Dans le dédale de nos souvenirs, nous gardons tous en mémoire la légende d’Icare, l’un des fleurons de la mythologie grecque, et sa tragique destinée. Mais ce que nous ignorions, c’est qu’au 21° siècle, il avait encore une descendance, du moins un héritage spirituel ! C’est chose faite, avec « Les Enfants d’Icare », quartet mené cordes battantes par le violoniste, altiste et compositeur Boris Lamerand. Nous l’avions déjà croisé car il est aussi membre du groupe « Theorem of Joy », lequel avait d’ailleurs invité « Les Enfants d’Icare » dans son premier disque. Décidément, le monde est petit, le cosmos pas moins, et les sensibilités se rapprochent voire s’épousent, dans un déluge d’acclamations des invités à la noce, « Déluge », étant d’ailleurs le nom du collectif qui unit ces deux formations. En janvier dernier, « Les Enfants d’icare » étaient en concert au Rocher de Palmer (Cenon-33), lors d’une soirée spéciale « Déluge », l’occasion pour eux de présenter leur premier album intitulé « Hum-Ma », sorti sur le label du collectif. Une prestation de grande qualité, avec beauté, invention et prise de risque, ce que le public avait grandement apprécié ! Tout cela appelait quelques questions, auxquelles Boris Lamerand et son groupe ont bien voulu répondre,  et nous les en remercions sincèrement !

ACTION JAZZ: Bonjour Boris, et les Enfants d’Icare ! Tout d’abord, une question nous brûle les lèvres : Pourquoi avoir choisi ce nom pour le groupe ?

Boris Lamerand (violon, compositions): C’est le titre d’un magnifique roman de science-fiction d’Arthur C. Clarke. Ce titre poétique résonnait en moi pour deux raisons principales. Tout d’abord, en tant qu’artiste je pense que tout créateur est un enfant d’Icare. Icare étant le premier artiste, le premier à avoir fait le grand voyage, le premier à avoir eu l’affront de communiquer avec les étoiles et à en avoir payé chaudement les frais! J’y vois une injonction à la modestie, à libérer et décomplexer la créativité, dans ce monde asphyxié par le capitalisme, qui voudrait nous pousser à faire toujours mieux que les précédents. Ce qui mène souvent au syndrome de la page blanche, alors qu’il suffit peut être de simplement et humblement chercher sa propre voie. La deuxième raison est un clin d’oeil amical au violoniste Dominique Pifarély qui avait créé et dirigé à Poitiers un orchestre d’élèves dont j’ai eu la chance de faire partie et qui s’appelait Icare (en référence à son ensemble Dédales).

AJ: Peux-tu nous présenter les membres du groupe, ainsi que les invités sur l’album ?

BL : à mes côtés j’ai la grande chance d’avoir Olive Perrusson à l’alto, Antoine Delprat au violon et Octavio Angarita au violoncelle. Sur l’album nous avons invité Carine Bonnefoy au piano, que je considère un peu comme la marraine ‘bonne fée’ du projet et Clément Caratini à la clarinette basse, qui n’est pas non plus totalement innocent aux origines des Enfants d’Icare.

AJ: Comment êtes-vous chacun tombés dans la « marmite » musicale ?

BL : j’ai vécu toute mon enfance dans un univers musical très riche. Mes parents ont toujours travaillé chez eux, étant tous deux plasticiens, illustrateurs, et écoutent de la musique toute la journée en bossant. C’est comme ça que je suis tombé amoureux du violon avec l’Histoire du Soldat de Ramuz et Stravinsky. C’est ainsi que j’ai été initié au jazz et la pop des 70’s, que j’ai redécouverts plus tard à l’adolescence en fouinant dans la collec’ de vinyls familiale. Le riff du violoniste Sugarcane Harris dans Hot Rats de Zappa a été une révélation, et aussi le Super String System de Didier Levallet (avec D. Pifarély). Enfin tout ça s’est mélangé dans mon cerveau d’ado avec le rock grunge/noise de Sonic Youth surtout qui m’a aussi donné le goût de la dissonance, et j’y retrouve aujourd’hui la même énergie tellurique que dans le free.

AJ: Comment vous êtes-vous rencontrés ?

BL : Nous nous sommes rencontrés grâce à la musique. J’ai d’abord rencontré Antoine dans un projet du clarinettiste Clément Caratini, le quintette Versatil qui avait pour ambition de jeter des passerelles entre Brahms, Mozart et Coltrane. J’ai rencontré Octavio puis Olive dans un groupe de rock, Angelfish Decays de Olivier Deparis avec le chanteur Pat Griffiths.

