A l’heure où démarre le Tremplin Action jazz, 85% des 650 places assises sont occupées. C’est à la fois encourageant et intimidant pour les premiers à concourir, qui découvrent un public a priori bienveillant mais qu’il faut chauffer à blanc. L’ordre de passage, établi en fonction de l’épaisseur du son, du nombre de musiciens et du style proposé, se veut progressif : on s’attend à une montée en puissance et à une succession de couleurs bien contrastées, l’idéal étant de terminer sur la formation la plus dense -ou la plus “dance”, dans ce cas précis- en tout cas celle qui d’après son CV est aussi la plus aguerrie.



Pour ouvrir les hostilités, quoi de mieux qu’un leader qui s’appelle Gaspard GUERRE ? Batteur, il possède l’énergie qu’il faut pour galvaniser ses troupes et réveiller le public ; son nom le prédestine aux conquêtes. De fait, l’assaut commence par un pilonnement d’artillerie mi-légère, mi-lourde. Le terrain permet une avancée rapide, un déploiement immédiat. L’ensemble s’inspire d’une esthétique jazz-rock, le beat est bien au fond du temps. Nicolas FERREIRA à la basse et Sébastien LAMONERIE aux claviers maintiennent une pulsation binaire sur des tempos généralement vifs tandis que les accents rompent la régularité pour rendre la musique plus heurtée et autrement plus riche qu’une marche militaire avec tambours, cornemuses et fifres réglant le pas des fantassins. Des roulements et des explosions, des basses qui tonnent, il y en a à foison ; Louis MARDIVIRIN, l’unique souffleur, tentera bien de s’imposer mais pour prendre le dessus ou du moins égaler l’intensité de la batterie, il faudrait un plus gros son de sax, un phrasé tonitruant, des silences précédant des intonations fortes, des pics pas forcément hurlants mais bien marqués. Sachant qu’il est difficile d’occuper tout l’espace avec un effectif réduit, et dès lors qu’il s’agit de passer en force plutôt qu’en douceur, ce type de musique ne souffre aucune timidité. Saluons l’ardeur de ce premier groupe venu du Limousin qui n’a pas démérité.



Changement de plateau, nous découvrons une équipe guère plus fournie, d’inspiration jazz moderne, post-bop. Son batteur titulaire manque à l’appel mais il est remplacé au pied levé si l’on peut dire par Nicolas GIRARDI, déjà lauréat du Tremplin avec Robin & the Woods et également impliqué dans une formation qu’on entendra plus tard dans la soirée. Pas de quoi déstabiliser de jeunes professionnels formés pour s’adapter à leur environnement quel qu’il soit. Pierre THIOT au saxophone et Théo CASTILLO à la basse font leur boulot à la perfection. L’excellent guitariste Lucas MASSALAZ est la cheville ouvrière de ce groupe nommé Black Bass. Je le trouve plus en retrait que lors du concert en club auquel j’avais assisté peu de temps auparavant – il m’avait alors impressionné par son autorité naturelle, l’étendue de son registre, de son vocabulaire et la pertinence de son jeu. Ce soir on le sent attentif, concentré sur le son d’ensemble et probablement inquiet de la bonne exécution de ses compositions. Je les trouve étonnantes de fraîcheur dans un langage tonal de très bon aloi : thèmes bien charpentés, mises en place au cordeau, improvisations riches et variées. C’est du solide et du sérieux. Evidemment certains dans le public trouveront trop “intello”, mais n’écouter que des tubes, aussi bien produits soient-ils, ou du “jazz à papa” qui ne dérange personne serait idiot. Certes, ma préférence va à un jazz recherché, nouveau, raffiné et varié mais pour être totale, ma satisfaction doit être autant viscérale qu’intellectuelle. Or ce que j’entends ici swingue dur, ravit mon oreille et stimule mes extrémités : si le jury ressent le même émoi BLACK BASS prend une sérieuse option pour la victoire.



