Le Rocher de Palmer – Mardi 15 octobre 2019.
Par Dom Imonk, photos Alain Pelletier

La Californie ! Il y a quelque chose de magique dans ce nom. Dès qu’on le prononce, les yeux brillent, et l’imagination se met en route. Les grands espaces naturels, des parcs aux  arbres de 4 000 ans,  diantre ! Des plages infinies, le Pacifique, les vagues et le surf. Soleil et lumière, la flower power, toute une histoire. Ses grandes cités fascinent, on emprunte les high ways multi voies, du Sunset Boulevard de Los Angeles au Golden Gate Bridge de San Francisco, en un parcours nommé désir, infini. Beverly Hills, Santa Monica, Palm Springs, Hollywood ! Tout s’illumine ! Bref !

Les images et le cinéma, c’est historique, mais question musique, ce paradis ne fut pas avare de sensations non plus. Pensons à Monterey, pas si loin de Frisco, son fameux Festival Pop dans les sixties, qui vit Jimi Hendrix mettre le feu à sa stratocaster, scéance culte, mais aussi le Festival jazz de ce même lieu, dont on n’oubliera pas le bienveillant parrainage de Clint Eastwood, fou de jazz, comme son fils Kyle, bassiste émérite, non plus que le passage historique du grand Charles Lloyd, accompagné des tout jeunes (et inconnus alors) Keith Jarrett et Jack DeJohnette.  

Il y a eu beaucoup de jazz en Californie, et du très bon. Charlie Parker y fut dès la fin des années quarante. Puis le fameux « jazz west coast » s’y développa dans les fifties, avec de grands acteurs, dont le simple prononcé des noms donne le vertige, songeons à Art Pepper, Shelly Mane et Shorty Rogers. Le célèbre label Pacific Jazz records sera même fondé à Los Angeles à cette période et signera des icônes du jazz tels que Chet Baker et Gerry Mulligan. Il signera bien plus tard un groupe de là-bas, devenu légendaire, nommé The Jazz Crusaders, qui, avec  les George Duke, Larry Carlton, Michael Franks  et autres Yellowjackets, participèrent à fonder  dans les années 70/80 un autre courant du « jazz west coat », plus cool, plus soul, plus funky. Membre de ces Crusaders, le tromboniste Wayne Henderson est peut-être avec Jay Jay Johnson l’une des influences de Ryan Porter, l’un des actuels porteurs de la nouvelle flamme du jazz de Los Angeles, dont le collectif, qui fait beaucoup parler de lui, se nomme West Coast Get Down.

Tout un programme, non ?  Ryan Porter œuvre depuis près de dix ans à construire son langage jazz, qui écoute les respirations de sa ville, et surtout celles des banlieues qui souffrent le plus. Car « Cité des Anges », oui, mais tout n’y scintille pas comme sur les cartes postales ou dans les reportages télé. Un grondement fort a besoin d’un traducteur, et c’est souvent le rôle des artistes. Ryan Porter en est un, sa voix porte et le souffle de son trombone, rond, puissant, coloré des mille feux de son âme consciente de l’histoire, envoie des signes jazz, soul et hip-hop, très forts. Il est aidé en cela par ses précieux compères du collectif, tous issus de la même scène bouillonnante, qui s’étaient d’ailleurs retrouvés avec lui sur des pépites majeures telles que « To Pimp A Butterfly » de Kendrick Lamar ou autre « The Epic » de Kamasi Washington (saxophone ténor), lequel était présent ce soir, ainsi que Jumaane Smith (Trompette), Brandon Coleman (Piano et effets électroniques), Miles Mosley (Basse) et Tony Austin (Batterie).

Inutile de vous dire que cette équipe de choc n’a pas mis pas longtemps à mettre le feu à la 650 du Rocher de Palmer, quasiment sold-out ! A chaque morceau, présenté par le leader avec humour et une chaleureuse éloquence, et cet accent made in LA, nous sommes embarqués dans des histoires qui s’étirent généreusement, comme des tourbillons de notes, semblables aux crêtes des vagues tumultueuses du Pacifique au loin, où chacun s’exprime sans compter, avec une époustouflante ferveur. Pas de solos riquiqui, genre on récite par cœur l’album, non, de l’espace, du gros vent, on est là pour jouer et dire sa vérité, avec une vitalité et une force qui avaient déjà été perçues dans « The Optimist », impressionnant triple disque,  ainsi que dans le « Force for Good » qui vient de sortir, deux albums du leader dont furent tirés les titres joués ce soir-là.

