Photo Pascal Milette

Mais, qui connaît ce mot turque, à part les férus de culture moyen-orientale, ou fanas de McCoyTyner ? Ben : les curieux, fouineurs, et les chanceux ! Notre ami Alain Piarou, lors d’une de ses fameuses et riches escapades en pays jazz (Nouvelle-Orléans – Nola pour les intimes) à eu la chance de rencontrer Alain Bédard, contrebassiste émérite et… créateur d’une maison de disques indépendante au Canada.
Echange cordial des 2 chaleureux Alain, notre président préféré (d’ActionJazz) en revient chargé de quelques galettes (compactes) dont l’intérêt indubitable capte notre attention en ravissant nos oreilles. Aussitôt, un examen rapide du généreux site de la maison (de disques) nous rend penaud de tant d’ignorance (sur l’actualité de l’activité jazzistique canadienne), et décidons (pour la peine, et notre joie) d’essayer d’en savoir (encore) plus en contactant illico Mr Bedard. Cet Alain est (comme la plupart des Alain héhéhé) charmant, à l’écoute, disponible et très communicatif (dispositions minimales à qui veut se lancer dans un tel projet !?). Il répond de façon spontanée à nos questions, en allant jusqu’à en devancer d’autres auxquelles nous ne pensions pas. un grand et beau Monsieur ! 


Bonjour cher Alain Bedart. Merci de bien vouloir vous prêter à cet échange. Voudriez-vous commencer en nous parlant de vos débuts dans la profession musicale ? 

J’ai été initié au jazz vers les années 1965-66, grâce aux parents de mes amis de l’époque. J’ai eu la chance d’écouter les meilleurs vinyles de jazz du moment ; les Davis, les Coltrane, les Monk, les Messenger, les plus vieux, etc…. Mais le premier disque de jazz que j’ai entendu est un disque du pianiste Mike Nock. Tout un CHOC ! Ainsi le jazz est entré dans ma vie. Par la suite, je me suis procuré une contrebasse et j’ai travaillé l’instrument en autodidacte. J’ai joué plusieurs années, avec des superbes musiciens de la ville de Québec, dont le groupe « Ogane Song » du pianiste Gilles Bernard. Dans les années 1980, j’ai fait la rencontre de musiciens cubains et sénégalais, qui m’ont initié à la World Music. J’ai adoré et j’ai commencé à tourner avec le groupe sénégalo-québécois Dadjé, en plus de faire du jazz. L’ensemble a joué au Canada, en Europe et en Afrique.  Dans cette période, j’ai travaillé aussi avec la danseuse martiniquaise Josianne Antourel au Canada et dans les Antilles. En 1990, j’ai décidé de m’installer à Montréal. Je jouais surtout dans les clubs de jazz avec différentes formations, tout en suivant des cours d’enregistrement sonore et des cours de contrebasse en interprétation classique. J’ai obtenu quelques diplômes et ça m’a ouvert de nouveaux horizons. En 1998, j’ai eu un accident de voiture, qui a eu un impact majeur sur ma carrière de musicien. De cela en 1999, j’ai démarré, avec la chanteuse Carole Therrien et quelques musiciens de la ville de Montréal, la compagnie Effendi.

Qu’est-ce qui vous a poussé à l’auto-production, puis à fonder une maison de disques, et pourquoi “EFFENDI” ?

Pendant mes études en contrebasse classique, je travaillais parallèlement (bénévolement) au studio d’enregistrement de l’Université du Québec à Montréal. J’assistais le technicien principal ; j’apprenais. Ceci m’a permis de connaître les rudiments de l’enregistrement, les étapes de production, de fabrication et de mise en marché d’un album. Dans cette même période, j’ai aussi enregistré, sur la collection CD UQAM, le premier album du quartet Auguste, avec les musiciens Yves Léveillé, Frank Lozano et Pierre Tanguay. À la fin de mes études, je faisais aussi la sonorisation pour les spectacles à la salle du St-Sulpice, sur la rue St-Denis. J’y ai introduit le jazz en faisant jouer la majorité des groupes de la ville. C’était vraiment super! 

