Casino Barrière Bordeaux, 6 juin 2026 

Le 6 juin 2026, une date que les aficionados ne sont pas près d’oublier : le Théâtre Casino Barrière de Bordeaux accueillait une légende vivante de l’histoire du jazz, Stanley Clarke, pour un concert exceptionnel célébrant plus de cinquante ans de carrière.

Stanley Clarke, contrebasse, guitare basse

Cameron Graves, piano, claviers

Emilio Modeste, saxophones ténor, soprano

Evan Garr, violon

Jeremiah Collier, batterie.

C’est un symbole de l’histoire du jazz des cinquante dernières années, qui a côtoyé les plus grands dans le New York des années soixante-dix, Horace Silver, Joe Henderson, Dexter Gordon ou Pharoah Sanders, avant de former avec Chick Corea le mythique Return to Forever au sein duquel il a redéfini le rôle de la basse.

Passé par une formation classique au violoncelle, venu ensuite à la contrebasse puis à la guitare basse, touchant au cours de sa prolifique carrière (une quarantaine d’albums, quatre Grammy Awards) au jazz acoustique, à la fusion, à la soul et au funk, il a développé un style personnel qui a hissé la basse comme instrument lead, à l’instar de Marcus Miller ou Victor Wooten au sein du groupe SMV formé en 2008.

Il a côtoyé presque tout le monde, George Duke, Billy Cobham, John McLaughlin, Ron Wood, George Benson ; la liste est trop longue pour les citer tous. Sa technique de jeu, son slap légendaire ont influencé des générations de musiciens. Ses concerts sont à chaque fois des évènements uniques où le jeu, les solos et l’improvisation sont au cœur de sa relation au public.

Après Lille et Enghien-les Bains, Bordeaux était la dernière étape de la tournée en France du bassiste, accompagné par un quartet de jeunes musiciens prodiges.

Au piano et claviers, Cameron Graves, pianiste de Kamasi Washington (The Epic, 2015) et membre fondateur du collectif West Coast Get Down de Los Angeles, a déjà trois albums à son actif, dont le mystique Seven, sorti en 2021.  

Emilio Modeste, saxophoniste, est actuellement membre du groupe de Stanley Clarke N 4Ever. Installé à New York, il a accompagné plusieurs années le quintet de Wallace Roney, partagé la scène avec Ron Carter entre autres collaborations.  

Evan Garr, violoniste basé à Detroit, Michigan, a collaboré avec Al di Meola sur son album Elegant Gypsy and more live (2018), et produit en 2005 The Chill out Album.

Jeremiah Collier, originaire de Chicago, a commencé très tôt la batterie dans les gospels, côtoyé des artistes comme Ari Brown, Willie Pickens ou Robert Irving III. Il joue avec Stanley Clarke depuis plusieurs années, notamment au concert de 2022 où Clarke fut honoré NEA Jazz Master (récompense créée en 1982 pour les musiciens de jazz vivants résidant aux Etats-Unis ; la liste des récipiendaires est un who’s who du jazz où figurent les plus grands).
 

L’auditorium du Théâtre Casino n’est pas loin de faire salle comble, frémissant de l’ambiance des grands soirs. Le public venu en nombre n’est pas là par hasard, beaucoup sont des passionnés, parfois venus de fort loin pour vivre un moment de musique qui promet d’être exceptionnel. Nombre de musiciens sont là aussi, mon voisin bassiste me confie ainsi être « venu prendre une leçon ».

Une fervente ovation accueille Stanley Clarke entrant sur scène avec les musiciens qui l’accompagnent ce soir. La fébrilité d’un joyeux désordre apparent, le batteur chauffe ses fûts, le clavier lance quelques accords, le saxophone déroule un chorus annonciateur de ce que l’on attend tous : le gros son de la contrebasse entre les doigts de Stanley Clarke imposant son tempo. Le violon se joint à la fête et très vite cette batterie qui fait monter la pression laisse augurer de grands moments à venir.

La contrebasse gronde doucement sous l’archet, défie la batterie qui ne s’en laisse pas conter, la pression monte, pulsation dominatrice d’un côté, slap dévastateur de l’autre. Aux poussées de tension succèdent des accalmies, le violon de Evan Garr se plaint doucement sous les volutes du soprano, flirte un instant du côté du classique avec la contrebasse. Et tout se précipite, riffs en boucles crescendo, batterie explosive, tempo démesuré, cordes implorantes, hurlantes, ouragan dévastateur orchestré par un batteur off limits.  

Remontent à la surface de charnelles réminiscences de la grande époque du jazz fusion, des mythiques Return to Forever, Weather Report, Headhunters, et autres groupes de ces fastes années soixante-dix. La musique est là, à l’état pur de l’émotion totale. Une phénoménale énergie déferle sur la capsule de l’auditorium et ses passagers propulsés en apesanteur. Stanley Clarke donne le meilleur de lui-même dans ce monde parallèle où l’emporte l’euphorie de la scène, le jeu. Il mène une conversation, avec les musiciens qui l’entourent, avec le public, qui se passe de mots. Les solos, duos, dialogues, improvisations d’où surgissent des thèmes recomposés, s’enchaînent, s’entremêlent, dans une communion émotionnelle avec le public. Au-delà d’un concert, nous sommes embarqués dans une performance dont chaque variation lève un tonnerre d’ovations dans cette salle survoltée.

Qu’il se saisisse de la contrebasse ou la guitare quatre cordes, caresse, pince ou frappe les cordes, Stanley Clarke déploie sur scène un groove percutant, fait d’un jeu rapide et mélodique, articulé et tendu, une pulsation de premier plan, toujours au service du collectif. La scène est son élément. Toujours attentif à ceux qui l’entourent, il est un chef d’orchestre qui sait mettre en avant ses musiciens sans les diriger, sa présence est au contraire une incitation pour chacun à se dépasser.

Le batteur Jeremiah Collier est son alter ego. Tous deux se connaissent bien depuis plusieurs années, et n’aiment rien tant que de se lancer des défis survitaminés, dans des duos époustouflants où la vitesse, les riffs inattendus font monter l’adrénaline vers des sommets. Sur d’envoûtantes nappes de synthé de Cameron Graves, la basse est au contact, pousse le batteur à dépasser ses limites : « Something that sets me off is a crazy bass line from the bass player”. 

Un grand moment de jazz lors de ce ‟Song to Johnˮ en hommage à John Coltrane « our roots » pour le centenaire de sa naissance, présenté par Stanley Clarke. Emotion tout au long de cette séquence époustouflante introduite au piano par Cameron Graves, le public suspendu aux notes de la contrebasse, archet aérien, cordes frappées, doigts qui galopent, volent légers le long du manche. Emilio Modeste au soprano incantatoire déroule des phrasés en volutes free, passe le relais au violon coltranien de Evan Garr lancé sur un tempo ahurissant.

Au rappel par un public en liesse, le batteur Jeremiah Collier joue son va-tout, Stanley Clarke en slaps définitifs sur sa basse peut être satisfait d’avoir ce soir atteint son objectif : « Mon but, chaque soir, est que ma basse raconte une histoire qui résonne dans chaque personne dans le public ». Merci Monsieur Clarke !   

Par François Laroulandie, photos Géraldine Gilleron

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