Le grand pianiste Yonathan Avishaï était de passage à Bordeaux et Action Jazz en a profité pour le rencontrer, quatre jours après l’évènement dont il aurait dû être le parrain, ici-même au Rocher de Palmer, le 9e tremplin Action Jazz Nouvelle-Aquitaine. La date est repoussée au 11 septembre 2021 et Yonathan ne sait pas encore s’il sera disponible cette fois. On lui a déjà communiqué la date du 10e qui se déroulera le 22 janvier 2022.
Yonathan a une attache familiale à Bordeaux et comme il aime aussi la ville, il cherche à s’y installer.

La situation compliquée actuelle a néanmoins retardé sa décision. Souhaitons que cela aboutisse, car pour lui il est inconcevable de vivre quelque part sans s’engager dans la vie locale, l’action culturelle notamment. Il est un musicien passeur qui adore enseigner et partager ses émotions.


“Pianiste” : un portrait musical et théâtral

Action Jazz : alors Yonathan, la musique ne vous suffit pas, vous vous mettez au théâtre ?
Yonathan Avishaï : Elle me suffit bien sûr, mais j’avais envie de prolonger cela par un spectacle qui puisse montrer toutes les choses que nous artistes avons en nous. Je n’ai pas la prétention d’être un acteur, ni un danseur, mais j’ai envie de dire des choses, une lettre d’amour à la scène. Un moment d’intimité aussi, partagé avec le public. Je ne joue pas un personnage, c’est moi.


AJ : et où en êtes-vous avec cette situation ?
YA : le spectacle est prêt, mais c’est la deuxième fois qu’il est reporté. On avait fait un filage en septembre dernier au Théâtre des 4 Saisons à Gradignan.


AJ : oui, Dom Imonk et Philippe Marzat y avaient assisté pour Action jazz.
YA : On doit le jouer à la Criée de Marseille dans le cadre de “Jazz des Cinq Continents” qui est producteur du projet (avec Colore production) et avant à Paris dans un petit lieu tout récent le 360. C’est un lieu culturel à la Goutte d’Or en plein Barbès, on y trouve des labels, une salle de répétition, un studio d’enregistrement, un restaurant. Il n’ont pas eu de chance, ils ont ouvert un mois avant la pandémie. J’ai beaucoup travaillé avec la metteur en scène qui est une amie assez proche, elle vient du théâtre, travaille beaucoup avec l’Opéra et comme moi elle est passionnée de pédagogie ? C’est assez étrange, mais finalement j’ai occupé peu de postes officiellement, mais j’ai toujours été acteur, en Dordogne où j’ai habité, au Congo… Et là pour la première fois j’ai un premier poste en Italie à Sienne pour Siena Jazz où enseigne Jeff Balard.


AJ : et oui, un autre Bordelais qui était le parrain du Tremplin en 2019 !
YA : il y aussi Greg Hutchinson, Ralph Alessi, Ziv Ravitz, John Sanders…


AJ : mais vous arrivez à y aller actuellement ?
YA : ils viennent de reprendre après avoir été confinés depuis novembre. Le système a l’air moins centralisé qu’en France et la Toscane est relativement épargnée. Mais ils ont pris des mesures de protection extraordinaires dans l’école. J’y vais la semaine prochaine. C’est la première fois que j’ai un poste officiel d’enseignant. J’aime vraiment la pédagogie, au sens large, qu’est ce que c’est la transmission, que transmet-on dans la jazz, question riche et complexe.


AJ : revenons au spectacle
YA : on n’a pas créé le spectacle dans cette perspective, mais il y a quelque chose de très ludique qui fait que cela peut être un point de départ de tout un tas de thèmes, de sujets, d’ateliers, à la fois pour des jeunes musiciens qui pratiquent déjà le jazz, mais aussi pour des mélomanes, des gens qui sont intéressés par la musique tout simplement.


