinq ans, donc c’est un facteur qui nous lie en plus de sa musique chez Jazz Family. Dans mon cas, il arrive régulièrement que je travaille sur le développement et les premiers albums des artistes avant qu’ils partent ailleurs lorsque leurs projets marchent. C’est quelque chose de normal et ça me va plutôt bien, mais il y’a de nombreux artistes avec qui je poursuis une collaboration. Pierre Marcus travaille encore avec nous, Fred Nardin est parti chez Naïve Records mais on risque de poursuivre notre collaboration dans ses projets en co-leader, Véro Hermann Sambin a aussi prolongé l’aventure à mes côtés. C’est un vrai plaisir de travailler avec eux. Mais il se peut que certaines collaborations soient moins réussies. Si nous n’avons pas réussi à faire quelque chose de satisfaisant au bout de deux albums, je me remets en question. Il se peut que ma façon de travailler ne convienne pas à certains artistes, et que la manière de quelqu’un d’autre fasse la différence.

Lors d’un entretien accordé à Citizen Jazz en 2015, vous présentiez Jazz Family comme un label défendant un jazz moderne et très ouvert, avec comme objectif de « lui redonner son image populaire plutôt qu’élitiste ». En quoi considérez-vous le jazz comme une musique élitiste ?

On a beaucoup de mal à toucher le grand public avec le jazz, chaque année on perd un peu mais on est toujours là l’air de rien ! (rires). Je crois que c’est un genre coincé dans une niche avec une presse très spécialisée. Le fait que les Victoires du Jazz sont séparées des Victoires de la Musique prouve que c’est un genre mis à l’écart, alors que c’est une musique indépendante qui vient de la rue à la base. Aux Etats-Unis, beaucoup d’artistes comme Kendrick Lamar avouent avoir été bercés par le jazz et revendiquent cette identité dans leur musique. Des artistes comme Herbie Hancock ont été samplés des centaines de fois, et je pense réellement si un seul genre devait rester, ça serait le jazz car ses musiciens sont ceux qui jouent avec le plus d’envie. Ils peuvent jouer partout, et aucun concert n’est le même. C’est ce qui me réconforte. Musicalement, il est difficile d’accéder au jazz car on n’en parle très peu en dehors des magazines spécialisés, et c’est un vrai problème. J’ai essayé à mon petit niveau de faire bouger les choses, en écrivant aux journalistes musique de Quotidien pour leur proposer de s’intéresser de temps en temps à un artiste de jazz. Si certains médias pouvaient intégrer un peu de jazz dans leurs programmations, ça nous aiderait beaucoup.

Lors de cette même interview, vous aviez présenté un rythme de production de « 6 à 8 albums par an ». Il y’a-t-il eu une évolution depuis ?

Oui ça a changé car nous étions deux à l’époque. Nous avions des projets où nous étions engagés et j’avais à cœur d’aller au bout, mais ça a été une année compliquée parce que j’étais submergée de travail.  Aujourd’hui je n’ai pas de rythme fixe, je peux sortir trois albums en trois mois et ne plus rien sortir pendant six mois. J’essaie de m’adapter aux plannings des artistes en évitant la surproduction. Quand je vois le nombre de CD que FIP reçoit par jour à l’heure de la dématérialisation, je me dis que c’est intéressant de fermer un peu les tuyaux pour avoir des projets plus qualitatifs.

En plus de promouvoir et accompagner les artistes, vous êtes aussi directrice de l’école de musique « Un air de rien » à Bordeaux. Comment avez-vous débuté l’apprentissage d’un instrument ?

Je me suis lancée comme une fusée quand j’ai eu ma guitare à 18 ans. J’ai appris en autodidacte et j’ai un petit niveau aujourd’hui. En ce moment, j’aime bien jouer des textes de rap et de chanson française à la guitare, je trouve que c’est un super projet. J’aimerais jouer La Javanaise de Gainsbourg, Caroline de MC Solaar et That’s My People de NTM. J’ai grandi avec des groupes comme IAM, la Fonky Family ou Sniper, et je trouve que les textes de rap sont vraiment la chanson française populaire. J’ai vu il y’a pas longtemps une vidéo d’une personne qui disait des paroles de Booba dans la rue, en demandant ensuite aux gens qui les avaient écrites, et certains répondaient Flaubert et d’autres noms d’écrivains. J’ai trouvé ça très intéressant, et je trouve que ça démontre à quel point le rap souffre d’une étiquette, au même titre que le jazz que l’on considère comme une « musique compliquée ».

Attachée de presse, gérante d’un label, musicienne : Avec toutes ces activités, vous avez trouvé du temps pour dormir ?

Plein je ne fais que dormir ! (rires). Mon quotidien aujourd’hui est très différent de ma période à Paris. A l’époque j’étais productrice de rap et les nuits étaient courtes ou blanches au choix. J’avais une vraie vie de bureau et c’est ce qui a justifié mon envie de rejoindre la province pour une vie plus paisible. C’est une période où je me suis beaucoup amusée, mais j’ai vécu dix ans en cinq.

Suite au confinement, 2020 a été une période difficile pour les artistes devant l’annulation des concerts et des festivals. Comment avez-vous vécu cette période ?

C’est une période qui s’est globalement bien passée mais qui a imposé des changements. À quelques exceptions, la majorité des promotions ont été faites en janvier/février. Les concerts de sortie prévus d’avril à mai n’ont pas pu être maintenus, et les sorties de certains projets ont été repoussées à plusieurs reprises. Le disque « Así De Simple » de Joel Hierrezuelo devait sortir le 22 mai, mais a été décalé au 12 juin car les magasins sont peu alimentés. En espérant que tout puisse repartir comme prévu, je prépare la rentrée qui s’annonce très chargée.

Et chez Jazz Family, qu’est-ce que vous nous conseillez ?

Je pense d’abord à l’album « Luminescence » de Grégory Privat et Sonny Troupé, parce que c’est le premier projet de Jazz Family, et parce qu’on avait créé le label avec Yann uniquement pour ce disque. Je pense aussi à « Opening » de Fred Nardin qui a marqué le début de sa carrière. J’adore aussi les projets de Véro Hermann Sambin, Dmitry Baevsky, Rémi Panossian, et beaucoup d’autres ! Mais j’aurais tendance à tous les conseiller, car ils sont tous uniques.

Propos recueillis par Corentin Maratrat

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