Cognac, Fondation d’entreprise Martell, 28-30 mai 2021

La deuxième édition de Métamusiques, par une programmation éclectique mais d’une exemplaire cohérence a déroulé un fil rouge reliant l’ici et l’ailleurs, d’hier à demain. Quelques jalons.

PREMIER JOUR

Le Havre est un port, Cognac aussi. Mais ces deux villes partagent un point commun autrement plus significatif : toutes deux hébergent en leur cœur un audacieux édifice en rupture avec leur environnement urbanistique. Au milieu de l’ordonnancement orthogonal du port normand, surgit le Volcan d’Oscar Niemeyer, d’un blanc éclatant sur le gris uniforme du ciel et de la ville, tout en courbes asymétriques ; à Cognac, dans la vieille ville partagée entre les immeuble reflétant les couches de son passé commerçant ancien et de son embourgeoisement repu, s’élève une variation sur le thème kafkaïen du Château, un pastiche par anticipation du Palatul de Ceaușescu à Bucarest, à l’origine un bâtiment industriel de style Bauhaus destiné à l’embouteillage.

C’est donc là que, depuis quelques années, s’est installée la Fondation d’entreprise Martell, à Gâtebourse, d’une certaine façon une adresse tout indiquée pour pratiquer le mécénat. Une programmation avisée, tournée vers toutes les formes d’expression contemporaines, anime depuis 2019 le Festival Métamusiques dont c’était cette année la 2e édition[1], festival qui fait assaut d’imagination pour proposer, comme son nom l’indique, des incursions dans tous les répertoires où il puise des propositions singulières proposées gracieusement à toutes les oreilles, avec une attention particulière au jeune public. Centrifuge, son principe est d’inverser le courant en invitant des artistes principalement aquitains, « du Pays basque au Limousin », mais dont la pratique ouvre à tous les horizons du monde, dans le temps et dans l’espace.

Laurent le magnifique

Cette année, Benkadi ouvrait le bal, entendu il y a deux ans à Bergerac (Écouter pour l’instant 2019). La soirée, raccourcie par le couvre-feu encore en vigueur, proposait de se livrer sans résister aux sortilèges de la voix. Laurent Cerciat, que l’on entendra le jour suivant au sein de « Silence was pleased », se voyait offrir une scène pour lui seul qu’il occupa de magistrale façon. Avec quatre airs de Purcell, dont le fameux Music for a While, et le non moins célèbre Flow my tears de Dowland, il transforma le parvis un peu ingrat de la Fondation, bordé sur deux côtés d’un parking et d’une rue, en un lieu intime où les accents tour à tour charmeurs et plaintifs de ces airs venus de si loin laissaient d’épandre intact à travers le temps leur contenu émotif, toujours tenu mais vibrant. Son timbre magnifique, la clarté de la ligne, la simplicité de l’émission rendaient pleinement justice à une musique qui avance en équilibre sur un fil tendu entre les affects qu’elle évoque et la retenue de la forme. Mais d’être chantés a capella, sans luth ni viole, et de cette façon qui de ce fait paraissait insensiblement étirée, ces airs s’en trouvaient subtilement déplacés, tirés hors du temps et de ce fait rendus « contemporains », sans recours à l’artifice d’une relecture : des ready-made, en quelque sorte. À ceci près que, les objets n’étant pas banals, l’effet est inverse, de magnification, s’il est encore possible, et point de dérision.