Et les hommages se suivent avec chacun leur lot de tendresse et de passion, surtout dans les explications animées données par Ryan Porter, intarissable conteur, qui présente « Madiba » pour Mandela, « Oscalypso » pour John Coltrane, qui nous parle de lui-même, de son collectif, de sa joie de nous voir réunis. Non sans une certaine émotion, il nous parlera aussi de Thelonious Monk, il nous apprendra que c’est son premier tour sous son propre nom, et citera son ami Kendrick Lamar qui l’inspire tant, avant que d’envoyer le très vitaminé  «The instrumental hip-hopa », presque un hymne nous disant tout de ce new jazz, qui au fond ne l’est peut-être pas tant que ça. C’est une musique certes d’apparence « classique », mais qui rayonne d’harmonie et d’espace. Nous sommes en territoire connu, tous ces pigments sonores, nous les avons déjà dans la peau, comme des tatouages inconscients, mais c’est la puissance d’impact de leur expression musicale, un gros son et la grande et précise qualité de leur jeu, qui font que leur musique parait neuve car propulsée avec vigueur et éclat vers un ailleurs nouveau, d’évidence plus humaniste, plus libre de tout. On a retrouvé avec plaisir les chorus de Kamasi Washington, ses souffles d’âme infinis qui nous élèvent, une chaleur, parfois brûlante, aux confins du free, qui le situent quelque part dans le précieux jardin des John Coltrane, Pharoah Sanders et autre David S.Ware, créateurs à leur époque du royaume de tous les possibles. Même impression de départs en voyages célestes lors des envolées de Ryan Porter, comme s’il voulait livrer tout là-haut un message d’amour à son mentor Jay Jay Johnson,  avec intensité, plénitude et générosité, et le sentiment qu’il pouvait ainsi souffler sa flamme jusqu’au bout de la nuit. Troisième soufflant et pas des moindres, Jumaane Smith a lui aussi électrisé le public, par un jeu de trompette lumineux et dense, alimenté de chorus incisifs, entrecoupés de prompts silences, qui relançaient ses flux ondulants. Pas de risque de torpeur avec lui non plus, qui par moment sortait de sa bouche cuivrée de curieuses phrases étirées, prononcées  d’une mystérieuse voix murmurée.

Pour soutenir de tels énergumènes,  il fallait une rythmique qui catapulte le groove à l’allure d’un engin spatial, et puisse ensuite le maintenir  en des altitudes élevées, ce qui fut fait avec tout d’abord, en guise de coloriste, les claviers magiques de Brandon Coleman, aussi à l’aise en sonorités de piano « acoustique » qu’en tournoyantes évasions électroniques, très inventives, grouillant de trouvailles et de « gimmicks » de tous bords. Puis comment ne pas succomber à l’époustouflante alliance de la contrebasse de Miles Mosley, aux lignes précises et musclées d’une grande variété, avec  parfois l’utilisation de l’archet et des sonorités distordues presque rock, et des chorus hallucinants dont celui sur « Anaya », et de la batterie phénoménale de  Tony Austin, dont le drive incroyable et les foisonnantes polyrythmies, développées dans  quelques solos dantesques, notamment sur « The Psalmist », comptèrent parmi les grands moments de ce concert. Saisissante synergie entre les six hommes, véritable ovni jazz.

Le rappel tant souhaité par un auditoire chauffé à blanc ne tarda pas à venir et clôtura d’un groove de feu cette soirée qui fera date et dont il faut remercier le Rocher de Palmer de l’avoir proposée. Difficile de redescendre sur terre après une telle tornade ! Très abordables, pas stars pour deux sous, tous les musiciens se retrouvèrent ensuite au stand merchandising, discutant avec le public, signant des autographes, se laissant prendre en photo. Étonnante décontraction après une telle performance. Alors c’était donc   ça l’effet « West Coast Get Down » ? On en redemande !

Par Dom Imonk, photos Alain Pelletier

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