De ces expériences, plusieurs musiciens ont commencé à m’approcher dans le but de démarrer un label de jazz. Il y avait quelques maisons de disque de jazz, mais il n’était pas facile d’obtenir un contrat pour sortir un disque chez elles. Consciencieusement, j’ai réfléchi là-dessus, car ça m’intéressait. Avant tout, je voulais trouver un nom. Un jour entre 2 spectacles, j’ai mis le disque de McCoy Tyner en trio « Inception » sur lequel, il y a la pièce Effendi. J’aimais la pièce, mais je ne m’étais jamais arrêté au titre. Tout d’un coup Pouf! j’ai allumé. Le label Effendi pouvait prendre naissance. Alors, avec ma copine Carole et plusieurs musiciens actifs de l’époque, on sait mis à travailler là-dessus. Au début, il y avait une dizaine de musiciens impliqués. C’était un genre de collectif. Seulement, pendant que la majorité des musiciens travaillaient à concevoir leur premier album (ce qui demande beaucoup de temps et d’énergie), Carole et moi, nous travaillions à la mise sur pied du label. Nous avons monté un plan d’affaire (curieusement en faisant le ménage dans mon bureau récemment, j’ai remis la main dessus), très bien monté, qui nous a permis d’avoir des sous d’une banque et aussi de la Sodec (Société des Entreprises Culturelles du Québec). En très peu de temps ça pris forme.
En signant notre premier contrat de distribution, avec la compagnie canadienne SRI, le 1er avril 1999, le vrai départ était donné.


Quels ont été les choix musicaux des premiers enregistrements ? 

Beaucoup de musiciens de l’époque avaient fait des études en classique. Le jazz s’implantait tranquillement dans les universités du Québec. Les artistes commençaient à jouer leur propre musique et lors de nos multiples rencontres, il a été décidé qu’Effendi, produirait que de la musique originale. Curieusement, on voulait innover, mais aussi, on pensait aux meilleurs moyens d’être “rentable”. C’est dans cette direction qu’Effendi a pris naissance, comme maison de disque, en ne produisant que de la musique originale de création. Après 21 ans, c’est toujours ça, sous les conseils et les encouragements du saxo Dave Liebman, que j’avais approché pour un concert.

Choix des artistes, la distribution, cohérence du catalogue ?

Effendi a connu un franc succès dès la sortie des premiers albums. On a produit, pendant plusieurs années, près de 12 albums chaque année (3 CD à la fois). Beaucoup de musiciens du Québec sont arrivés avec des projets de créations élaborés et, Pouf! ça a déboulé. C’était ouvert à tous les bons musiciens/compositeurs, il n’y avait aucune discrimination concernant le sexe, la langue, l’âge, la culture, etc…. Les projets sont arrivés sur la table régulièrement, tout simplement. Nous avons choisi, ceux qui se rapprochaient le plus de la ligne directrice. Bien sûr, on ne pouvait pas tout prendre. On a fait du mieux.

Ainsi au départ des gens comme :  Yves Léveillé, Christine Jensen, Yannick Rieu, François Bourassa, Gilles Bernard, Steve Amirault, Daniel Thouin, Seamus Blake, Rémi Bolduc Michel Donato, Frédéric Alarie et, j’en passe, considérés comme des musiciens canadiens de très haut calibre, se sont retrouvés très vite chez Effendi. 


Dépasser les frontières du Canada ?

Dans les années 1980-90, j’avais participé à des projets, qui m’avaient fait tourner en France et en Afrique. Je suivais la scène du jazz français, depuis des années, par le biais des magazines Jazz Hot, Jazzman, Jazz Magazine disponibles au Québec et je trouvais ça super. En 2002, j’ai décidé d’entreprendre des démarches pour organiser des projets en France. J’ai passé 3 mois au Centre Culturel Canadien, à Paris, ou on m’avait offert un petit bureau. De là, j’ai commencé à établir des contacts. J’ai contacté des musiciens, présenté les disques du catalogue de l’époque, à des journalistes comme Alex Dutilh, Franck Bergerot, Michel Contat, Yves Sportis, Claude Carrière, Alain Tercinet, etc… J’ai envoyé les mêmes projets à des festivals de jazz. Puis, j’ai organisé des concerts du saxophoniste Yannick Rieu (qui était déjà connu de plusieurs professionnels français à l’époque). J’ai planifié des réceptions pour rencontrer des musiciens, des journalistes et des responsables de festival de jazz de France. J’ai ainsi développé un bon réseau de contacts, qui pour la plupart, sont devenus et sont toujours des amis. De cela, j’ai reçu plusieurs propositions de musiciens/compositeurs comme Pierre de Bethmann (son premier projet Ilium), François Théberge (son premier projet avec Lee Konitz), Baptiste Trotignon (piano solo), Jocelyn Ménard avec Alain Jean-Marie, des labels Naive, Cristal (qui est devenu notre éditeur), et plus tard Laborie, des distributeurs Fam, Abeille et Socadisc et de plusieurs festivals de jazz de France. J’ai surtout trouvé d’excellents collaborateurs avec qui je travaille encore. J’ai fait la même chose par la suite aux USA, en Belgique, au Portugal, en Chine, en Italie, au Luxembourg, au Japon et Corée du Sud.

Avec l’ajout de projet de musiciens internationaux, Effendi a pu suivre son plan initial, soit celui de présenter au public, que de la musique de création ; de la musique originale de niveau internationale, que nous pouvons classifier de jazz moderne, mais qui est un jazz autant accessible, qu’aventurier. 

