Meshell Ndegeocello au Rocher de Palmer / Cenon – 14 mars 2026
No More Water: The Gospel Of James Baldwin

Musiciens :
Meshell Ndegeocello : voix, clavier, basse
Justin Hicks : voix
Abraham Rounds : voix, percussions, batterie
Chris Bruce : guitare
Jake Sherman : orgue Hammond, Fender Rhodes
[ÉVÈNEMENT] C’est en 1993 que nous avons découvert la musique de Meshell Ndegeocello, et ce concert est le deuxième auquel nous avons eu la chance d’assister au Rocher de Palmer, le premier c’était le 30 mai 2012 !
Les disques
Pour mieux situer Meshell Ndegeocello, voici tout d’abord un petit résumé de son étonnant parcours discographique, composé d’une quinzaine d’albums marquants, dont les humeurs et couleurs changeantes sont une omniprésente invitation à la prise de conscience.
En cette fameuse année 1993 donc, c’est « Plantation Lullabies » qui a ouvert le bal. Une bouillonnante révélation qui a marqué à jamais la planète soul funk groove, d’autant que Meshell fût signée dès ses débuts sur Maverick, le prestigieux label de Madonna. Native de Berlin, cette jeune artiste résolument engagée dans ses textes, chanteuse, bassiste et compositrice américaine d’à peine vingt-cinq ans, venait tout simplement d’intégrer l’effervescent mouvement « nu soul », rejoignant ainsi quelques autres figures importantes du style comme Erykah Badu ou encore Lalah Hathaway. Mais la liste est encore longue !
« Peace Beyond Passion » paru trois ans plus tard poursuivit l’ascension émotionnelle déclenchée par le premier disque. Au rendez-vous de ce nouvel opus, force invités historiques du jazz-funk, quelques personnalités turbulentes de la M-Base et le génial David Gamson à la production. Une réussite totale qui continua à propulser Meshell aux quatre coins de la planète, pour des concerts de feu, notamment au Montreux Jazz Festival ou au North Sea Jazz Festival. Un rythme effréné qui lui était imposé, ainsi qu’à ses complices, partis dans ce trip planétaire vertigineux, mais que parfois la fatigue des tournées devait certainement entraver et démotiver. C’est surement ce qui a conduit à la sortie en 1999 du remarquable « Bitter », un bijou de songwriting, où finesse, réflexion et spiritualité se sont unies dans un cocon musical des plus attachants.
L’épopée Maverick se termina avec le turbulent « Cookie : The Anthropological Mixtape » qui grâce à un line-up XXL remit « contractuellement » le couvert avec la soul groove intense des deux premiers albums et enfin « Confort Woman » en 2003 dont le titre dit tout, assez proche de l’esprit « Bitter ».
De 2005 à 2009 suivront alors sur divers autres labels des albums inattendus, devenus cultes : « The spirit music Jamia : Dance of the Infidel » d’un jazz très actuel porté par des stars du style, le majestueux « The world has made me the man of my dreams », précédé de son trépidant annonciateur « The article 3 EP » et le tantôt lunaire tantôt décoiffant « Devil’s halo ». Des sommets d’expressivité neuve, d’ouverture et de confessions visionnaires, qui confirment bien le nom que s’était choisi Meshell encore toute jeune, « Ndegeocello » signifiant « libre comme un oiseau » en langue swahili.
En 2011, Meshell rejoignit pour quatre albums de grande classe le label Naïve. Le premier de la liste est « Weather », intense, rock et habité d’une ferveur nouvelle, et produit par Joe Henry. Il compte beaucoup par chez nous car c’est par sa tournée que nous découvrîmes la première fois Meshell Ndegeocello en live au Rocher de Palmer, un soir béni de mai 2012. Incroyable concert dans une salle 1200 en folie, un baptême de choc que personne n’oubliera ! Sur un tempo de parutions plus resserré, sortit quelques mois plus tard « Pour une âme souveraine, A dedication to Nina Simone » un hommage singulier, beau et sensible à cette grande dame, par l’une de ses fidèles disciples. Enfin, « Comet, come to me », digne successeur d’esprit de « Devil’s halo » et « Weather », et « Ventriloquism », brillant jukebox de tubes pop soul des 80/90s réactualisés façon Meshell, refermèrent en 2018 ce bal haletant de novation, porteur de messages vitaux sans cesse renouvelés, un langage pas si naïf que ça !