Archéologues du ciel

On ne pouvait rêver meilleure introduction au set qui allait suivre. Depuis vingt ans, Beñat Achiary (vcl) forme avec Didier Lasserre (dms) un couple incomparable, comme deux troncs d’une cépée. Une même sève les parcourt, qui est poésie, qui se fait voix, qui se fait rythme et couleur. Ici, les poèmes de Julio Llamazares[2] dits par Beñat, de sa voix à l’accent basque doucement enrhumé, donnaient le ton à la façon d’un diapason. « La lenteur des bœufs » et « La mémoire de la neige» : un paysage et son tempo. La voix se peuple d’appels de bergers, de chants d’oiseaux, de rumeurs et d’échos. Elle ascensionne, dévale, cascade, roucoule, un ramier dans la gorge, chuchote ou se déploie à pleins poumons. Les peaux, le cuivre frissonnent, scandent en douceur, épousent sans redoubler, s’écartent le temps de contourner la pierre sur le chemin. Le feutre des mailloches, c’est la corde des espadrilles, pour le pas silencieux et furtif. La musique est attention et partage. En montagne, un pas accordé mène au bout du monde. Ici, la rhétorique des tambours se fond avec celle de la voix, accrochée, suspendue au roulement de timbale d’un orage lointain, dispersée dans la brume levée d’une cymbale, enivrée d’un yodl quand perce le soleil : le paysage est changeant, c’est celui d’un monde vu d’en haut, après avoir sauté le gave des tessitures, franchi les éboulis « à la ramasse », enfilé ubacs et adrets. Mais ce phrasé unique où un chant à pleine gorge, solaire, frais et fruité, se résout en soupir pour renaître en aubade, ouvre sur de plus vastes horizons. Au détour d’une note fantôme dont la flûte perce et s’efface aussitôt, dans les plongées rauques et graillonneuses, surgit une étendue de steppes ou de banquise. En creusant dans la voix, Beñat Achiary agit en archéologue. Parti de ses montagnes basques, de ce qui s’en est déposé dans la langue, il fouille la terre et son histoire, met au jour un passé enfoui, et ce faisant le restitue au présent. Aussi loin que l’on remonte dans le temps, on trouve la trace de ces migrations qui ont parcouru les continents et abandonné derrière elles, ici-même, ces objets venus d’ailleurs. Jusqu’ici, la terre était de l’archéologue l’unique élément. Les cuivres de Lasserre viennent des profondeurs de la terre, mais c’est dans l’air qu’ils vibrent, comme les peaux dont on a déshabillé l’animal pour les faire sonner, tendues sur des cercles[3]. À l’heure où les glaciers fondent, il y a une archéologie de la glace et de l’eau. Artiste du souffle, Beñat Achiary a recueilli les objets du vent, inventé l’archéologie de l’air. Il est un archéologue du ciel, inventeur de toute la mémoire des sons qui s’y propagent. Leur premier album en duo s’appelait Hors-ciel[4].

Silence was pleased

Le lendemain, le septet réuni par Didier Lasserre[5] – et dans lequel officie Laurent Cerciat – pour sa pièce Silence was pleased en donnait une version qui semblait un rien plus charnue que celle entendue à Bergerac. On peut lire sur ce site le compte rendu donné alors ; rien n’est à changer, on s’y reportera[6]. Tout au plus, le temps ayant fait son œuvre, a-t-il semblé qu’au détour d’un solo de Jean-Luc Capozzo ou de Christine Wodraska, ceux-ci avaient pris, toutes proportions gardées, plus d’ampleur, dans une musique qui demeure toute de retenue. Le noir fait dans la salle à Bergerac préservait l’intimité de cette nuit sans pareille, il manquait un peu à ce début d’après-midi enfin ensoleillée et la VMC s’était invitée en assistante de Denis Cointe, et pas toujours à propos. Ce ne sont là que les remarques d’un auditeur chanceux qui peut se livrer à de mesquines comparaisons. Les autres, tous, étaient sous le charme et le resteront longtemps. Espérons qu’un enregistrement prolongera encore cette nuit jusqu’à extinction totale des rossignols.

DEUXIEME JOUR

Le plus triste mois de mai qu’on eût à connaître, gris comme un novembre, pluvieux comme un avril, venait à s’achever. Le soleil avait fait son apparition pour accompagner la journée de pleine voix. Les dernières gouttes, éparses, timides et sans suite s’étaient frayé un chemin entre les chants de Laurent Cerciat et de Beñat Achiary trop ensoleillés eux-mêmes pour qu’elles insistent. C’était donc, in extremis, le premier dimanche du « Wunderschönen Monat Mai » célébré par Heine et Schumann.

