Steve Lehman et Orchestre National de Jazz – Ex Machina

Fanny Ménégoz : Flûtes / Catherine Delaunay : Clarinettes / Steve Lehman : Sax Alto, Electro / Julien Soro : Sax Ténor, Clarinette / Fabien Debellefontaine : Sax Baryton, Clarinette, Flûte / Fabien Norbert : Trompette, bugle / Jonathan Finlayson : Trompette / Daniel Zimmermann : Trombone / Christiane Bopp : Trombone / Fanny Meteier : Tuba / Bruno Ruder : Piano, Synthé / Chris Dingman : Vibraphone / Stéphan Caracci : Vibra, Percussions, Synthé / Raphaël Koherner : Batterie / Sarah Murcia : Contrebasse / Jérôme Nika : Générative Électro / Dionysios Papanikolaou : Ircam Électro / Frédéric Maurin : Direction, Électro

F. Maurin et S. Lehman sont à l’origine d’un projet qui n’est pas très éloigné du travail de Bernard Lubat sur « Artisticiel » (à lire dans ces colonnes), lequel faisait suite aux études de Georges Lewis, Anthony Braxton et autres, sur les interactions entre humains et machines (IA, électro, ordi …)

Guitariste et compositeur, Frédéric M. a choisi depuis longtemps une voix entre musique contemporaine et jazz, exprimée dans le groupe ‘Ping Machine’ qu’il a dirigé pendant 14 ans. Il poursuit ce cheminement avec l’ONJ depuis 2019 avec d’autres compositeurs, metteurs en scène, comédiens, paroliers originaux et novateurs afin de se servir de l’Orchestre comme outil de partage au service du jazz et de ses déclinaisons.

L’altiste Steve L est (aussi) un théoricien de la musique important qui expérimente les trouvailles de ses recherches sur un large idiome musical, par un jeu de saxophone très personnel, éblouissant, mais encore confidentiel, malgré la reconnaissance de nombreux critiques et distributeurs de prix et bourses, ainsi que d’autres musiciens pointus qui le sollicitent pour accompagner leurs démarches actuelles (A. Braxton, V. Iyer, J. Mauran, G. Lewis…).

Les 2 artistes planchent indépendamment depuis 2016 sur l’intégration de la musique spectrale en orchestre, F. Maurin embauche S. Lehman lorsqu’il prend la direction de l’ONJ afin de composer un travail commun, co-commandé par l’IRCAM où le chercheur J. Nika, est créateur de logiciels dévolus à la matière sonore. Il fait partie de l’aventure commune.

Voici donc un grand ensemble d’improvisateurs qui s’enrichit de nouveaux programmes de musique assistée, interactive, par ordinateur, en temps réel. Ces néo-instruments sont sollicités dans l’élaboration les concepts de compositions, d’orchestrations, de rythmes et de formes, et lors des interventions des solistes. Le propos est donc d’induire une rencontre entre musiciens et logiciels dans un but d’expérience d’immersion sonore à travers une musique enregistrée en conditions concert.

Gros travail de temporalité, progressions d’harmoniques spectrales intercalées, métriques mouvantes, modification du statique : on ajoute un vibraphone accordé un quart de ton au-dessus de la tonalité ‘naturelle’ de l’autre vibra…

Mais zalors, Quid de la musique, en vrai ? Corollaire de la question : Quid de la machine ? Indépendante ? , soumise à la volonté de son utilisateur ? Contrôlée ? Improvisatrice ? Limitante ou créatrice de libertés ?

On peut s’étendre sur l’entreprise technique (sujet plutôt abscons), poétiser sur les nouvelles images et imaginaire suscités par l’apparition de sons inconnus , reste l’expression sincère d’une bonne quinzaine de talents confirmés, qui se suffisent largement à eux-même (dans des conditions naturelles), néanmoins ici augmentés de sons et déformations bizarres, déroutantes sans être désagréables, entre les expériences de Pierre Henri en électro-acoustique et celles, électroniques, d’un pan du rock psychédélique des années ‘70.

Certaines sonorités étranges et inconnues surprennent, ça et là, témoignent d’une présence inédite qui génère un souffle indéfini sur l’ensemble de la production, y apportant de la poésie et du mystère, conférant une dynamique chorégraphique palpable, une sorte de danse densifiée où chaque pas se calcule, quitte à jouer à contre courant, à coté, en marge… Ce que, finalement, chacun des intervenants s’acquittent à la hauteur de leurs capacités : merveilleusement.

Enfin, oublions l’aspect technique, l’objectif intellectuel, la théorie presque obsessionnelle de confrontation de mondes distinctes, pour juste écouter.

Écouter une musique de composition intelligente, d’orchestration rigoureuse, d’exécution au cordeau, avec de gros morceaux de belles improvisations dedans. On a grand plaisir à entendre de vieilles connaissances, rompues à toutes sortes d’expériences inédites, sachant garder leur personnalité indéfectible dans tous contexte, et qui continuent à nous surprendre de leur flexibilité selon les conditions, de leur assurance de jeu, de son, d’imaginaire qui leur appartient bien en propre, reconnaissable et évolutif.Et aussi découvrir des noms, des sons qui nous sont moins familiers. Pas toujours facile de faire la part entre instruments connus et sons d’ailleurs, pas facile non plus d’attribuer les instruments à leur bons interprètes… Tant pis pour l’analyse, le plaisir compte avant tout.

Un grand plaisir d’écouter une belle musique qui n’a pas besoin d’étiquette pour être appréciée, et reconnue à sa juste valeur, sans se demander est-ce jazz, électro, contemporain… seulement de la bonne musique, peut-être pas d’une écoute facile, mais les plus tenaces sont récompensés par la découverte de la richesse d’une nouvelle forme de construction d’un édifice toujours en mouvement, ce qui garantit le risque d’entropie de toute forme figée.

C’est comme ça que nous aimons le jazz : être encore et toujours surpris !

Par Alain Fleche

ONJ Records/Pi Recordings/L’Autre Distribution

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