Live à l’Espace des Arts

CHRISTOPHE GIRARD : Accordéon, compositions / AMARYLLISBILLET : violon, voix / ELODIE PASQUIER : clarinette / ANTHONYCAILLET : euphonium / CLAUDE TCHAMITCHIAN : contrebasse / FRANCOIS MERVILLE : batterie
Nous avions, précédemment, parlé du temps, de l’espace, à l’occasion de diverses sorties (passionnantes), aujourd’hui Christophe Girard reprend ces thèmes à son compte et y adjoint le miroir. Un accordéoniste bardé de prix, pilier de nombreux ensembles classiques, contemporains et/ou jazz, initiateur ou co-fondateur de multiples projets aux 4 coins de l’hexagone qui le font s’éloigner de sa région de Bourgogne-Franche-Comté, dont il écume les clubs et toutes les formations qui ont quelque chose à dire ! Artiste accompli, jeu (et compos) original et personnel qui ne ressemble à rien de connu, une voix vraiment remarquable, inspirée  de divers modes, classiques et différents courants jazz qu’il croise au gré du temps. Il écrit pour d’autres formations et enseigne à Châlons. Accordéon, instrument harmonique qui emplit l’Espace et se joue les mains en Miroir, chacune sur un clavier à boutons qui se font face, ou se tournent le dos. A l’instar du piano, les larges capacités de timbres et l’étendue d’octaves accessibles lui permettent de sonner comme un orchestre. Les notes se complètent, se répondent, se superposent, se courent après… D’un clavier à l’autre, les 2 en 1 face aux autres instruments, 1 par 1, ensemble… Géométries qui seront exploitées tout le long du disque.
Ensemble de 6 merveilleux musiciens qui construisent un magnifique édifice sur les trames dessinées, écrites sur plusieurs années de Temps, le temps de trouver le juste équilibre pour cette musique de chambre à jazz, ou de jazz de chambre… La magie de celle-ci consiste à mêler les styles sans plus pouvoir les différencier, ce n’est pas classique + jazz, mais jazz dans le classique et réciproquement, une réelle unité entre les diverses inspirations qui se réunissent naturellement et librement, comme d’une pièce exigeante de C.Mingus ou d’un concerto swinguant de D.Milhaud, un vrai tour de force !
Il fallait, aussi, une distribution à la hauteur du projet, elle l’est ! On retrouve le grand ‘Tcham’ en gardien des tempi et tonales, à l’archet ou pizzi, notes tenues, obstinanti ou volée d’arpèges, soutenu par une batterie discrète mais présente, originale et réfléchie. Bonheur d’entendre la clarinette d’Elodie Pasquier qui nous avait déjà séduit à « Trois -Palis », toujours imaginative, inventive, pleine de sens et de sentiments qui touchent direct au cœur. Les 2 autres ne sont pas de reste, il s’agit bien d’un ensemble cohérent où chacun a son mot à dire, et chaque mot est important !
Suite en 3 tableaux, enregistrée ‘Live’. Le boss lance les dés, donne le ton. Tcham tricote à l’archet, les fûts suivent. Voyage en train à travers le temps et l’espace, à travers un miroir qui ne réfléchit plus, déforme à peine, offre les images désirées à qui le traverse. Rythme de croisière, tous les instruments sont là, ça transpire, ça fume, ça chante ! En route pour les suites orchestrales et duo intimes. Voici le violon et la contrebasse, soutenus par la batterie, fine, à faire penser à certains passages de J.Zorn… Amaryllis lâche le violon et chante, un peu comme J. Added … Retour de l’orchestre, qui fera place à l’euphonium d’Anthony. Il joue avec les harmonies de l’instrument comme s’il ne servait qu’à ça. Bluffant ! Rejoint par ‘Tcham’, ils évoquent les larges espaces décrits par les compositeurs russes, saturés de poussières d’un monde qui disparaît, et inondés de neige glacée comme  pages blanches pour y écrire une nouvelle histoire en devenir. Le ton monte, Elodie en rajoute, oiseau, de branches en branches, voletant et observant, ne perd pas une miette et s’ébroue parmi ses amis qui la suivent dans ses envolées. Au tour de François avec une batterie qui respire l’air du large, crée des successions de vagues inégales mais régulières. Orchestre dont la rigueur s’efface et laisse place à la liberté que chacun investit de son mieux, une volière chamarrée, pépiements sauvages, à l’écoute du vent et des cordes qui chantent comme des gouttes de pluie qui rebondissent sur les feuilles suspendues . Une histoire faite d’apparitions et d’effacements : maintenant : Tcham (il est vraiment partout, tout le long !)  et Christophe (plutôt discret comme leader). L’accordéon respire, enfle, gonfle, déborde, la batterie suit, charge, en rajoute… en finesse ! On ressent la nostalgie d’un récit fantastique qui a déjà été oublié avant d’avoir pu être raconté… il en reste un grand espace vide qui se remplit d’histoire en devenir.
Troisième volet, Christophe, du haut de sphères célestes, appelle… Elodie s’envole à nouveau, rêve d’Icare, Tcham apporte sa cuisine aux fourneaux qui ronflent, François gâte la sauce qui gagne en légèreté, aspiration vers le haut. La percée est trop belle, et tous de s’y engouffrer… La contrebasse, feuille sous la brise, finit par tourbillonner près du sol, se pose, près d’un euphonium mystérieux qui cueille des notes comme un enfant courant après des feuilles d’automne agitées par le vent . Tous les instruments se mettent à planer comme autant de feuilles, tombent, remontent, puis, ensemble, c’est un vol d’oiseaux qui se préparent à migrer, le temps de saluer les amis restés sur la terre… un dernier tour d’horizon, et puis s’en vont .
Un très beau disque de saison, à jouer à toutes heures, en toutes circonstances, pour la pluie et le soleil, matin et soir, lézarder sur les pierres encore tièdes, préparer les cartables de rentrée… Refus total de nous lâcher la main… qui ne tient pas plus que ça à changer de compagnon… Va falloir qu’il soit costaud celui qui prétendra prendre sa place dans le lecteur cd… Le disque, on ne l’égarrera pas, pochette colorée, cases de B.D. qui se télescopent, dessins d’à-plats et de traits rapprochés, sans haut ni bas, à la Druillet, au premier plan : une jeune femme, bras croisés, gracile, sans expression, gardienne de ses propres sentiments, regard perdu à l’intérieur d’elle-même, elle nous appelle à la découvrir, la rencontrer, la reconnaitre dans la musique qui n’en finit pas de se livrer à chaque écoute… 

Chez : Warning
Par : Alain Fleche

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