Créé au Danemark en 1952, Storyville (le nom évoque un célèbre quartier « chaud » de la Nouvelle Orléans) est le plus ancien label indépendant d’Europe. Très varié, son catalogue inclut des prises de son historiques des légendes américaines incarnant le jazz et le blues ainsi que des enregistrements de la scène jazz actuelle, en particulier de musiciens européens. Parmi les figures emblématiques que le label nous donne à entendre, Lee Konitz, Dexter Gordon, Duke Ellington, Ben Webster, Zoots Sims, Art Tatum sont à redécouvrir dans de nouveaux albums en studio ou en concert. Ainsi, tout récemment est sorti chez Storyville un album de Dexter Gordon enregistré en 1964 au Montmartre, club de jazz situé non sur la butte parisienne mais à Copenhague !
Mona Granager, l’actuelle dirigeante de Storyville, a eu l’amabilité de répondre à quelques questions à l’heure où le label s’efforce de se faire une place sur le marché français.

Action Jazz : Merci Mona de nous accorder cet entretien. Pouvez-vous en quelques mots retracer l’historique du label et de son créateur Karl Emil Knudsen ?

Vous trouverez un bref récapitulatif en langue anglaise de cette longue histoire qui a débuté en décembre 1952 sur le site https://www.storyvillerecords.com/about

Pour ceux qui sont fâchés avec l’anglais en voici un aperçu :
Passionné de jazz, Karl Emil Knudsen a commencé comme disquaire spécialisé dans l’importation de productions américaines, puis, avec l’émergence d’une scène jazz européenne dans l’après-guerre, a créé son propre label. Lorsque ses idoles se produisaient au Danemark ou en Scandinavie, il a saisi toutes les occasions qui se présentaient à lui pour tenter de les faire signer sur son label afin de pouvoir les enregistrer en tournée. Au point de devenir peu ou prou l’équivalent scandinave du label Blue Note aux USA, contribuant à lancer la carrière musicale d’artistes tels que Niels-Henning Ørsted Pedersen, Fessor’s Big City Band ou encore Papa Bues Viking Jazz Band.

Action jazz : Depuis quand êtes-vous arrivée à la tête de Storyville?
Mona Granager : Je fais partie de l’équipe depuis 1976. Le parcours a été long, je travaillais déjà en étroite collaboration avec le fondateur de Storyville Karl Emil Knudsen jusqu’à sa disparition en 2003 – après quoi j’ai continué avec un producteur qui travaillait depuis longtemps pour Storyville, Anders Stefansen, jusqu’à son départ à la retraite il y a quatre ans. Après lui Christian Brorsen qui avait assumé la direction musicale au Montmartre nous a rejoints et aujourd’hui nous faisons équipe pour perpétuer la légende de Storyville dans cette nouvelle décennie.

AJ : Dès ses débuts, Storyville profitait de la venue au Danemark de légendes du jazz américaines pour réaliser des enregistrements en public devenus des raretés. Cette stratégie est-elle toujours d’actualité ?
MG : Oui, car Copenhague reste un haut-lieu du jazz avec ses clubs, ses deux festivals annuels et les nombreuses possibilités d’enregistrer des musiciens américains de premier plan. Nous avons d’excellentes relations avec la radio nationale danoise. A l’heure actuelle nous disposons d’une quantité d’enregistrements sur lesquels nous travaillons en vue d’une diffusion ultérieure. Il y a aussi le fait que Karl Emil Knudsen s’était constitué un réseau de collectionneurs de raretés du monde entier et lui-même se rendait aux USA au minimum une fois par an pour dénicher des pépites ne demandant qu’à germer.

AJ :  Storyville privilégie-t-il un certain style ou s’ouvre-t-il à toutes les formes du jazz ?
MG : Nous sommes nés à une époque où l’on écoutait du swing, du jazz plus classique, et à ma connaissance  aucune maison de disques d’Europe n’a sorti autant d’albums sur lesquels on peut entendre Duke Ellington. Notre cœur de métier est ce qu’on appelle le mainstream jazz, (= celui qui est plébiscité) mais à l’occasion, il nous arrive d’enregistrer des artistes qui font du jazz contemporain ou d’avant-garde : pourvu que la musique soit de qualité et que nous ayons le sentiment qu’elle s’inscrit bien dans notre démarche, nous sommes tout à fait ouverts à ce type de musique.

AJ : Voulez-vous nous en dire un peu plus sur la spécificité de cette scène scandinave que vous soutenez ? Personnellement, j’ai écouté l’album “Standards” de Thomas Fonnesbaek et Justin Kauflin, j’ai trouvé très beau.
MG : La scène danoise entretient depuis longtemps des liens étroits avec le jazz américain. Elle revendique cette proximité tout en exprimant sa singularité. C’est en ce sens que le jazz danois diffère esthétiquement du jazz norvégien et suédois. Thomas Fonnesbæk, Carsten Dahl et Mathias Heise (dont nous publierons un nouvel album d’ici l’an prochain) sont à la fois des virtuoses et de grands compositeurs. Ce sont des modernes qui connaissent la tradition et qui possèdent cette esthétique danoise identifiable.

