C’est dans leur havre de paix et de travail, au bout du monde ou presque, au bord du fleuve Garonne – qui était si chère à qui vous savez – que j’ai rencontré Carole Simon et Jack Tocah pour leur dernière création en duo, elle au chant, lui à la basse, objet de l’album « Qui comme Ulysse ». Deux artistes magnifiques, deux amoureux passionnés et passionnants. Ces deux véritables artisans d’art nous livrent ici leurs secrets de fabrication, une chance !


Action Jazz : Racontez nous un peu votre parcours personnel
Jack Tocah : on a eu deux vies de musiciens sur des parcours différents avant de se retrouver.
Carole Simon :  on s’est connus il y a trente ans, comme professeurs au CIAM de Bordeaux !
JT : À cette époque je faisais partie de la Compagnie Lubat. Mais avant cela j’ai commencé ma vie de musicien dans les années 70, avec un trio expérimental sans nom et un groupe de rock, Byzance, ainsi que des orchestres de bal. Puis j’ai fait partie de Xalph, fait les débuts de Roger la Honte Ensuite, j’ai tourné avec le quartet Xénix, composé du guitariste Frédéric Sylvestre, aujourd’hui décédé, du pianiste François Faure, et du batteur Maurice Fari, puis j’ai fait partie du trio de François. Ensuite j’ai travaillé avec Sylvie Maréchal qui chez BMG avait fait deux albums, dont le second produit par Dave Stewart (des Eurythmics). C’était mon épouse, ensemble on a produit pas mal de musique dont un album, Providence, est sorti en 2012. Elle est décédée il y a quelques années. Après on s’est retrouvés avec Carole et nous avons tout de suite commencé à travailler sur ce projet actuel.
CS : J’ai commencé par chanter des standards, dans des groupes de reprises, avec des musiciens bordelais. J’ai appris à leur contact en les écoutant jouer et parler de musique. Ensuite j’ai commencé à composer. J’ai sorti en 1998 un premier album « Mektoub » que je considère affectueusement comme un brouillon de la suite, avec déjà tout les principes de ce qui a continué après, ma quête du Graal : trouver la musicalité et le swing de la langue française, même pour des textes engagés, ou philosophiques. C’est un long travail commencé dans les années 90. Je pense à Nougaro bien sûr, le maître, mais aussi Mimi Perrin avec les Double Six, et aussi Elisabeth Caumont. Chercher la syllabe qui va permettre à la note de sonner. J’avais fait un court stage avec Dédé Minvielle, ce fut un gros apport. Dans les années 2000 l’album « Barco » en duo avec Serge Moulinier est sorti, il n’y a que des reprises et un titre personnel en espagnol, pour faire swinguer cette langue. C’est parti d’une commande destinée à faire la première partie du Juan José Mosalini le grand orchestre de tango au Festival de Blaye, une rencontre marquante pour moi. Ensuite je suis partie à Paris où j’ai écrit, produit et réalisé l’album « Paris Madrid ». Après je me suis retirée de la scène pour travailler la musique et mon rapport à l’art en ermite, pour des raisons privées. Aujourd’hui, il est temps de renouer avec la scène, le public.


AJ : quand est né ce projet actuel « Qui comme Ulysse »?
JT : On a commencé à travailler dés notre rencontre, il y a 4 ans. J’avais déjà des choses. Nous n’avions pas de limite de temps. Ce fut un long beau voyage, mouvementé, où l’on a appris à connaître l’autre et soi-même. Un voyage initiatique donc : « Qui comme Ulysse… »


AJ : le choix du duo s’est imposé ?
CS : Jack voulait faire un projet en duo, c’était décidé ! Son idée. J’ai dit d’accord !
JT : comme il nous fallait du temps pour créer, avec d’autres personnes ça aurait été compliqué. Pour nous c’était lié à notre vie ensemble
CS : ça correspondait à une idée commune, de pouvoir élaborer un répertoire comme cela pouvait se faire dans les années 70, c’est à dire où album pouvait prendre des mois et des mois en studio avec des gens qui ne se quittaient pas, qui bossaient le jour, la nuit, à n’importe quelle heure. Des ratés, des reprises, des gardés jusqu’à obtenir ce qu’on désire vraiment. Aujourd’hui avec les histoires de rentabilité, d’urgence, rien ne se construit ainsi. Artistiquement il y avait aussi un vrai intérêt. Aller au bout de soi, de ce dont on est capable.
JT : Nous avons  ensuite enregistré dans le même esprit, live. On a joué les morceaux sans en refaire des parties. On les a refaits en entier jusqu’à ce qu’on obtienne la bonne version. On a mis deux fois huit jours (et nuits).


