Les mauvais tempéraments

Deuxième album (après “Les Âmes Perdues”) de l’un des saxophonistes les plus sollicités de la scène jazz hexagonale, depuis sa remarquable participation au Carla Bley Big Band (2002/2011). Rompu à l’exercice duo-sax-piano, il semble finaliser ici les possibilités de cette géométrie. 8 pianistes pour 10 titres, alternativement, seuls ou à 4 mains (sur 1 ou 2 claviers). Particularité de ce projet : sur 4 morceaux, les pianos sont accordés ‘naturellement’, selon le tempérament ‘Werckmister lll’, en vigueur au XVlIe siècle, avant qu’il ne soit ‘bien tempéré’, que la gamme soit découpée en sections mathématiquement égales, que le si bémol ait la même vibration que le la dièse. L’oreille s’est habituée à cet accordage, sans doute plus facile à réaliser, mais que se passe-t-il lorsque chaque note reprend la tonalité la plus agréable à l’oreille, et la charge émotive qui lui est propre ? Imaginez le choc des pianistes, sûrs de leurs doigts et de leur esprit entendant… autre chose quand la note attendue est modifiée (un peu comme avec un piano préparé !?)! Le jeu, le style de chacun restant identifiable, mais la note ré-accordée risque d’en appeler une autre, imprévisible celle-ci, et de créer ainsi des enchaînements différents. Pour s’en assurer, il suffit d’écouter les 3 premiers titres (sur piano ‘bien tempérés’) qui sont repris en miroir à la fin du disque (sur piano tempérament Werckmeister lll), particulièrement les No 2 et 9 joués par les mêmes interprètes… on y décèlerait presque quelques hésitation, doute, à moins que ne soit un délai volontairement choisi afin de jouir de ce jeu inhabituel ? assurément !

Cependant, les systèmes d’accordage, les tempi plutôt lents des compos, ne préfigurent pas pour autant d’un style ‘baroque’, ouf ! Non, Christophe Panzani est bien dans son temps, comme dans son instrument, ce sont des petites perles qu’il nous offre, intimistes, introspectives, pleines de sentiments, d’émotions, de tendresse, tout en sourire généreux et à cœur ouvert. Avec quelque effort de mauvaise volonté, au coin d’une spirale évolutive, au bout d’une approche des suraigus, pourrait-on penser au ‘phénomène’ Dony McCaslin (en moins péremptoire et démonstratif), ou bien dans le velours incisif de notes tendres et crues à la fois, la suavité tranchante de Daniel Herdmann (2/3 de ‘Das Kapital’ en moins). Mais non, ce diable de magicien rêveur possède bien son style, son propre son et un jeu suffisamment personnel pour l’identifier aisément dans la liberté de ses chorus, comme dans la douce rigueur de ses compositions. Certaines sont comme des bonbons acidulés aux fruits rares (on en boufferait le papier !), dont on garde le goût surprenant jusqu’au suivant.

Écoutez donc le 1er titre, très attachant, entêtant, il est rejoué à la fin du disque…, envie d’une autre couche ? Suffit d’appuyer sur Play ! Attention : il ne vous lâchera plus ! De moi à vous : Envoutant !

Christophe Panzani : sax ténor,
Yael Naim : Piano

Par Alain Flèche

Label Jazz & People