Trente ans après son premier album Meshell Ndegeocello fut accueillie à bras ouverts par Don Was lui-même bassiste et directeur éclairé du prestigieux label Blue Note. Une véritable consécration pour elle, avec la sortie des deux monuments aurifères que sont « The omnichord real book » (2023) et « No more water : The gospel of James Baldwin » (2024). Deux œuvres incroyables de modernité, d’inspiration, et de chants de l’âme, réunissant comme de coutume des line-up carrément cosmiques, et encensés par une critique internationale unanime. C’est ce dernier album que Meshell Ndegeocello et ses musiciens sont venus nous présenter au Rocher de Palmer.
Le concert
En première partie c’est en duo que « Jake and Abe » et leur bonne humeur communicative nous ont présenté quatre morceaux choisis de leur album « Finally ! ». « Il a mis sept ans à sortir ! » disaient-ils. C’est Meshell qui a trouvé le titre de ce disque plutôt style blue-eyed soul californienne ! Jake and Abe sont respectivement clavier et batteur, ainsi que chanteurs du groupe qui suit. Sourires aux lèvres Abe a joliment joué des percussions et surtout de la basse de Meshell (une superbe Wilcock), alors que les touches de Jake pas avares en subtils effets, faisait délicieusement tanguer le feeling ensoleillé de la musique, que caressaient à merveille les voix de ces deux troubadours, seuls ou en chœur. Une brève mais belle introduction à ce qui allait suivre.
Jake Sherman reste aux claviers, Abraham Rounds rejoint sa batterie et ses percussions, Justin Hicks et Chris Bruce les rejoignent et voici des instants de grande émotion. En effet, voir arriver Meshell Ndegeocello calme, presque modeste, en toute simplicité, une anti star qui se pose si près de nous, telle un mystérieux oiseau de nuit aux yeux lumineux, c’est un rêve devenu une réalité tant attendue, qui nous coupe le souffle avant le moindre son !
Une intro nous accueille, animée de samples de voix, de petits bruits, puis le prononcé magique d’un message historique, « The revolution will not be televised », un poème chanté jadis par Gill-Scott Heron, maître d’un art vocal nouveau qui marqua le hip-hop et le rap dans l’expression d’une conscience politique et d’un combat, que reprend sans relâche Meshell Nedegeocello depuis le début de sa carrière.
Puis c’est « The price of the ticket », un chant délicat accompagné avec la grâce du miracle, une sorte de gospel en c(h)œur. Meshell a laissé sa basse, et parle en spoken words « officer, officer… », très court et intense, comme « What did i do ? » qui suit. La voilà de retour à la basse, jeu presque minimal et pourtant d’un groove incroyable, juste ce qu’il faut d’électrochocs intimes. Murmure fantomatique, percussions et Hammond s’entremêlent, et servent la voix enflammée du chanteur, sur fond de strates de guitare à l’émotive électricité. L’orgue déploie des nappes croissantes, instaurant un climat onirique irréel. C’est à vous tirer les larmes tellement c’est beau, une limpidité persuasive qui vous va droit au cœur, un accélérateur de particules frissonnantes inespérées.
Survient le magnifique « Down at the cross », qui clôt d’ailleurs l’album. Vocaux d’église, douceur et spiritualité de cette prière, sur fond instrumental fantomatique répétitif, puis le rythme se fait plus introspectif. « When i need…it will be better ? ». Le chanteur emporte nos sens par sa voix spatiale, il invoque, évoque, sur des harmonies espacées de claviers suggérant l’envol de l’âme. Meshell reviens « Will it be better ? ». Le vaisseau fuit vers un rêve de paix… Et c’est bizarrement « Travel » qui suit, l’un des morceaux phares, qui lui ouvre l’album. Un orgue vintage, des percussions de diamantaire, encore des messages chargés de sens comme « Somewhere else to be… » ou « Pleasure… ». État de grâce total !
Le temps d’une présentation chaleureuse des musiciens et du projet consacré à James Baldwin que c’est reparti, avec les nappes inimitables de l’Hammond, la voix très soul du chanteur et des sons étonnants de claviers, façon thérémine par moment, ambiance assez kitsch.