Des Limbes, des Landes

Cette allusion au lied romantique allemand n’est pas une coquetterie. Marcel Beaufils;\détaille[7] la teneur spécifique de cette forme en héritage du fonds populaire remaillé par des poètes soucieux de ne pas le trahir par une science trop visible. Le fond de la démarche de Romain Baudoin (vielle à roue, harmonica, anche, tambourin à cordes, grelots, cassettes), consiste à redonner une dignité musicale à des captations ethnographiques réalisées tardivement dans les années 1960, généralement considérées comme de simples objets d’étude. Ce faisant, il se donne le rôle modeste d’un accompagnateur de ces voix disparues avec lesquelles il joue, qu’il prolonge, ombre et embrasse, mais surtout qu’il fait revivre, là, sur la scène. Pour cela, il se fait homme orchestre. Un peu comme son cousin, Mateu Baudoin[8], il habille son pied droit d’une tube qui fera office de baguette avec laquelle frapper les deux tambourins à cordes disposés au sol, tandis que du pied gauche, muni d’un collier de grelots, il déclenchera la diffusion de cassettes de l’écomusée de Marquèze. Harmonica calé sur son support, vielle en bandoulière, le voyage peut commencer. Troublant comme tout paradoxe d’art. Quatre notes d’harmonica, doublées à la vielle, la parenté sonore d’un couple où les bent notes vibrent dans l’oreille comme dans la main un fort aimant que l’on retient, et c’est l’image condensée de tout ce travail d’aller-retour entre un passé ressuscité et un présent qui lui tend la main ; vibration du temps qui embarque les imaginaires jusqu’à de vertigineuses mise en abîme comme dans cette pièce, un « congo », où la vielle, ici, imite le violon qui, là-bas, imitait la vielle. Baudoin, qui joue d’un instrument ancien (1930), non-aménagé, ira jusqu’à le jouer à l’archet, et en pizz, prolongeant ainsi au plus loin qu’il se puisse les effets de ce jeu de miroirs. Alors, lève un horizon neuf et « déterritorialisé », ainsi que l’avait esquissé la veille, par de tout autres moyens, Cerciat chantant Purcell et Dowland. La simplicité de ces procédés jointe à la subtile pertinence de leur emploi crée des prodiges. Ainsi, un lambeau incomplet, très bref, de François Miqueu est-il « complété », d’une façon grinçante et détimbrée qui évoque un larsen de guitare électrique « haute époque », quand le cliquètement des touches sous la mélodie dénudée renvoie, par exemple, à l’ « anatomie des clés » d’un improvisateur libre. Pour Lou vailet et la sirventa, la vielle est redressée, jouée en pinçant les cordes sympathiques. Devenue kora, la vielle tenue entre les bras s’offrait à un baiser qui anticipait de belle manière ce qui serait le mot de la fin.  Ce défilé des voix et des sons, de vielles et de violons – pour annoncer un mariage ou accompagner l’arrivée des fruits et légumes au port de Bordeaux, pour essayer une anche, esquisser un quadrille… – donne raison à ceux qui veulent croire que rien ne meurt jamais tout à fait, et que les limbes sont, comme une chrysalide, le lieu d’une renaissance au prix d’une métamorphose.

On reconnaît dans la libellule les traits de sa larve aquatique, maintenant ailée. Romain Baudoin a donné des ailes à ces musiciens, ces chanteurs d’antan, et dans un geste magnifique c’est à eux qu’il laissa le dernier mot, s’effaçant devant la bande qui diffusait un dernier chant de mariage : « Comment veux-tu que je t’embrasse ?

De tels projets ne sont sans doute possibles que s’il en va, au fond, d’un geste d’amour envers un objet qu’il n’épuise pas – et qui le supporte. Une foi. Une confirmation cruelle était donnée a contrario par le claveciniste Antoine Souchav’ qui proposait des transcriptions du Yellow Magic Orchestra. Ceux qui dénigrent le clavecin lui reprochent une absence de dynamique et de couleurs ; de leur côté les fans de synthé-pop japonaise sont sans doute davantage séduits par leur instrumentation acidulée que par les audaces harmoniques et les mélodies pour flipper ou culbuto du YMO, à ne pas mettre dans les oreilles d’un enfant de plus de trois ans. Avec ces transcriptions rigoureusement plates de mélodies insipides pour un instrument qui les réduit à leur squelette, Souchav’ a donc réussi le tour de force de se priver de tout ce qui pouvait en faire, sinon l’intérêt, du moins un objet de curiosité. Tout était dans le programme ; l’intention annoncée, la musique était tuée dans l’œuf. Le reste ne fut que triste confirmation.