AJ: Boris, nous apprenons que tu t’es formé auprès de Dominique Pifarély et de Didier Lockwood . Quels enseignements particuliers en as-tu tiré?

BL : Dominique et Didier sont de très grands violonistes et improvisateurs mais je crois que c’est tout ce qu’ils ont en commun. Dominique aborde le violon dans sa totalité, quand on l’écoute improviser on entend toute l’histoire de la musique Paganini, Ysaïe, Bartok jusqu’à Coltrane et Berio, tout est là et fait sens avec une personnalité et un style extrêmement puissants. Didier est (était) une machine de guerre parfaitement huilée, ultra spécialisée pour phraser et jouer d’une certaine façon, avec un placement rythmique et un sens de la prosodie  extrêmement élevés. Leurs pédagogies étaient aussi très opposées. Dominique laisse beaucoup jouer, guide sans contraindre, Didier était, plus directif tout en donnant beaucoup, comme s’il avait une urgence à transmettre. Pour faire simple Dominique m’a enseigné la liberté, Didier la rigueur. Mais surtout, tous deux m’ont frappé de leur humilité et de leur bienveillance. Je voudrais ajouter aussi que c’est dans l’école de Didier Lockwood que j’ai rencontré Carine Bonnefoy, qui m’a littéralement mis le pied à l’étrier de l’écriture.

AJ: Parlons du nouvel album « Hum-Ma ». Quelle est la signification du titre, et celui de la pochette?

BL : Hum-Ma (prononcer Oum-ma), ce sont les paroles d’une jeune auteur-interprète âgée alors d’un an et demi (ma fille Eloïse) qui chantait ces deux syllabes sur deux notes. C’est devenu un tube international chez les bébés, alors je m’en suis inspiré pour un morceau qui malgré sa complexité apparente est basé sur quatre notes. J’ai appris très récemment que Oum-ma, signifiait en arabe ‘la Mère’, quelle magnifique coïncidence!

Quand à la pochette avec l’oeuf, il faudrait aller explorer l’esprit complexe de la géniale photographe Sarah Bouillaud qui conçoit tous nos visuels et a déjà réalisé deux clips pour nous. Mais, vous l’aurez compris, la maternité/paternité est un thème cher aux Enfants d’Icare!

AJ : Sur quelle période s’est construit ce projet ? En as-tu composé la musique exclusivement au violon, ou bien as-tu utilisé d’autres instruments ? Quel fut le rôle des autres membres du quartet dans ce processus, et celui des invités ? Au sujet de ces derniers, pourquoi le piano (sur deux titres), et la clarinette basse (sur un autre) ?

BL : Parfaite transition avec la question précédente: ce projet est né entre 2016 et 2017, au moment où j’allais être papa, ce qui explique pas mal de choses. J’écris avec ce que j’ai sous la main, violon, alto, piano, poussette… en chantant à tue-tête dans la rue aussi… j’improvise beaucoup avant de formaliser les choses sur le papier. Ensuite les copains s’approprient la musique et la font leur, c’est ce qui est formidable et unique dans le jazz. 

On a joué plusieurs fois sur scène avec Carine, et à chaque fois c’est comme une évidence. Il y a une sorte de complémentarité parfaite entre le quatuor et le piano. A lui seul, le piano peut jouer les harmonies que nous ne pouvons faire entendre qu’en quatuor et son aspect percussif répond exactement à notre approche rythmique.

Même histoire d’amour avec Clément, formidable clarinettiste, avec qui Antoine et moi avons souvent collaboré. A elle seule, la clarinette basse survole quasiment tout le registre du quatuor du grave à l’aigu, son timbre magique se mêle parfaitement aux cordes, et notre arme secrète: l’unisson violoncelle et clarinette basse, qui crée des notes de basse que tous les synthés Moog de la planète nous envient.

AJ : Chaque titre semble porter un message fort, au plan personnel, artistique, politique. Peux-tu en choisir quelques-uns, dont tu souhaiterais plus particulièrement nous parler ?

