OUT TWICE 


Publié par 482Music/JazzfromRant. Enregistré en 2002, en 2 fois. pour 2 trio : à Los Angeles avec Milcho Leviev au piano et John Giannelli à la basse, 2 mois plus tard en France avec Barre Phillips à la basse et Lionel Garcin aux saxophones. Le concept est le même pour les 2 formations : encore des dessins de Michel, sauf une improvisation sur un thème de Jeannette, mais ce ne sont plus des inspirations d’écriture, les croquis sont directement utilisés comme partitions. Ce sont des routes, des carrefours, des droites, des courbes, des gribouillis, des formes et des couleurs qui guident le sens de la musique et dirigent le jeu des musiciens. 5 joueurs avec leurs propres personnalités, 2 ambiances différentes pour chaque trio, pourtant, une fois de plus, l’ensemble est cohérent, avec les morceaux des 2 groupes alternés, tantôt piano, tantôt sax, 2 basses distinctes et Michel fait le lien avec tous ces éléments : visuels, sonores… et humains.
Quelques indications de Michel en distribuent les cartes de route, pour 11 improvisations collectives présentées ici. Le 1er trio, avec piano, n’échappe pas à  l’influence jazz. Pianiste très concentré, introverti, presque sombres qui lâche toutefois notes bleues et swing, fut il décalé, accompagné d’un bassiste qui suit le courant, sans courir, guettant les libertés que le moment  permet, avec un joli coffre bien rond et percutant, et toute une panoplie d’effets qui lui font faire le joint entre les frappes sur le clavier et celles sur les peaux et cymbales de la batterie tenue par un Michel toujours à l’écoute de ce que l’air est emplit, en tension pour occuper l’espace ou le libérer.Subtile ou persuasif, débridé ou contenu, sa présence permanente, dominante sans excès, modéré ou tempétueux organise les élans, le son de chacun de ses comparses, la couleur de chaque trio et l’unité globale du projet entier. Aussi très à l’aise avec ses amis européens, pour une musique affranchie de ses racines rythmique et tonale, empruntant des référence issues des airs du vieux monde dont la variété incite à piocher avant tout dans ce qui reste de culture quant tout est oublié. La symbiose est parfaite entre ces 3 là ! Les notes et coups disparaissent au profit de l’ambiance générée où il fait bon se glisser. Le son du sax se mêle à celui de la basse, la ponctuation de la batterie les unit et les distingue, le chemin se fait ensemble, groupés, personne devant, ni à la traîne.
Pour participer à la magie dispensée par ces phénoménaux et généreux navigateurs, il faut tout oublier, repères, références inutiles, sens mélodique et battements réguliers :  pas cours ici. Juste le bercement du véhicule, sûr de sa route, bravant les limitations de vitesse et les interdictions, flânant à l’occasion d’une idée à explorer, à approfondir, s’emballant quand la discussion est vive et passionnée, et toujours l’oeil sur le plan, l’oreille sur le chant des (autres) oiseaux, et le coeur prêt à déverser des bouquets de fleurs extatiques dans l’âme des plus attentionnés ! Et comment ne pas être attentif à toutes ces belles phrases, calculées ou impromptues, tirées de l’inconscient collectif ou volées à ce qui n’existe pas encore par-delà les étoiles, juste comme ça, pour le  bonheur, de jouer un bout de sa vie, et de partager le trésor d’être (enfin) ensemble. Une aubaine ! 

Par Alain Fleche

LE PASSANT (for Jeannette, Jerôme et Théo)