AJ : comment nait un morceau justement, qui commence, le texte, la musique, les deux ?
JT : ça a souvent été la musique, des idées de construction. A partir de là Carole commence à trouver les thèmes, la trame mélodique et ensuite le texte qui arrive mais pas toujours d’un seul coup.
CS : ça part souvent de rythmiques sur lesquelles je commence à improviser sans paroles. Les mélodies naissent, certaines reviennent et deviennent évidentes et ça devient la chanson. Quand le texte arrive, pour des nécessités de métrique, pour la poésie, il arrive que la structure du morceau change. Par contre pour  «La Dame de Porto » c’est un texte que j’avais écrit depuis longtemps qui est venue rencontrer une composition existante de Jack


AJ : on sent en effet qu’il y a du travail avec vos unissons, cette fusion.
CS : tous les titres où il y a du texte c’est très écrit. Il a des unissons mais aussi des contrepoints, souvent Jack est sur le temps moi à contre-temps (c’est une ficelle de compo pop, chez Sting ou Prince par exemple, que j’aime bien). Je commence par apprendre sa musique, je la chante et ensuite les mots viennent.


AJ : ensuite il faut trouver les mots qui s’accordent avec la musique
CS : souvent ça vient des onomatopées que j’improvise sur la musique. Ça ressemble parfois à un mot qui me donne une idée sur ce que pourrait être le thème de la chanson et je tire un fil.


AJ : c’est vraiment de l’artisanat
JT : les textes sont beaucoup travaillés et d’ailleurs on a les a mis dans le livret du disque.
CS : c’est pour ça aussi que l’objet CD est encore important, et il y a l’univers visuel !
JT : C’est vrai qu’on peut avoir deux niveaux d’écoute, en faisant ou non attention aux paroles mais on invite les personnes à se laisser interroger par les textes.
CS :  l’apport des Double Six est vraiment important , ça sonne instrumental mais si on a envie de rentrer à un autre niveau de lecture il y a les paroles. Elles figuraient sur leurs 33 tours.


AJ : il y a des passages free, comment naissent-ils ?
CS : chopés au vol ! On a en fait d’autres qu’on a jetés. Le free c’est parfois intéressant seulement pour ceux qui le font (rires)
JT : mais ça fait partie de notre démarche, surtout en concert. C’est pour aller dans un autre univers de la musique, casser les codes, il y a certes un aspect personnel et après c’est reçu ou pas reçu…
CS : mais dans le free on peut avoir un bout de conversation dont on pense qu’il peut être intéressant pour d’autres que nous, comme le titre « le Magicien de Lauz ». Je m’occupe d’un atelier musical avec des personnes adultes autistes et trisomiques, je leur fais faire des impros de percu free. Pour eux c’est très formateur car le principe fondamental du free c’est l’écoute, la reconnaissance de l’autre individu. A travers cette interaction ils se sentent exister. Pas toujours, mais de temps en temps, pendant quelques secondes, on a des trucs hyper construits. Moi qui suis sensée leur apprendre la musique, ils me remettent en question, dans l’idée de performance musicale, il faut ajuster les curseurs.


AJ : Jack, ton son de basse bien chaud d’où vient-il ?
JT : c’est un son et une façon de jouer qui se sont mis en place au fil des années. Aussi je joue ici avec une 6 cordes, ce qui donne parfois l’impression que je joue de la guitare. Le son c’est le matériel, quelques effets mais c’est surtout dans les doigts, le toucher, l’intention.


AJ : il fallait oser faire cette formule voix/basse, vous êtes quasiment les seuls ?
CS : il y a le duo italien Musica Nuda mais avec une contrebasse, c’est encore plus sobre que nous car Jack lui joue de la guitare avec sa basse. Il est comme une section rythmique à lui tout seul. Et il y a aussi le rapport au rythme dont on n’a pas encore parlé, c’est notre maître mot.