Autre tube planétaire, voici « Love » dont la beauté vient une nouvelle fois nous émerveiller. Magnifique sur le disque, c’est très émouvant de l’écouter là en live, tout aussi magique et d’un feeling hallucinant. Un hymne à l’amour ? Oui ! Nos yeux s’embuent à l’écoute de paroles comme « Love takes off the mask that we feel we can’t live without »…et le fameux refrain « tutu tu lulutu »…. Meshell Ndegeocello est une « love activist ». Sa voix rassure et convainc, sa basse sautille, appuyée d’un groupe de musiciens engagés de tout premier plan, disciples déterminés de cette marche inarrêtable et vitale. « Love is a bound, love is a wall » …
Perle inoubliable, « Hatred » cite Baldwin. Petite orgue minimale, basse au repos. Le thème est assez pop rock mais en mid-tempo méditatif. Meshell rejoint Justin Hicks, c’est d’un lyrisme douloureux à tomber. « Get enough »… Le batteur est bien catchy et soutient parfaitement les envolées, tout est clair et précis, la guitare aussi, c’est saisissant d’interplay émotionnel. Puis Meshell fredonne seule, en un très beau fading.
Allez, sortons de notre torpeur grâce au speedé « Pride II » qui débute d’un groove saccadé de basse, survolé de gémissements du chanteur. Clavier toujours vintage, Hammond débridé et ça s’envole, la guitare fendant l’air métallique, avec à un moment un incroyable chorus psychédélique. Une irrésistible pulse, c’est fou ! Enflammement complet ! « You’re allright ? « .
Extension du domaine des pépites avec le bouleversant « Trouble », une très belle balade engagée, ouverte par la douce voix chuchotante de Meshell. Des percussions electro s’insinuent comme de mini étoiles. « Just be right here now » ! Solo de Hammond un peu trafiqué, accords moirés de guitare cosmique. Des phrases se répètent « What’s another world for trouble… »…« Everyone stand up for the struggle… » …. Les chœurs sont magnifiques de soul engageante et nous aimerions tant les rejoindre. Tel le battement d’un cœur omniprésent, le drive de basse de Meshell est d’une précision et d’une force irrésistible qui nous élève. Le chant de ce collectif, c’est l’essence brute d’amour d’âmes à vif.
Le dernier thème assez mystérieux nous a époustouflés avec son entrée énergique et généreuse et le lyrisme de Justin carrément possédé. Le morceau a atteint sa vitesse de croisière, mené par une batterie dynamite et une basse presque funk caraïbe mutant. Nous avons même pensé au King Crimson des années 80, album « Beat » (hommage à la Beat Generation), au chant à la Adrian Belew par moment, et à la rythmique suggérant un peu celle de Tony Levin et Bill Bruford. Étonnant et validé sans réserve !
Après avoir rendu hommage à tous les soldats tombés sous les feux de ces guerres immondes, Meshell Ndegeocello et ses complices nous ont offert deux généreux rappels. Le premier assez rythm & blues, gorgé de soul et de gospel, qui, comme le remarquait très justement mon frère Benoît, n’était pas sans rappeler le célèbre groupe The Temptations, l’un des piliers de la Tamala Motown. Le second d’un mood assez caraïbes, la fête des percussions et de la basse, avec des nappes d’orgue très jamaïcaines. « Best friends, friends we are, no différent people »… « Sing along »…
Au final, un concert étourdissant de puissance et de sincérité, un hommage bouleversant à James Baldwin, à la liberté, à l’espoir, à la paix et l’amour, à la vie quoi, avec ses emportements et ses envies secrètes, ses lumières éblouissantes et ses ombres silencieuses. Ce deuxième concert de Meshell Ndegeocello et ses incroyables amis, nous ne l’oublierons pas non plus. C’est une tranche de vie, une étape, à la fois radieuse et douloureuse, un tatouage indélébile du cœur. Merci à ces militants funambules de la musique, au public, au Rocher de Palmer et ses équipes et à Patrick Duval ! Until next time !
Par Dom Imonk, photos David Bert
https://www.facebook.com/officialmeshell
https://jakeandabe.bandcamp.com/album/finally
Galerie photos par David Bert






