C’est ce modèle, qui nous a permis de mettre sur le marché 159 albums (les numéros 160, 161 et 162 sortiront fin automne 2020). Effendi a aussi organisé des milliers de concerts et des centaines de tournées au Canada et à l’étranger. Les projets Effendi (disques et concerts) ont été mis 134 fois en nomination dans différents concours ou Galas, tout en remportant 87 prix. Effendi est éditeur d’un excellent catalogue et il est maintenant distribué (numériquement et physiquement) à travers le monde par la compagnie Naxos, ainsi que Socadisc (France) et Disk Union (Japon). On retrouve toujours aujourd’hui, sur le label, que des projets de haut niveau (voir le site web du label).

Avec qui souhaiteriez-vous travailler, jouer, enregistrer… ?

Si on met de côté mon boulot chez Effendi, qui prend pas mal de mon temps, depuis plus de 22 ans et qui collabore toujours avec des musiciens incroyables, de calibre international, avec qui je travaille étroitement, j’ai 2 projets musicaux, que je dirige personnellement. L’Auguste quartet, qui est presque l’instigateur d’Effendi et l’octet Jazzlab Orchestra, dont je suis le directeur artistique, depuis sa création en 2003-04. Ces projets offrent que de la musique originale, soutenues par des musiciens de grand talent.

Pour l’Auguste quartet : J’ai toujours voulu présenter, avec ce groupe, que mes compositions, en m’entourant de complices, d’amis, de « vieux pots ». Je me sens bien à travailler avec des acolytes. Ça n’empêche pas que j’ai collaboré avec des supers musiciens en compagnie du groupe. Tous ont été choisis, parce qu’il y avait un degré de proximité entre nous. Cet ensemble a donné (sous différentes formations) plus de 400 concerts en éditant 6 albums dont : le CD “Auguste” (1997), “Sphère Réflexion” (2006), “Bluesy Lunedi“ (2008) nominé à l’ADISQ et au prix JUNO dans la catégorie meilleur album de l’année 2010, “Homos Pugnax” (2011) et “Circum continuum” (2016). Aujourd’hui, j’essaie de sortir le 6ième disque “Exalta calma” (qui devait sortir en mars 2020). Le disque a été enregistré avec une superbe équipe composée de Félix Stussi (pn & compositions), Mario Allard (sax) et Michel Lambert (drs). Cependant, nous sommes standby, comme pratiquement tout le monde à cause de la Covid. 

Mais j’aimerais réaliser des multi-projets autour de L’Auguste dans lesquels, je pourrais inviter, de nouveau, des anciens collaborateurs comme : Yves Léveillé, Frank Lozano, Pierre Tanguay, Michel Côté, François Bourassa, André Leroux, François Théberge, Donny McCaslin, Stéphane Belmondo, Julien Loureau, Ted Nash, Pascal Shumacher, Pierre de Bethmann et/ou Fulvio Albano. 

Le Jazzlab Orchestra : quant à lui, il est né, suite à un concert que j’avais mis sur pied en 2003 pour regrouper les musiciens de jazz québécois (interprètes-compositeurs / anglophones-francophones) et pour mettre sur pied une association de jazz. Je trouvais les musiciens un peu individualistes et j’espérais les voir jouer et collaborer ponctuellement ensemble. J’ai donc rassemblé plusieurs des meilleurs compositeurs et interprètes de jazz de l’époque et organisé un projet « Laboratoire ». Suite à ce concert, enregistré par la société Radio-Canada à Montréal, qui a remporté un succès monstre, le Jazzlab Orchestra, qui regroupait à l’époque 8 compositeurs et 8 interprètes est né. De cela, ont été réalisé, suite à des commandes de compositions, 7 projets de disques avec une panoplie de superbes musiciens, 39 projets spéciaux (spectacles-rencontre) avec des musiciens internationaux et, à ce jour, 297 concerts ont été donnés au Canada, aux USA et en Europe. Les projets ont reçu régulièrement des offres pour tourner au Québec, au Canada, en Europe. L’Asie devait arriver sur l’automne 2020, mais on focus là-dessus pour 2021.

Le Jazzlab Orchestra a toujours été un ensemble composé uniquement de « leader ». Aujourd’hui encore, chaque musicien dirige son propre groupe, ou deux ou même trois. Ils sont tous, sans exception, des compositeurs, des arrangeurs, des créateurs, qui ont tous à leurs actifs, un ou plusieurs albums. Aujourd’hui, il y a au sein de l’équipe, 3 musiciens de la relève qui rêvent de tourner, suite à leurs récentes études, 3 musiciens mi carrière (d’origine suisse et polonaise) et 2 vétérans qui roulent leurs bosses depuis plus de 30 ans. J’aime travailler avec eux. Le Jazzlab est, de notre temps, un milieu intergénérationnel où tous les échanges artistiques et musicaux seront permis, développant de nouvelles perspectives et dévoilant un large paysage musical autant puissant, qu’impressionnant.