AJ : pour tout public finalement
YA : nous avons créé un spectacle personnel, pas pour un type de public particulier, mais le résultat est à la limite d’un spectacle tout public, qui ne s’intéresse pas forcément au jazz. On ne voulait pas appeler ça une pièce de théâtre, c’est un portrait musical et théâtral. Je suis en contact avec Emmanuel Lefèvre de l’association “Autour d’un piano” et ils seraient prêts à collaborer avec nous, essayer de produire le spectacle sur Bordeaux, imaginer des activités multiples autour, des ateliers, des rencontres.


AJ : justement je me faisais récemment la réflexion en assistant à une résidence et à des répétitions, qu’il serait intéressant que le public ait une idée des secrets de fabrication des spectacles, de mesurer le travail, les difficultés, les rapports humains que cela nécessite, alors que le jour du concert tout lui semble facile.


La journée d’un pianiste


YA : oui c’est ça en quelque sorte. C’est à la fois un spectacle musical, je joue de la musique seul pendant 90 % du temps, la mienne bien sûr, mais aussi des choses très variées allant de Bach au Brésil, tout simplement parce que c’est ce que je fais quand je suis chez moi. Comme beaucoup de musiciens, je commence quelque chose j’arrête, je me mets à écouter autre chose, je m’autorise à danser ce que je ne fais pas sur scène lors des concerts ! Dans le spectacle je lis quelques textes, je parle de choses sincères. C’est comme si le public était témoin d’une journée d’un pianiste et en même temps je m’adresse à lui.


AJ : combien dure le spectacle ?
YA : une heure. Je parle de mes mains qui savent ce qu’elles font ou parfois ne le savent pas, leurs hésitations, leurs doutes. C’est vraiment un spectacle que j’ai envie de jouer, accompagné d’actions culturelles assez cohérentes avec lui. Ca ramène la musique à des choses très basiques, qu’est ce que le plaisir de faire de la musique.


AJ : et oui, derrière le musicien il y a un être humain, une vie.
YA : bien sûr et c’est une chose qu’on oublie. On parle du contenu, mais rarement du pourquoi. En tant qu’enseignant je suis beaucoup confronté à ça. Je suis en train d’imaginer des propositions concrètes autour du spectacle. Ça peut être assez varié, par exemple en Israël, dont je suis originaire et où j’enseigne, j’ai effectué une masterclass sur le rôle qu’a joué le piano dans la naissance du jazz. Officiellement c’était pour des pianistes, mais il y avait des gens qui n’étaient pas musiciens, mélomanes ou simplement intéressés par le propos.


AJ : il n’y a plus qu’à espérer que la situation se débloque vite.


Un album à venir


YA : oui et par ailleurs on va enregistrer un album chez ECM avec ce répertoire. Mais là aussi tout est suspendu. Il sera en solo avec un peu de cordes pour donner une certaine ampleur aux partie de poésie.


AJ : les cordes seront aussi sur scène ?
YA : non, uniquement sur l’album et de façon très légère sur certains passages. On espère enregistrer au printemps. Pour ECM j’ai l’habitude d’enregistrer à l’auditorium de Lugano, à l’ancienne, en direct. Le spectacle par contre nécessite une vraie scène, cela reste modeste comme mise en scène, mais il ne peut pas se jouer en club. On a imaginé une version “tout terrain” plus format concert que j’ai déjà testé en Israël.


AJ : ça marche aussi ?
YA : c’est très différent la scénographie n’est pas la même, disons que ce n’est pas impossible, ça peut permettre à une structure qui n’a pas de théâtre de nous accueillir.


AJ : merci Yonathan et bon courage pour la suite des évènements, en souhaitant que le spectacle puisse se monter à Bordeaux, on va y travailler.


Nous avons eu le plaisir de faire connaissance avec un musicien d’une grande sensibilité, d’une grande douceur dans ses propos et très humble. Quel talent pur pourtant !
Nous le laissons à la gare, il repart à Paris avec sa petite valise à roulettes “c’est ma vie, un nomade”


Propos recueillis par Alain Piarou et Philippe Desmond

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