AJ : ce rythme on le ressent aussi dans le chant
CS : on l’a énormément travaillé, comme deux percussionnistes.
JT : ce côté du rythme ça me vient entre autres de chez Lubat, qui disait, je crois, quelque chose comme « tous musiciens, tous batteurs ». Pour lui il faut avoir digéré le rythme, c’est fondamental.
CS : l’attaque des doigts de Jack coïncide avec l’attaque de mes consonnes. Sur certains titres ça s’entend particulièrement comme dans « Petit à peut-être ». Quand c’est parfaitement synchro ça dégage des harmoniques, le son est plus ample.


AJ : c’est ça que j’apprécie c’est qu’on peut arriver à faire swinguer la langue française
CS : il y en a qui y sont arrivés avant. Nougaro évidemment mais chez Piaf, Trenet, même Aznavour. Il y avait un sens de la diction qui groove terrible, théâtral, émouvant et rythmique.


AJ : un autre aspect de votre création c’est la partie visuelle. J’avais pu assister à une de vos séances de travail il y a quelque temps. Où en êtes-vous ?
JT : ça doit se faire, reste à savoir si on va pouvoir maintenant ou pas ?
CS : il faut le lieu, nous avons le matériel, les vidéos sont prêtes, un petit film sur chaque titre, des images, des peintures
JT : il nous faut trois écrans et on fait partie intégrante de la projection.


AJ : mais comment gérez vous la synchronisation de ces vidéos avec la musique, surtout si vous rajoutez des impros ?
CS : c’est l’éclairagiste qui est aussi musicien qui doit s’adapter, les films sont composés de boucles d’images et donc il peut se recaler. L’idée de départ venait de l’expo Klimt qu’on peut voir en ce moment au Bassins à Flots et que j’avais vue il y a quelques années à Paris. Je me suis dit que je n’aurai jamais les moyens d’utiliser cette technologie mais pourquoi pas se bricoler une technique immersive du pauvre ? On est habillé en blanc pour servir d’écran, l’image se projette sur nous, on vient la déformer et on ne voit de nous que notre ombre. Il n’y a qu’à la fin du spectacle qu’on est censés nous voir. L’idée c’est qu’on ne voit d’abord de l’autre que ce qu’on projette sur lui (nos préjugés) et c’est avec le partage de l’émotion qu’on a un peu moins peur de tenter de faire du lien.


AJ : justement Carole tes textes sont riches, tu as tant de messages à faire passer ?
CS : Ce sont des invitations à s’approprier les sujets abordés pour y réfléchir, re-créer, plus qu’à adhérer. Mais ce sont NOS messages, même si c’est moi qui écrit les textes, ce sont nos réflexions, on parle tout le temps tous les deux.
JT : oui ce sont nos échanges
CS : ma fille dit que nous pensons tout haut, nous sommes toujours en train de philosopher tous les deux


AJ : c’est une belle relation que vous avez !
CS : on est parfaitement complémentaires, je peux trouver une formule poétique très barrée, alambiquée mais Jack arrive derrière et dit « ta ta ta ! »
JT : oui je suis plus brut on va dire (rires)


AJ : Pour placer votre projet comment le définissez vous, quelle étiquette lui collez-vous ?
CS : chanson & free jazz.


AJ : attention à ne pas faire peur avec le free jazz !
CS : on a déjà plein de raisons pour faire peur, on est vieux mais notre groupe c’est un bébé qui doit être traité comme un artiste émergent. On est en effet un groupe émergent de vieux  (rires) qui vient faire perdurer une mémoire qui n’est pas que mémoire. L’apport des années 70 est très vital, toujours à l’ordre du jour. On a ça à défendre, ça fait peur. Avoir des idées, avoir une réflexion ça fait peur. A l’ère de l’immédiateté avoir des choses qui mettent du temps à être comprises ça fait peur. Il ne faut pas qu’on ait peur de faire peur ! (rires)
JT : oui ce qu’on fait est quand même engagé.
CS : on est aussi influencés par le rap, certains artistes sont très intéressants, l’aspect rythmique m’a guidé sur certains titres. Une amie a évoqué à notre sujet Brigitte Fontaine, ce qui m’a fait plaisir car elle est importante pour moi. Sous son aspect barré elle est très puissante.