BL : Oui je constate que mes compositions ont souvent un aspect ou une construction narrative. Sur le plan personnel on a déjà évoqué Hum-Ma, il y aussi Gizmo qui évoque le plongeon dans l’inconnu d’un futur papa un peu angoissé mais enthousiaste, et qui n’a aucune conscience du raz de marée émotionnel qui l’attend (à la fin du morceau), et qui va le transformer à jamais. Un morceau qui a une évocation artistique est GreenWitch, c’est un hommage à Olivier Messiaen. Au départ je voulais écrire une pièce sur la fin du monde (l’effondrement dont on nous parle tant en ce moment) et j’écoutais en boucle le 5e mouvement du Quatuor pour la fin du Temps. Il me semblait présomptueux d’arranger ou d’improviser sur une telle composition, la structure étant bien trop complexe. Je m’en suis donc très librement inspiré pour écrire une balade au format standard classique (32 mesures) plus propice à l’improvisation.  J’ai retenu de Messiaen son idée d’une pulsation lente et implacable, comme les secondes d’une horloge, sur laquelle s’étire la mélodie, jusqu’au dernier souffle, jusqu’au dernier Temps. Le morceau 9 avril, porte un message plus politique. Le 9 avril 2018, l’état français envoi 2500 gendarmes mobiles et des blindés évacuer la ZAD de Notre-Dame-des-Landes avec un bilan de 300 personnes blessées, 40 lieux de vie détruits, 11000 grenades lacrymogènes déversées sur des cultures bio. Pour moi le message est venu comme un claque dans la figure: la transition écologique affichée par l’état est un leurre et le vieux monde capitaliste mordra tout ce qui bouge jusqu’au dernier souffle. C’est un hommage à la Terre Mère et aux personnes courageuses qui la défendent.

AJ: Le disque va donc paraître sur le label Déluge. Peux-tu nous dire quelques mots sur les autres projets qui y sont signés ?

BL : Le  label Déluge est avant tout un collectif qui réunit des artistes bordelais et parisiens autour du jazz de création. Le label est mené par un démon à trois têtes constitué de Julien Dubois (Le Jardin qui a sorti son album en 2019), Thomas Julienne (Theorem of Joy dont je fais partie, Claude qui vient de sortir un EP) et Clément Simon (Man on the moon). Ce sont tous trois de formidables musiciens mais aussi des compositeurs très talentueux et originaux, qui apportent un nouvel élan au jazz contemporain et nous sommes heureux et honorés de pouvoir se joindre à leur démarche, aux côtés de musiciens de haute volée comme aussi Alexis Valet (album sorti en 2019) et Olivier Gay (son EP sortira au printemps 2020).

AJ: Quels sont les autres projets musicaux en cours ? Seriez-vous attirés par d’autres explorations artistiques ?

BL : Les Enfants d’Icare ont plusieurs collaborations en projet. Notamment pour le futur album de Theorem of Joy, nous sommes également sur le futur album d’Ophelia, le nouveau projet de la chanteuse et compositrice Ellinoa dont fait partie Olive. Nous avons également un projet de collaboration avec Carine Bonnefoy autour de la musique de Michel Petrucciani. Quant à moi j’ai monté cette année Demain les Chiens, un trio contrebasse (Alex Lanciaux) batterie (Sébastien Clément) et violon ou j’explore des sonorités plus électriques et tout récemment un duo, Mouton électrique, avec mon frère Quentin Lamérand aux machines analogiques et au Hang drum. Je développe également un projet solo, autour de standards et d’improvisation libres et que j’ai présenté en janvier dernier au Baiser Salé dans le cadre de la résidence #jazzdedemain.

AJ: Enfin, quelles sont les dates à venir pour Les Enfants d’Icare ?

BL : nous faisons la soirée de sortie d’album au Triton le 6 mars prochain. Ensuite nous jouons à la Cité de la Musique le 8 dans le cadre d’une exposition sur le courant minimaliste, puis le 26 mars à Jazz à Montbrison avec la chanteuse Léa Castro qui sera aussi notre invitée sur la scène du Triton, puis au Baiser Salé le 19 mai pour une soirée spéciale das ce lieu historique qui nous a accueilli pendant nos deux premières années d’existence en résidence.

AJ: Et voici le traditionnel petit questionnaire détente :

Si vous étiez :

Une planète ?  Dagobah, la planète de Yoda

Un savant ? Pythagore

Une saison ? la saison 1 de la série Stranger Things

Un pays ? l’Atlantide

Une mer ? La Mer Icarienne

Un roman ? facile… Les Enfants d’Icare (Childhood’s End en anglais)

Merci Boris Lamerand et Les Enfants d’Icare !

Propos recueillis par Dom Imonk, photos Alain Pelletier.

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