AJ : Comment se porte le jazz ans cette très riche scène musicale scandinave dont vous êtes acteurs ?
MG : Il se porte bien au Danemark. A elle seule Copenhague compte 5-6 clubs de jazz, de plus, les musiciens se déplacent partout dans le pays pour se produire, car la plupart des villes possèdent des lieux qui programment du jazz ainsi que d’autres genres musicaux. Le Copenhagen Jazz Festival est peut-être le plus important du Danemark, toutes musiques confondues, avec plus de mille concerts étalés sur sept jours. Nous avons également P8 Jazz parmi les stations de la Radio Nationale danoise qui diffuse du jazz 24 heures sur 24 toute l’année. Il existe chez nous un public fidèle et une solide tradition en matière d’écoute et de pratique du jazz.

AJ : Vous comptez relancer le label en France, est-ce principalement pour avoir une meilleure visibilité sur le marché français ou vous intéressez-vous aussi aux artistes basés sur notre territoire ?
MG : Nous espérons convaincre certains artistes de travailler avec nous, probablement sous la forme d’une collaboration avec des artistes danois. Au fil des ans, Didier Lockwood, Daniel Humair, Pierre Boussaguet, Stéphane Belmondo et bien d’autres sont passés par Copenhague. Ce serait bien de pouvoir sortir de nouveaux enregistrements de représentants du jazz français qui comptent parmi les plus grands et d’ouvrir une nouvelle voie de communication entre deux pays membres de la planète jazz.

AJ : La scène jazz française ne se limite pas à la scène parisienne. Action Jazz, qui œuvre en Nouvelle Aquitaine, est bien placée pour savoir que les régions regorgent de talents. Avez-vous l’intention de puiser dans ces ressources?
MG : Je ne sais pas si je réponds bien à votre question, mais en tous cas nous sommes animés par le désir d’approfondir notre connaissance de la scène jazz française.

AJ : Comment parvenez-vous à surmonter la crise actuelle qui frappe la musique en live, profite-t-elle à la musique enregistrée ?
MG : Malheureusement nous constatons une baisse des ventes de supports physiques du fait de la disparition des magasins de disques et de la fermeture prolongée des commerces non alimentaires. Notre espoir est que le numérique compensera une partie de ces pertes. Nous attendons avec impatience la réouverture au public des lieux où se joue la musique, car assister physiquement à des concerts est essentiel pour que l’intérêt des gens pour la musique ne faiblisse pas.

AJ : Une petite indiscrétion concernant des publications qui pourraient intéresser les Français?
MG : Nous sommes en train de préparer la sortie d’un album Dexter Gordon from the 80’s nous projetons d’enregistrer « European Masters » d’Enrico Pieranunzi accompagné d’André Ceccarelli à la batterie.
Espérons que le Covid-19 ne fera pas obstacle à nos projets.

Propos recueillis par Philippe Desmond, traduction Ivan Denis Cormier

Fonnesbaek & Kauflin
« Standards »

Il est des albums qui naissent par hasard, en voilà un. En s’échauffant dans le studio en vue de l’enregistrement de leur premier album ensemble, « Synesthesia » , le pianiste américain Justin Kauflin et le contrebassiste danois Thomas Fonnesbaek se sont mis spontanément à jouer de grands standards. Les prises ont été faites, quasiment nature et voilà le résultat, un album de neuf titres quasi légendaires, joués avec spontanéité. Inusables standards surtout quand ils sont ainsi appropriés. Personnellement une mention spéciale à ce titre que j’ai toujours adoré et que j’écoute souvent joué par son créateur Oscar Peterson, « Nigerian Marketplace ». Ce morceau à l’intro et au déroulé parfaits pour la contrebasse, justement tenue à l’origine par un autre danois célèbre NHOP, Niels Henning Orsted-Pedresen, est ici magnifiquement restitué, Thomas n’ayant rien à envier à son compatriote, ni Justin à Oscar.
Un disque d’une beauté et d’une simplicité éblouissantes !

https://www.storyvillerecords.com/products/standards-1018488

Storyville 1018488
Par Philippe Desmond

Dexter Gordon
« Montmartre 1964 »

Non nous ne sommes pas sur la Butte Montmartre en 1964, mais au renommé club de jazz à Copenhague, désormais fermé. Le grand Dexter, 1,98 mètre, qui a posé ses valises dans ce pays un bon moment, y joue – et chante – en quartet avec NHOP, Niels-Henning Orsted Pedersen (cb), Tete Montoliu (p) et Alex Riel (dr). La captation nous immerge dans la salle de ce club d’où les cris fusent, accompagnant les chorus, d’où les applaudissement jaillissent. On perçoit presque le tintement des verres et la fumée des cigarettes. Que ces ambiances nous manquent depuis des mois !
Belle idée du label danois Storyville de faire resurgir ainsi des pépites inédites de cette grande époque du be-bop, de nous faire réentendre le son du Mark VI dans les mains et les lèvres de Dexter disparu il y a déjà plus de trente ans..

https://www.storyvillerecords.com/artists/dexter-gordon

Storyville 1018410
Par Philippe Desmond

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