John Taylor – The Bauer Session

John Taylor – piano
[ÉVÈNEMENT] C’est à la toute fin des sixties que le pianiste et compositeur anglais John Taylor a débuté son parcours. À cette époque, il était dans la mouvance jazz progressif anglais, à forte tendance free, aux côtés de complices comme Norma Winstone, John Surman, Kenny Wheeler, Terje Rypdal, John Marshall, Chris Laurence et autre Tony Levin (le batteur). Il les recroisera plus tard. Pour se faire une idée sur ce jazz en mutation qui anima ses débuts, on peut par exemple écouter son « Pause, and think again » (1971) ou encore « Morning Glory » (1973), et voir qu’il n’était pas nécessaire de traverser l’Atlantique pour en découvrir du très bon !
Cela dit, à cette même période, John Taylor ne tarda pas à prouver aussi son amour et sa maitrise du trio acoustique, en proposant notamment le superbe « Decipher » (1973), entouré de Chris Lawrence et Tony Levin. Mais c’est sans aucun doute Azimuth, qu’il forma avec son épouse d’alors Norma Winstone et Kenny Wheeler , qui toucha au plus profond son public, une réunion forte de quatre albums somptueux, tous parus sur le label ECM, dont le dernier et non des moindres « How it was then…Never again » est sorti en 1994. Tous n’ont pas pris une ride et continuent d’enchanter les esthètes du son.
Outre ses autres réalisations qui foisonnent en divers formats, John Taylor c’est aussi un nombre impressionnant de collaborations à des albums marquants, signés par de grandes figures du jazz moderne, notamment sur ECM comme lui. Citons bien sûr en premier Norma Winstone et Kenny Wheeler, et n’oublions surtout jamais Marilyn Mazur, Jan Garbarek, John Abercrombie, Arild Andersen, Peter Erskine, John Surman, Mark Feldman, Charlie Haden, Miroslav Vitous, Stéphane Kerecki et probablement quelques autres, tout aussi prestigieux !
Au cœur de toutes ses expériences, la marque essentielle de l’art de John Taylor, c’est son goût du beau et de la note vraie, peaufinée avec soin, arrivant à point nommé pour habiter le silence, exprimer une émotion, entre chuchotement intime et ton plus appuyé, propice à l’échappée. La formule solo lui a donc parfaitement convenu pour se mettre à nu et dévoiler le tréfonds de son âme. C’est ce qu’il fit en proposant cinq albums indispensables, de « Solo » (1992) à « In two Minds » paru début 2014, la même année que fût enregistré le présent « The Bauer Session ».
À l’instar des trois précédents, ce nouveau disque est paru sur Cam Jazz et a été enregistré et mixé au Bauer Studios à Ludwigsburg. Comme toujours, les orfèvres Johannes Wohlleben et Danilo Rossi se sont accordés à nous offrir un son de toute beauté, pour capter au mieux le travail du pianiste. Doigté vertigineux, cathédrale sensorielle intimiste qu’élève la valse limpide de deux mains magiciennes jonglant avec les sons, et utilisation subtile des pédales, évoquée par Brian Morton dans les notes intérieures. De précieux ingrédients qu’offre ce pur joyau, inestimable héritage de cet immense artiste, parti l’été suivant rejoindre la jam céleste, d’où l’intense émotion qui nous saisit à l’écoute de cette ultime session inespérée.
Nous nous engageons sans résister dans les couloirs de lumière qu’ouvrent chacun des huit thèmes, en des couleurs aussi vives et intactes que celles qu’offre Mère Nature. Proposée en deux versions, « Sophie » est l’étonnante réécriture d’un titre de Kenny Wheeler, saisissant hommage inattendu avant l’heure à son grand ami disparu quelques jours seulement après l’enregistrement de « Bauer Session ». C’est une dédicace subtile, à la profondeur sincère, dévoilant des sentiments à fleur de peau.
Maître ès climat, John Taylor sait nous faire découvrir son intériorité par la variété de ses messages. Ainsi « Impro 6/8 » nous donne de l’énergie. À la fois saccadé, fougueux, vivifiant, main gauche musclée et agile, main droite gambadeuse en tous sens, les deux friandes d’unissons furtifs. « Three » nous fait rêver. Mini bo d’un film mystérieux au lyrisme envoutant, couleur et sons des notes qui volettent libres comme de jeunes oiseaux. Mais quand il s’agit d’une beauté qui vous tire les larmes, et vous aide à comprendre un peu plus de vous-même, alors il faut écouter à l’envi « Phrygian », « Fifteen » ou encore et surtout le bouleversant « Deer on the moon » (cosigné avec son fils Alex), l’un des plus beaux messages d’amour du passeur et « communicateur » John Taylor, et de ce disque enchanté essentiel.
Par Dom imonk
Camjazz
https://camjazz.bandcamp.com/album/the-bauer-session


