Enregistré à Montréal en 2004, publié par JazzfromRANT. Ce projet fait suite au”Journal des Épisodes” composé en 1988, c’était un ‘dairy’ : un extrait de morceau, un dessin, un titre pour chaque jour de l’année : afin de  “Démontrer que la continuité d’une oeuvre fait partie de la vie courante, du quotidien du musicien donc…”. Pour ‘Le Passant’ : “J’ai adopté un procédé contraire en écrivant l’œuvre entière en 2 semaines”. Prévue à l’origine (fin ’90) pour orchestre symphonique, “je re-travaillais la partition originale pour la réduire à l’instrumentation présente ici (orchestre de -grande-chambre : 4 cordes, 4 vents, harpe et vibraphone, conduit par Dave Martin-qui joue aussi du trombone dans la partie ‘improvisation’). Peu à peu, l’idée d’y ajouter des improvisateurs s’est développée.” Ce seront : outre Dave Martin, Dominic Duval à la contrebasse galopante, Malcom Goldstein au violon aérien et concret (en pizzicato) et le grand Ellery Eskelin avec son fameux sax ténor démoniaque.
“Le Passant est une œuvre particulière, une confrontation entre l’écriture formelle, le travail d’orchestration et l’art de l’improvisation. Demi écrit, demi improvisé, il reflète les rapports de force entre la composition et l’improvisation, la musique qui s’inspire des traditions et celle qui fuit les tendances : la musique hors-la-loi.”
“Un cherchant vagabond pour les uns, un voyageur pour d’autres, Le Passant est un individu aux multiples apparences qui laisse derrière lui des traces qui inspirent le parcours de celui qui est assez alerte et averti pour suivre ses pas.”
Oeuvre ambitieuse et de réalisation complexe, Le Passant occupe la moitié du disque, la suite sont des improvisations musicales avec les mêmes musiciens, à contrario sans partition donc, ce qui permet de saisir la césure… en tendant l’oreille : l’écriture de Michel est tellement naturelle qu’elle semble se recréer à chaque instant, à chaque écoute, et les impros de chacun des mêmes musiciens parcourant tout le disque faisant unité…
En solo, duo (avec Ellery ou Dave et orchestre), trio (avec les 2 autres), ou en grande formation, les pulsions colorées de la batterie explosent de joie concentrée à chaque instant (lorsque qu’il ne laisse pas, assez souvent, 2 ou 3 autres comparses discuter ensemble), toujours précis, en tension détendue par le bonheur de la remarquable performance de tous les participants au fait de leur art. On remarquera le magnifique travail de Ellery Eskelin qui jouait alors en trio avec Andrea Parkins et un autre monument de la batterie ‘libre’ : Jim Black. Peut-être la période la plus éblouissante du saxophoniste, très inspiré ici, porté par une partition et des musiciens lui correspondant parfaitement, et notamment, évidemment, par le faux drive (mais vrai beat) de la palette multicolore (pinceaux et baguettes), calculée et généreuse de la batterie qui n’en fait jamais trop, simplement, encore une fois : juste, vraie et belle. Un Monument de finesse et de force(s). 

Par Alain Fleche

TRIO IMPROVISATIONS


Reg Schwager
 : Guitare / Michel Lambert : Batterie / Misha Mengelberg : Piano / Kenny Wheeler : Trompette / Michael Stuart : Sax ténor
Encore du “JazzfromRANT”, paru sous le nom du guitariste (en 2012), avouant avoir du mal de concevoir un projet sans son alter égo (Michel) qui le rassure et le libère à la fois (depuis plus de 40 ans !), enregistré entre 2001 et 2002 à Toronto, et à Amsterdam pour le pianiste libertaire local qui fut la 1ère influence majeure de Reg. Avec Michel, ils invitent tour à tour ces 3 musiciens pour jouer, sans partition, ni discussion, ni idée préparée, à l’arrach’, c’est de la musique totale improvisée ! Des lieux, des sensibilités différentes, et pourtant, Reg et Michel embarquent leurs invités dans leur spacieux voyage sans heurt, et le tour est (comme toujours avec eux) parfaitement cohérent, avec des plages qui s’enchaînent sereinement que l’on penserait enregistrées tous présents.
Confortablement installés dans un mood feutré induit par le batteur de coeur coloriste qui déploie sa palette en douceur, le guitariste qui ne rechigne pas à la discrétion d’accords subtiles et l’emploi fréquent des cordes basses (celles du haut) créant une ambiance onirique, mystérieuse, parfois inquiétante de par un jeu instable, plein de sous entendus tendus mais libérés par le sentiment de sympathie (et de respect ) qu’il voue à ses comparses. Un pianiste qui n’en fait qu’à sa tête, mais reste bien volontiers dans le ton choisi par son ami du pays. Un saxophoniste (très réputé au Canada) coltanien (a joué avec Elvin Jones), sans en faire trop, juste de quoi apprécier ses qualités de folie mesurée. Et le grand Kenny, que l’on connaît peu dans ce genre d’exercice acrobatique, mais qui crève l’écran musical de son art consommé et toujours en mouvement dans cet espace qui semble être fait pour lui.
Un petit joyau de sensibilité partagée, de risques pris ensemble et toujours résolus dans la machine qui roule grâce à ses 3 roues assistées et indissociables. A chaque séquence, l’unité et la duplicité sont concomitantes, le tout en lévitation, en apesanteur, on retient son souffle pour que l’équilibre persiste… et ça marche. Un rêve qui s’installe, et s’évanouit, le temps d’appuyer à nouveau sur ‘Play’. 

Par Alain Fleche

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