Baptiste Bailly – Amour Courtois

Quand le Moyen Âge improvise au présent

Baptiste Bailly – piano, arrangements
Matthew Baker – baryton
Efrén López – vielle à roue, oud, guiterne, percussions

Il y a des disques qui nous font voyager dans l’espace. Amour Courtois fait mieux que ça : il nous fait voyager dans le temps.

Dès les premières notes, quelque chose d’inhabituel se produit. On n’est ni dans une reconstitution savante, ni dans une relecture “jazzifiée” de surface. On est ailleurs. Dans un espace où les siècles cessent de se succéder pour commencer à dialoguer.

Porté par le pianiste Baptiste Bailly, entouré du baryton Matthew Baker et du multi-instrumentiste Efrén López (vielle à roue, oud, guiterne, percussions), l’album s’appuie sur le répertoire profane du XIVe et début du XVe siècle (Machaut, Lescurel, Binchois, Landini, Vitry…). Mais très vite, cette base devient un tremplin.

Comme le dit Bailly lui-même, il s’agit d’un “voyage imaginaire dans un XIVe siècle intime et actuel”. Et c’est exactement cela : une traversée, enregistrée dans le cadre presque hors du temps de l’abbaye de Fontfroide, où les pierres semblent encore porter la mémoire des voix anciennes.

Ce qui frappe d’abord, c’est le son. Une production d’une précision remarquable, qui respecte les instruments anciens tout en leur donnant une présence contemporaine. Le grain est là, le souffle est là, la matière est là jusque dans la moindre transitoire. Et aussi, la respiration des musiciens est conservée, assumée comme partie intégrante de l’interprétation. On pense autant à Glenn Gould qu’à Keith Jarrett dans cette manière de laisser vivre le geste musical jusque dans ses franges.

Mais au-delà de la beauté sonore, c’est la pensée musicale qui impressionne. Les arrangements sont d’une modernité saisissante, sans jamais trahir l’esprit des œuvres. Le piano de Bailly ne plaque pas du jazz sur le Moyen Âge. Il s’y glisse. Il en épouse la verticalité et la noblesse, cette architecture presque primitive, pour y introduire du mouvement, du souffle, du swing au sens large. Pas le swing codifié, mais celui, plus profond, qui fait que la musique avance, respire, vit.

Et c’est peut-être là que se joue le lien avec le jazz.

Car la musique du XIVe siècle, comme le jazz, est une musique de circulation. Une musique qui voyage, qui se transforme, qui se transmet oralement autant qu’elle s’écrit. Une musique où l’interprète n’est pas un simple exécutant mais un passeur, un re-créateur. À l’époque comme dans le jazz, la partition n’est jamais un point final. C’est un point de départ.

Dans Amour Courtois, cette filiation devient évidente. L’improvisation n’est pas plaquée, elle est organique. Elle prolonge le geste ancien plutôt qu’elle ne le commente.

Et puis, il y a l’émotion. Je l’avoue sans détour : ce disque m’a touché à un endroit personnel. J’ai grandi avec Malicorne, Tri Yann, avec Vivaldi et Purcell, avant de rencontrer ma famille de jazz et ses exigences. Et comme beaucoup, j’ai parfois entendu ce reproche implicite : venir du folk, ne pas tordre le nez dès qu’on sort du swing académique, c’est presque une faute de goût. Amour Courtois balaie tout cela d’un revers de main.

On pense à Bach in Africa, ce projet devenu culte qui avait su faire dialoguer traditions africaines et écriture baroque avec une évidence désarmante. Ici, la démarche est différente, mais l’effet est comparable : une mise en résonance des mondes, sans hiérarchie, sans surplomb.

Les treize pièces de l’album sont autant de micro-univers. Citons-en quelques-unes pour le plaisir, mais chacune est une miniature, une histoire, un mini-monde.

Angelica Bilta bouleverse par sa nudité, avec des accents qui ne sont pas sans évoquer parfois une forme de dépouillement à la Satie.

Mors sui se je ne vous voy déploie une énergie presque guerrière, cinématographique, qui pourrait accompagner sans peine un récit de Fantasy.

Dame ne regardes pas, ancrée dans un ternaire ancien, glisse peu à peu vers des harmonies qui troublent les repères et ouvrent une brèche temporelle.

Et puis il y a Adieu ma tres belle maistresse, qui referme l’album avec une douceur grave. Une pièce suspendue, presque immobile, où le piano accompagne le deuil amoureux avec une pudeur infinie.

Ce qui impressionne, au fond, c’est la délicatesse du geste. Revisiter une telle “cathédrale” musicale sans jamais l’écraser, sans jamais la figer, mais en y déposant, à pas de velours, une sensibilité contemporaine. Le piano de Bailly est ici remarquable : généreux sans être envahissant, puissant sans dureté, toujours juste dans le phrasé. De la dentelle, oui, mais une dentelle vivante.

Au-delà de l’immense réussite du geste artistique, Amour Courtois est une réponse à ceux qui pensent que les musiques doivent rester dans leurs territoires, il tisse un espace ouvert. Un lieu où Moyen Âge, jazz, musiques du monde et improvisation ne se mélangent pas : ils se reconnaissent.

Un disque rare.

Par Pops White

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