Pour le prochain projet, que j’élabore, je serai entouré de multi-instrumentistes afin de développer le plus de textures sonores possibles. C’est un défi d’écritures polyrythmiques et polytonales, dans lequel chaque instrumentiste a un « Big Challenge ». On commencera les premières répétitions bientôt en septembre

Cher Alain Bedard, on comprend à vous entendre, que le Jazz est votre vie, mainstream, moderne ou franchement comptemporain ; au milieu de tous ces acteurs de la sphère jazz actuelle, comment vous situez-vous ?

Je suis toujours un passionné. J’ai l’amour du jazz depuis l’âge de 13 ans. J’ai un grand respect pour le courage et la détermination des musiciens de jazz. De ceux qui l’ont créé et joué, ceux qui le joue toujours sans compromis et ceux qui le transcende. Malheureusement, je sens que les « jazzman et jazzwoman » sont toujours sous-estimés encore de nos jours (quasiment plus, dans la période bizarre que l’on vit) et je trouve ça inconcevable. Toutefois, j’ai sans cesse le goût d’amener la musique et les projets, le plus loin possible. 

Je suis un entêté et ça ne diminue pas avec l’âge. Plusieurs artistes de jazz (jeunes ou moins jeunes) méritent d’avoir un bon coup de main pour développer leurs activités, leur carrière. Je considère que plusieurs musiciens, qui m’entourent, me sont supérieurs à tous les niveaux. Ceux-ci, devraient jouer partout, régulièrement, sur tous les continents. Ils devraient être reconnus autant pour la qualité de leur musique, que pour leur talent. Alors, j’essaie de les aider au maximum de mes capacités. 


Des nouveaux projets ? 

Je pense souvent mettre en place un système, pour donner de la visibilité à ces talents, les faire rayonner, comme celui du bureau Export France ou du bureau Export Luxembourg, que mon ami Patrice Hourbette a construit. J’ai organisé plusieurs kiosques « Québec Jazz», comme ceux de la convention du Jazzahead, par exemple. Mais faudrait aller plus loin… Si on avait une meilleure reconnaissance de nos dirigeants, on pourrait mieux pousser les aventures musicales de chacun. Alors, … Comment faire pour le mieux avec les moyens du bord…. On se tue à la tâche, on ne compte plus le temps.

Ça serait un extraordinaire réveil pour le monde, que le grand public renoue avec le jazz, comme à l’époque, ou je l’ai connu…. Il me semble que cette musique nous guide toujours vers le haut, contrairement à beaucoup d’autres choses, qui nous aplanissent vers le bas, depuis plusieurs décennies.

Concrètement, j’aimerais remonter, sur les prochaines années, le festival international « Jazz en Rafale » (physiquement et numériquement), qu’on a présenté 17 années durant dans le quartier des spectacles à Montréal. Je travaille à le remodeler actuellement. J’aimerais le remonter, dans les meilleures conditions possibles, toujours avec des projets rencontres d’artistes locaux et internationaux. Certains journalistes disaient… « Le Festival Jazz en Rafale est sans contredit le meilleur des petits festivals de jazz, qui nous est offert au Québec ». Collaborer avec des musiciens de tous âges, de partout, qui ont la passion de jouer et d’échanger, c’est vraiment fabuleux. Il y a tellement de musiciens incroyables et de projets fantastiques sur la planète jazz.

Parmi toutes ces activités, impossible de vous coller une étiquette ! Mais comment vous définiriez vous ?

Je me définirais aujourd’hui comme un entrepreneur, qui s’est battu et se bat encore pour faire avancer le jazz québécois, en travaillant avec des artistes talentueux, en qui je crois et aussi avec des nouveaux de la relève, que je peux conseiller. 

Je suis surtout un musicien/compositeur, qui a toujours poussé ses projets pour présenter un jazz de facture moderne et original, aussi bien qu’un humble concepteur, qui a permis à certains artistes de se faire connaître, sur les scènes internationales.

Sous les auspices du jazz… s’élabore des découvertes spirituelles et humaines fantastiques.


Merci Alain Bedart de votre spontanéité et de votre humanisme. Nous vous souhaitons ‘Bonne Route ‘ sur la voix passionnante mais périlleuse que vous avez empruntée. Au plaisir de se voir, et de vous écouter bientôt ! Nous nous retrouvons bientôt sur ces colonnes pour parler concrètement d’extraits de la production “EFFENDI”…A bientôt donc !   

Propos recueillis par Alain Flèche

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