Kamaal Williams Trio

Une soirée électrisante au Rocher de Palmer !

Les esprits curieux et les amateurs de nouvelles sensations sonores auront couché dans leur agenda la date du 8 octobre 2023. Au Rocher de Palmer, se produisaient 2 groupes que l’on peut qualifier d’électro jazz même si ce terme est quelque peu réducteur. Étrangement, la salle n’affichait pas complet pour accueillir 2 représentants de la scène jazz électronique Yoni Mayraz et Kamaal Williams. Tous deux sont installés à Londres et viennent d’enregistrer un album remarqué.

Première partie – Yoni Mayraz Trio

En première partie, Yoni Mayraz Trio avec le leader aux claviers, Tom Driessler à la basse et Zoé Pascal à la batterie. Le compositeur originaire de Tel Aviv est inspiré par le travail de Paul Bley, pianiste qui a su utiliser, dès les années 1970 les synthétiseurs pour créer des sonorités acoustiques magiques et envoutantes. Des extraits du premier album de Yoni Mayraz : Dybbuk Tse ! ont résonné. Sorti en juin avec des soufflants : Flûte, saxophone et trompette, il met en musique un drame rédigé en yiddish par Szymon An-sky en 1917 qui exorcise la possession démoniaque. Ce soir, en formation réduite, les musiciens ont proposé une musique sans frontières, aux sonorités jazz, urbaines et hip-hop. Le trio a concocté un cocktail sonore qui combine avec bonheur breakbeats et mélodies du Moyen Orient. C’est le jazz du XXIème siècle qui ne s’interdit rien. Dans cette épopée de jazz fusion, les notes modulées par le synthétiseur se déploient comme une longue nappe mélancolique ou se transforment en boucles répétitives et inspirées. Le travail à la batterie n’est pas sans rappeler le duo Domi and JD Beck : La même aisance pour appréhender les complexités rythmiques et une incroyable rapidité d’exécution. Il ressort de leur prestation artistique une indéniable poésie. Qui a dit que la musique électronique n’avait pas d’âme ?


Kamaal Williams

La deuxième partie de la soirée était assurée par Kamaal Williams. De son vrai nom Henry Wu, le claviériste anglais d’origine taïwanaise par sa mère s’est ouvert à la musique en prenant des cours de percussions. Il a beaucoup écouté les tenants du jazz fusion comme Miles Davis ou John Coltrane pour le post-bop et les groupes anglais Brand New Heavies et Incognito. Architecte du néo jazz anglais, c’est le pilier de la scène londonienne. Il incarne la puissance de la nouvelle génération. A la fois musicien et technicien, il peut être perçu comme un ingénieur du son qui expérimente les mélanges sonores. Il associe dans ses compositions musique électronique et Beat Hip Hop. Ses précédents albums étaient influencés par l’acid jazz, un courant musical des années 1980 qui mélange jazz, funk, soul et disco. Grace à sa curiosité artistique, on peut dire qu’il a intégré l’essence même du jazz :  la liberté et la libération à travers la musique. Il admire le travail de ses aînés mais refuse de reproduire ce qu’ils ont fait pour construire une œuvre singulière. Kamaal Williams a entamé une tournée mondiale pour présenter son troisième album Stings sorti en septembre. Une fierté pour cet autodidacte qui ne sait pas lire la musique et qui écrit ses compositions pour les sections cuivre sur un synthétiseur aux sons numériques. Les titres sont un mélange de jazz, rock et musique du monde. Au Rocher de Palmer, il est lui aussi venu avec une petite formation : Pezee à la batterie et Brian Hargrove aux claviers basse. 

La scénographie occupe une grande place dans ses concerts. Il faut imaginer les 3 musiciens installés derrière leurs imposantes machines électroniques, chacun sur une large estrade habillée de noir, leurs visages partiellement masqués et nimbés d’une lumière colorée qui leur confère une aura fantastique et les rend mystérieux et inaccessibles. C’est une présentation très futuriste qui fait penser aux Daft Punk. Le compositeur joue sur 3 claviers électroniques. Les morceaux sont construits sur un thème court, répété à l’envi. C’est un son abstrait sans références précises à un instrument et qui sollicite notre imaginaire. La batterie et la basse viennent y poser leur rythme et s’envolent dans de longues parenthèses inventives. En concert, c’est l’occasion de déployer des improvisations très inspirées, sur une touche orchestrale au synthétiseur dans la lignée d’Herbie Hancock. A la batterie, les figures rythmiques sont créatives et puissantes, répétées sur le Pad et, au clavier basse électronique, les chorus sont intenses et habités. L’imaginaire musical de Kamaal Williams s’est extériorisé dès le premier morceau : plus de 20 minutes pendant lesquelles les notes capturées aux confins des mondes électro acoustiques se sont posées sur le clavier pour se détacher longuement avant d’être rejointes par la rythmique, le synthétiseur reproduisant des sons comme des chœurs avant un changement de rythme plus funk et très dansant. La suite du concert a démontré le sens du groove de Kamaal Williams. Le beau titre Stings en est un parfait exemple. Il crée sur une harmonie accrocheuse au clavier et est capable de produire de grandes envolées synthétiques. Il parvient à partir d’une tonalité lancinante à produire une musique sophistiquée mais accessible. Sa voix profonde se pose sporadiquement sur les notes en questionnant le spectateur, créant le premier lien. Il produit ainsi un jazz hybride : une alchimie stimulante, spirituelle et multiculturelle.

Qui a dit que le jazz avait des frontières ?

Par Christine Moreau, photos David Bert.

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