Ecorchure Jean-Luc Petit, Jérémy Baysse, Fabrice Favriou

Jean-Luc Petit : Sopranino et Ténor Sax, Clarinette Basse
Jérémy Baysse : Guitare Électrique
Fabrice Favriou : Batterie
Retour, avec ce second album, du trio maléfique, sculpteur de peau et d’âme au scalpel.
Écorchure qui ne guérit pas, la plaie grandit, s’étend, s’infecte, on craint le pire, la gangrène, faudra-t-il couper une partie pour sauver le tout ? Ou attendre le miracle qui sauvera le moribond ?
Les trois compères, eux, sont bien vivant. Trois improvisateurs, sans morale établie ni limite imposée, sans respect pour la joliesse bien lissée ou le bon goût de bon aloi (…ceux des autres.). Picorant dans l’assiette du divin Marquis, de Baudelaire ou de Nietzsche, ils pèlent la peau du corps comme celle d’un orage mécanique.
Comme font les enfants, c’est plus par expérience, par curiosité que par pur sadisme. Mais, y a quoi là d’sous ? Tant pis si ça fait mal, la concentration du travail rend sourd aux cris, et puis, tant que ça crie c’est que ça vit !
Mal à l’aise, mal dans sa peau, mal à l’âme ? Tant mieux ! C’est la réaction au début de guérison.
On est malade sans le savoir. Le mal ronge l’intérieur, insidieux, sans se déclarer ouvertement, tout sera bientôt pourri si on laisse faire… Faut appuyer le doigt où ça fait mal pour localiser la tumeur, et opérer.
Et puis, on a déjà bien pris l’habitude de se faire tailler en pièces sans réagir vraiment, ou subrepticement, sans se faire trop remarquer, sans faire trop de bruit. Taxes, contrôles, obligations, déclarations, guerres… C’est comme ça, on n’y peut rien… Qu’y faire ? Une écorchure par-là, une écorchure par ici… Ça fait mal sur le moment, et puis on n’y pense plus, jusqu’à la suivante. On va se retrouver tel l’écorché en salle de classe, les muscles à nu, un rictus sans voix, les yeux figés. Ne respirez plus, c’est pour la photo. L’obturateur ne se ferme plus. Gardez la pause, encore un moment… une éternité. Le temps pour la grenouille d’être cuite sans s’en être même aperçu…
Une douleur diffuse, presque irréelle, mais cependant présente, insidieuse, bientôt insoutenable. Faut pas y penser, ça va passer… Ben non, ça ne passe pas, ça s’intensifie…
On crie, se débat, c’est un cauchemar, on va se réveiller dans un paysage champêtre avec des petits oiseaux et un beau soleil… mais la campagne sent le gasoil, les oiseaux sont contaminés et le soleil s’obscurcit d’un air saturé de produit malsains. L’eau de cuisson commence à bouillonner.
La jaquette du disque : un parking souterrain vide, des touches de lumière crue, noir et blanc, des bandes de protection tendues, rouge et blanc. Rouge sang.
Trois instrumentistes de l’extrême, bruitistes, dans le désordre d’un chaos innégociable. On cherchera, en vain, un début d’ordre, de signification, de sens… Les titres des compositions n’échappent pas à cette construction aléatoire : ‘Cano dirima’, ‘Cratirima’, ‘Enectimi’…
On se le prend juste en pleine gueule, oreilles saturées, esprit hagard, perdu, on n’en reviendra pas.
– Démarrage en batterie, le ténor se cale, serpente sur un riff qui enfle de la guitare incisive… Trois improvisations se rencontrent, se croisent sans ralentir… peu à peu, l’interplay prend et donne forme aux sons qui se rejoignent, formes mouvantes et floues…
– Saturation, fulgurance, accord rock impulsif, compulsif qui se détache en notes, phrases folles, contrepoint de sax débridé, batterie furieuse.
– Son sale de batterie triturée, réveil de sax, dragon aux aguets, flottements de guitare presque douce… scintillement d’étoiles derrière un mur de poussière
– Beat rock pour guitare évanescente, sax en pointillé qui se découpe et se recolle au hasard… les coups se raréfient, sons de cordes cosmiques à dégueuler son goûter. Battement machine déréglée. Sopranino laser, clarinette basse trous dans les godasses défèque.
– Sopranino presque enjoué, promenade risquée, inquiété par des cymbales envahissantes, par des cordes insistantes, le sax s’affole, court, suivi par la guitare crochue qui ne le lâche pas, trébuche sur les peaux de fûts, mais garde le cap d’une course incertaine…
– Le dragon clarinette basse se déploie dans la caverne qui ne peut le contenir. Respiration lourde, bruits telluriques de profondeurs inexplorées. Au fond de la Terre, obscurité. S’opposent des percées de cordes lumière encore ténébreuses, fusent, confuses, cernées de matière ferme.
– Ténor déchiré, machine-batterie-outils-guitare-dichotomie, rock d’usine en décomposition, lambeaux de phrases soufflées saccagées hachées… Le dernier morceau de peau est arraché.
Ouf, expérimentation, expérience, épreuve en 46 minutes d’opération. Un peu le trac de se remettre le disque, mais faut qu’on sache, c’est quoi ce truc ? Un voyage au fond de l’abîme, au bord des limbes. Dangereux, comme de se remettre en question, comme la liberté perdue qu’il faudra bien retrouver.
Par : Alain Fleche
Chez : Créative Source Recording

























