HasinAkis, Bignac (16), 14 mars 2020.
Alice Rosset et Jean Christophe Kotsiras (piano) jouent Bach et Tristano

Hasinakis – Photo de Jean-Christophe PRATT

Ce 14 mars, le jour fixé pour les retrouvailles d’HasinAkis avec la petite commune de Bignac (Charente), ne se présenta pas comme il était attendu.
Après les concerts à l’étang et au jardin d’août dernier, dont il a été question ici-même, l’idée s’était imposée qu’il fallait donner à la musique une plus large audience et qu’un enregistrement de ce programme répondrait à la question pleinement justifiée qui fit l’objet, quelques mois plus tard, des Rencontres des Allumés du jazz1 : « Enregistrer la musique, pour quoi faire ?». Qu’après l’étang et le jardin, l’église serait le lieu idéal pour le préparer, et en public. Branle-bas, ordre de bataille. Tout autour, le ton montait, chaque jour plus martial. L’après-midi même, tout rassemblement de plus de cent personne était interdit ; traduction des journalistes pressés : « les concerts sont interdits ». Au long de la semaine, on avait fait monter assez la peur pour que ceux qui vinrent ce soir-là se sentissent des âmes de résistants. Et, à tout bien considérer, résistants, ils l’étaient. Venir écouter deux jeunes pianistes, jouer Bach et Tristano sur un Steinway de concert dans une petite église de campagne : chaque mot de cette anodine proposition incarne aujourd’hui, au moins culturellement, la résistance. Nous en sommes là. Avant même que ne résonnent les premières notes, chacun était pénétré du sentiment d’assister au dernier concert avant la fin du monde. D’excellentes dispositions.
Le compte rendu des concerts de l’été dispense d’une nouvelle revue de détail. Mais après avoir insisté sur la rare intelligence et la cohérence du programme, c’est sur la souplesse de sa mise en œuvre qu’il convient de mettre l’accent. Il fallait une confiance, un entier abandon à la musique et les moyens qu’ils supposent pour introduire cette fois par le choral Nur komm’ der Heiden Heiland dans sa transcription par Kurtag. Rien ne pouvait suivre cette page de total recueillement qui ne soit à la hauteur de ce qu’elle annonce : la venue du Sauveur des nations. Ce jour-là, précisément, il n’était nul besoin d’en connaître la signification spirituelle pour en être saisi. Nul besoin non plus d’en remonter aux années de sa composition par Luther, ravagées par les épidémies de peste et de typhoïde. Bach en a exprimé la ferveur, Kurtág la quintessence, et ce nous fut une écluse pour hausser l’écoute au plan de la pensée. Celui qui justement fait se glisser sans hiatus Tristano, Lee Konitz, Warne Marsh ou Lennie Popkin dans les pas de Bach, tirer de lui une dynamique qui prend forme harmonique, mélodique ou rythmique et qui toujours ramène vers lui comme pour y reverser l’énergie dont elle procède. S’il est un effet vertigineux dans cette rétrocession, ce n’est pas tant d’y trouver l’occasion d’y affermir ce cliché qui veut faire de Bach une sorte de méridien de Greenwich, mais plutôt de nous mettre en présence du sentiment que l’on ne rationaliserait pas sans risque du ridicule qu’en effet, il est un foyer où tout consonne. D’aucuns confessèrent à la sortie qu’à ce point parvenus, leur oreille n’avait plus véritablement distingué ni quoi ni qui. L’organe intact, c’est leur écoute qui s’était transformée. Comme un kern érigé sur le bord du chemin, une pièce inédite de Jean-Christophe Kotsiras, Why not, réunissait une deuxième fois les quatre mains. À un motif de basse tiré d’un fémur désossé de Stompin’ at the Savoy et engagé par Alice Rosset avec une claudication toute monkienne, se superposait une phrase échappée du gousset de Satie, pour des effets qui n’auraient pas déplu à Conlon Nancarrow. (À un autre moment, Caravan est bien passé sans faire aboyer les chiens.) Ouvrant encore le compas, Kotsiras fit plus tard appel à ses racines grecques pour une autre pièce nouvellement introduite, Neo Zeibekiko, et vers la fin du concert les quatre mains échangeaient leur place pour deux minutes d’un Turkish mambo où la pianiste dont le chant et le tempo intérieur avait émerveillé dans le 2ème mouvement du Concerto pour clavier en fa mineur quelques instants plus tôt révélait son intimité avec les retards garnériens. Ces deux pièces de Kotsiras, le mambo turc, le Baroque et la Samba de Borboleto de Clare Fischer vinrent inachever ce qui peut apparaître comme un authentique pèlerinage aux sources.
Rendant compte de leur concert d’été, s’imposa l’idée qu’au fond, l’enjeu auquel de tels musiciens répondaient n’était rien de moins que recoudre les blessures du monde. Il n’a pas fallu attendre longtemps pour en vérifier la nécessité littérale.

Philippe Alen
Photos Jean-Christophe Pratt

Note 1 / Et de deux publications : une revue, Au rond-point des Allumés, et un disque du même https://www.lesallumesdujazz.com/vue-rapide-aux-ronds-points-des-allumes-du-jazz-la-revue,2754.html

Des extraits du concert capté par Jean-Christophe Pratt sont en ligne sur :

https://vimeo.com/user2580073

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