Jacques Schwarz-Bart : « Résistance »

5 étoiles Sup
Jacques Schwarz-Bart : Saxophone ténor, compositions
Reggie Washington : Contrebasse
Arnaud Dolmen : Batterie, voix
Jacques Schwartz-Bart est un saxophoniste né en Guadeloupe qui, dès l’âge de 6 ans, joue du tambour et apprend les rythmes de l’île dont le Gwoka puis découvre le jazz avec les albums du père d’un ami. Après de brillantes études (Sciences Po + Prépa ENA), il devient assistant parlementaire. Ce n’est qu’à 24 ans qu’il souffle dans un saxophone et plaquera tout pour cette passion qui le conduit au Berklee College de Boston (où il est actuellement prof !). Puis il file à New-York où il partage la scène notamment avec Danilo Perez, Roy Hargrove ou Meshell Ndegeocello. Il sort plusieurs albums dont en 2014 le superbe « Jazz Racine Haïti » qu’il qualifie de « Jazz Vaudou » et en 2020 « Soné Ka la 2 » (15 ans après « Soné Ka la») : Jazz Gwoka (le Gwoka est ce rythme typique de Guadeloupe, à plusieurs variantes, qui s’est inspiré des apports des différentes ethnies africaines issues de l’esclavage pour bâtir un socle musical spécifique à l’île).
Pour mieux comprendre ce titre d’album : « Résistance », précisons la filiation de Jacques S-B: il est le fils d’une écrivaine guadeloupéenne Simone (née Brumant) renommée pour ses récits sur l’esclavage et d’un père juif polonais André Schwartz-Bart, réfugié et jeune résistant en France, couronné par le prix Goncourt en 1959 pour « Le dernier des justes » sur la Shoah et la Résistance (ses parents ne sont pas revenus des camps d’extermination). Cet héritage prégnant explique sa lutte contre les asservissements en tous genres, son ouverture multiculturelle avec son moyen d’expression personnel : la musique.
Et quelle musique : un choix délibéré de faire fi des instruments harmoniques pour avoir plus de liberté d’improvisation, un trio dont les 2 autres musiciens sont des complices de longues dates :
-Reggie Washington contrebassiste et bassiste new-yorkais sideman entre autres de Brandford Marsalis, Roy Hargrove ou Steve Coleman (Five Elements) dans les années 80/90 puis leader depuis 2005 dont les bases jazz et funk se sont colorées de rythmes afro-caribéens.
-Arnaud Dolmen batteur d’origine guadeloupéenne multirécompensé entre 2022 et 2025 (Victoires de la musique, Jazz Magazine, Jazz News), très demandé et volant aussi de ses propres ailes (vu récemment en concert à Arcachon en Avril avec son « Adjusting Quartet » et en juin à Jazz360 à Cénac pour « The Get Down » avec Laurent Coulondre et Rolando Luna – voir nos chroniques). Comme Jacques S-B il a étudié très jeune le tambour ka et a rapidement collaboré avec des artistes de différents styles musicaux. Installé à paris depuis 2010, il multiplie les projets mêlant musiques afro-caribéennes, jazz et actuelles avec virtuosité et impétuosité !
Mes morceaux préférés :
« Résistance » : Jacques réagit au contexte actuel notamment aux Etats-Unis où les comportements racistes sont repartis de plus belle, il s’insurge en revendiquant sa créolité. Sur la mélodie, un « jazz qui roule des hanches », le saxophone s’insurge sur une palette raffinée et très étendue, Arnaud déploie ses rythmes vifs imprégnés de Gwoka et lance des imprécations comme un manifeste sur les lignes de basse différentes et soutenues de Reggie. Le rythme s’accélère follement vers le final endiablé.
« Violetta » : Un tempo de mazurka rythme cet hommage à Violetta Chaville, une cuisinière qui a élevé au rang d’art la gastronomie créole, le saxo est enjoué, aux saveurs multiples, la basse bien en rondeur et les fûts d’Arnaud gouteux à souhait : superbe !
« Ezra » : Jacques dédie ce morceau à son fils comme un passage de relais : sur un socle lent, très travaillé de la rythmique, le saxophone raconte aux jeunes générations l’héritage à perpétuer, notons les puissants aigus déchirants et magnifiques au saxophone.
« Monte Pli Ho » : Chant, scat, vocalisations d’Arnaud revendiquant la liberté en un jeu polyrythmique (de la famille des musiques Gwoka) où le ténor de Jacques s’immisce puis improvise, Reggie entre dans les failles avec ses lignes très basses.
« Konk A Lambi » : Cette grosse coquille (conque) du gastéropode Lambi servait de signal de résistance. Ici, la contrebasse rend parfaitement ce son grave en écho au saxophone en arabesques savantes sur toute la gamme, la liberté de jeu des 3 complices et le plaisir d’être ensemble nous ravissent.
« Sarah » : Reggie, très émouvant à la contrebasse pose une remarquable assise, sur la batterie tantôt veloutée, tantôt revendicative d’Arnaud, Jacques volute avec poésie et créativité en hommage à Sarah Maldoror, actrice et réalisatrice française créole qui monta la première troupe « noire » à Paris (1958) puis fut la compagne d’un poète et homme politique angolais dont elle épousa la cause : la libération de l’Angola. Elle admirait aussi Aimé Césaire poète et grande figure politique anticolonialiste antillaise.
« Song for Abraham S.» : Le saxo tendre et déchirant évoque l’histoire de son père (né Abraham Schwartz-Bart), de nombreux changements de rythmes ponctuent le morceau. Le saxo pleure et crie sur une contrebasse lyrique et une batterie très à l’écoute.
Bref un album exceptionnel de créativité et de liberté, et faisons notre la « devise » de Jacques Schwartz-Bart : transformons l’inquiétude de ces temps anxiogènes en sérénité !
Chronique de Martine Omiécinski
Label : Quai Son Records sortie le 28 Août 2026
Distribution : Au large du Jazz
Presse : Nardis Agency





