PHRACTAL, le groupe suivant, est un quintette hors normes. Rares sont les violonistes qui parviennent à poncer le vernis classique pour produire un son et des accents plus volontiers associés au jazz, aux minorités rebelles ou au bas peuple qu’à l’aristocratie, à s’affranchir des codes appris dès l’enfance pour trouver une expression individuelle dans un cadre restreint. La divine surprise, c’est d’entendre deux altos, Eloïse GOMEZ et Charles QUENTIN DE GROMARD, s’essayer à cet exercice de style en discourant sans fard sur des compositions personnelles. Difficile cependant de s’abstraire des références folk-rock ou jazz-rock (Jerry Goodman dans “The Flock”), d’autant qu’Alain JOSUE à la batterie s’inspire plutôt de ce courant musical (ou est-ce la sonorisation ?). Autre originalité : il n’y a pas de basse ou contrebasse, rythmiquement cela change, les appuis se trouvent ailleurs que dans les graves que l’on ressent dans le ventre, cela dit le mélange acoustique-électrique fonctionne bien, grâce au guitariste Frédéric MEYER qui “assure” à tous les niveaux et à Jean-Louis LOISEAU aux saxophones qui, en produisant des sons cuivrés et boisés proches du son acoustique, prête à cet univers son souffle tout en respectant l’esprit de chaque morceau. Les mélodies sont séduisantes, les harmonies pas toujours sages, au risque de choquer certaines oreilles peu averties qui prendraient les dissonances pour des fausses notes… Le résultat est très plaisant, on sent une réelle empathie entre les musiciens. Et le jazz, dans tout ça ? On se trouve clairement à la frontière, Phractal ne fait pas bouger les lignes, il les franchit pour procurer à l’auditeur des sensations douces et diverses, l’emmène en quelque sorte en randonnée avant de le déposer sain et sauf au bercail. Prenons cet ensemble poitevin pour ce qu’il est : un groupe attachant, cultivé, sincère, enjoué, au parcours singulier. 



AURORA (4Tet) est le tout nouveau projet du batteur Nicolas GIRARDI, accompagnateur très demandé pour sa souplesse et son inventivité, que j’ai vu et entendu sur les scènes régionales mais jamais en tant que leader. J’ai ouï dire qu’il maîtrisait aussi le piano et la composition. Entouré de Flavien YOU à la basse, Emeline MARCON au chant et Antoine Elias KEBBE aux claviers, il va nous faire découvrir son univers, riche en rebondissements et imprégné de jazz contemporain. Les thèmes sont captivants, exposés par la voix, ici traitée comme un instrument à part entière. Naturellement, les finesses rythmiques ont la part belle mais elles s’intègrent à un discours musical qui fuit les platitudes et les clichés pour nous tenir en haleine tout du long. Un mélange de vigueur et de délicatesse, des harmonies délectables, des accents inattendus qui font mouche et une cohésion admirable pour une toute première apparition. M’est avis que cette formation risque fort de remporter la palme, ce qui ferait de Nicolas le batteur le plus titré de l’histoire du Tremplin. 



Pour clore ce Tremplin 2020, rien de tel qu’un quintet bien rodé, A POLYLOGUE FROM SILA. Remarqué au Anglet Jazz Festival 2019 ce groupe me paraît très convaincant. Son répertoire funk-jazz, mâtiné de Soul, RnB, hip-hop et autres musiques actuelles, est dans l’air du temps. Le bassiste, Kevin BUCQUET, dispose d’une “talk-box” et produit également des infra-basses au Moog. Le guitariste, Hugo VALANTIN, d’une redoutable efficacité en accompagnement, improvise avec talent lorsqu’il prend un chorus. Kevin LARRIVEAU aux claviers et Romain GRATALON à la batterie ne sont pas en reste, déployant une énergie constante pour maintenir un groove contagieux. Nouvelle recrue, Laurène PIERRE-MAGNANI, au chant et percussions, illumine de sa présence vocale et scénique. L’équilibre du son est magistral, comme la dynamique et la précision rythmique. Ce professionalisme, le style reconnaissable de cette musique emportent l’adhésion du public et du jury.

Très disputée, cette édition 2020 du Tremplin a aussi réveillé les passions. Chacun y allait de son pronostic, les défenseurs et les adversaires de telle ou telle prestation faisaient valoir leurs arguments. Le débat tourne souvent à la polémique autour de l’étiquette jazz. Quels traits stylistiques s’en rapprochent ou s’en écartent ? La filiation n’est peut-être plus aussi évidente entre les icônes du passé et la nouvelle génération, mais les voies à explorer ne sont-elles pas inépuisables ? Quelles que soient nos préférences, ne boudons pas notre plaisir lorsque nous écoutons des musicien(ne)s qui se donnent à fond pour que perdure un art vivant et authentique. Dans cet esprit, je comprends que le jury ait eu du mal à départager les vainqueurs. Espérons que cette saine confrontation permettra à la scène musicale de grandir et de s’épanouir.

Par Ivan-Denis Cormier, photos David Bert

Jury tremplin Action Jazz 2020
Marie Neuville : Présidente, journaliste France 3
– Bérénice Ravache : Directrice FIP
– Françoise Lagaillarde : Coordinatrice FIP Bx – Arcachon
– Philippe Vigier : Animateur France Bleu Radio
– Dominique Poublan : Rédacteur en chef de la Gazette Bleue
– Jeff Ballard : Figure emblématique du jazz moderne, parrain de l’édition 2020