AJ :  dernière question un peu rengaine en ce moment. Comment vous adaptez vous à la situation actuelle ?
JT : c’est pour la sortie officielle du projet que ça nous pose des problèmes. Le lieu où nous voulions le faire est actuellement fermé et on ne sait pas jusqu’à quand. On cherche aussi sur l’agglomération bordelaise une salle pour une jauge pas trop grande, 100 maximum.
CS : oui on ne veut pas une trop grande salle, notre équipement vidéoprojection actuel ne s’y prête pas et en plus comme on revient sur scène on a aussi la trouille d’affronter tout de suite un nombreux public masqué! (rires)


AJ : un grand merci Carole et Jack pour nous avoir livré vos secrets de fabrication avec tant de sincérité et de passion !

Propos recueillis par Philippe Desmond

Sortie dans les bacs, le 20/11/2020 : « QUI COMME ULYSSE »,
Duo Carole SIMON & Jack TOCAH.
Co-production SIMON/TOCAH/L’ÉLÉPHANT 9, distribution: INOUIE
https://www.simontocah.fr

Duo Carole Simon & Jack Tocah
« Qui comme Ulysse »

Le propre d’un artiste c’est de créer, inventer, en voilà deux qui l’ont compris et appliqué. Carole Simon et Jack Tocah nous proposent une vraie création tout à fait innovante, un duo donc.
Une voix, quelle voix ! Une basse électrique, quelle basse ! Mais comme par chez nous on aime se raccrocher aux branches, je vais juste évoquer les premières références qui me viennent à l’écoute de cet album. Comment ne pas penser à Joni et Jaco ce que le duo ne me reprochera pas car ils font partie de leur Panthéon à ce que j’ai compris. La voix de Carole sur les paroles qu’elle a écrites est vraiment un instrument de musique, de par son timbre et son phrasé rythmé. Des unissons avec la basse, des textes profonds en français, des parties en espagnol pleines de fantaisie sur la forme, pas forcément sur le fond comme dans « L’araignée philosophe » , des disgressions en scat (« Monk était branque »), du talk over et des vocalises (« Tryptique de l’éléphant »), vous cueillent de suite. La basse, on l’oublie souvent, est avant tout une guitare, Jack l’a toujours su. Agrémentée parfois de quelques effets élégants, sa six cordes donne une couleur chaude à l’ensemble. Il nous fait naviguer du jazz au blues avec une grande liberté, nous écartant de la case chanson française un peu trop réductrice. C’en est pourtant, prouvant ainsi que notre langue peut swinguer, groover, chanter ; Nougaro l’avait tellement compris déjà. La fusion voix-basse est étonnante de cohésion, le dialogue est permanent, pas de leader, pas de rythmique, un tout. Pourtant on peut avoir deux niveaux d’écoute, prendre la voix comme l’instrument de musique qu’elle est ou bien écouter les paroles, ciselées mais surtout sensibles, poétiques et parfois engagées. Carole a tant de choses à dire.Jack a dans les doigts des choses lui aussi à nous raconter. On devine ce qui est écrit, et on sent très vite les improvisations arriver, riches, inspirées. Les deux partent parfois ensemble à l’aventure, libres, free, toujours sans fausses notes, aux deux sens du terme.Un mot me vient, envoûtant. J’imagine déjà les soirées de ce drôle – pas si drôle – d’hiver me réchauffant à la flamme de cette musique, à la rondeur de la basse de Jack Tocah, à la chaleur de la voix chuchotée de Carole Simon, à ses chabada, ses bala bala, ses doum doum dim.

Merci.
par Philippe Desmond

https://duosimontocah.bandcamp.com/releases

Album en commande chez Inouïe Distribution :

https://www.paniermusique.fr/les-cds/4659-qui-comme-ulysse-duo-carole-simon-jack-tocah-3760301214601.html?fbclid=IwAR1gRMV93IOPdNGhP3b5lhzJnQxX9Q9nogC2uWWc_sW_nWaQM86y0DPrthM