L’art magicien

En revanche, la simple apparition de sa silhouette déliée, aux déplacements de danseuse,  d’Iva Bittová (vcl, v), pieds nus le violon à la main, nous transportait déjà dans une affiche de Mucha. Sa manière d’occuper l’espace, se promenant sur la scène extérieure, de droite et de gauche, en chantant comme pour elle-même dans les vergers de Moravie, rendrait presque indiscrète la présence d’un public, si elle ne possédait, aussi, cette faculté d’actrice – qu’elle fut également –  de pouvoir adresser son chant à tous comme à personne et de la façon la plus naturelle qui se puisse concevoir. À la première note, malgré les allées et venues dans le parking et le vent qui s’engouffrait dans les micros dressés pour le spectacle suivant, c’était encore des paysages qui s’inventaient, à la fois fermement inscrits dans leur géographie, et ouverts à tous les vents. De longues chansons semblaient se développer toutes seules, dans une temporalité propre, nullement entravée par les carrures du folklore auquel elles empruntent toutefois leur coupe, enveloppant dans leur giron glossolalies et chants d’oiseaux. Elle paraissent alors simplement suivre leur cours, comme on longe la berge d’une rivière, découvre à mesure ses tours et détours, ses méandres, et l’accélération ou la retenue de son débit. Tantôt a capella, tantôt armée de son violon, Iva Bittová fait assaut d’une double virtuosité pourtant bien cachée. C’est d’un art magicien que, tout en chantant, elle arpège une mélodie en alternant, une note sur deux, jeu à l’archet et pincements pizzicato. Comme deux jours plus tôt avec Beñat Achiary, lestée pourtant d’un bagage tout différent, une terre se profile en arrière-plan. La Moravie comme le Pays basque leur sont des promontoires d’où embrasser plus largement le monde. De la fréquentation des répertoires les plus divers, de ces traditions auxquelles elle reste attachée – y compris ce qu’elle a, dit-elle, hérité d’un ascendant rom –, à la musique contemporaine, à l’improvisation libre, mais aussi d’une pratique largement interdisciplinaire, qu’elle a fondues en un alliage unique, Iva Bittová a tiré des formes dont le charme le dispute à la grâce. Sa façon de les offrir donne le goût de la liberté, celle qu’elle a conquise pour elle-même et qu’à l’écouter, la voir, l’on sent rejaillir sur soi.

Pour l’anecdote, il y a vingt et un ans de cela, à Oloron Sainte-Marie, au temps du festival de jazz, un nom revenait sans cesse, circulant de bouche en bouche, pour évoquer un an après son passage, l’émotion qu’il avait suscitée, qui resurgissait intacte à son évocation. De cette venue à  Cognac, on pourra aussi retenir ceci : pour finir, elle confia que pour elle, le chant était une façon de repousser la noirceur qui nous assaille, et enjoignit au public de chanter à son tour. Secourable, elle proposa un thème : une chanson que tout le monde connaît, où il serait question d’oiseau… Nous sommes en France, pas en Tchéquie : après un moment de stupeur et moult hésitations, quelqu’un se lança, et c’est Michel Fugain qui s’imposa, timidement, à mi-voix. C’est une raison de plus pour saluer en conclusion la pertinence et la cohérence d’une programmation[9] dont le sens se confortait, concert après concert.

Philippe Alen

[1]Programme complet : metamusiques (fondationdentreprisemartell.com)
[2]Julio Llammazares : La lenteur des bœufs suivi de Mémoire de la neige, trad. B. Lesfargues, ed. Fédérop, 1995.
[3]C’est là l’une des opérations symboliques majeures à laquelle Michel Tournier a donné dans Vendredi ou les limbes du Pacifique des pages inoubliables, célébrant la transformation d’un bouc en tambour éolien.
[4]Didier Lasserre / Beñat Achiary, Hors-ciel, Amor Fati, 2004.
[5]Laurent Cerciat (vcl), Jean-Luc Capozzo (tp), Benjamin Bondonneau (cl), Christine Wodraska (p), Gaël Mevel (cello), Denis Cointe (electr), Didier Lasserre (dms).
[6]Didier Lasserre : “Silence was pleased” à Ecouter pour l’instant · Action Jazz
[7]Marcel Beaufils, Le lied romantique allemand, Gallimard.
[8] Entendu, une fois encore à Bergerac, dans l’édition  2019 d’Écouter pour l’instant : Ecouter pour l’Instant 2019 · Action Jazz
[9]Elle a un nom : David Sanson.


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