Interview “Confinement Standards Sessions”

Étienne Manchon, photo Aristide Saint Jean.

Il y a à peine un an, nous découvrions « Elastic Borders », le premier disque en trio (Label Troisième Face) d’Étienne Manchon, brillant jeune pianiste d’à peine 23 ans, disque faisant suite à deux EP très appréciés, et présageant du meilleur pour la suite de sa carrière. Reçu avec force louanges par la critique, ce fut un réel « Coup de Cœur » pour la Gazette Bleue de Mars 2019 ! Depuis, il a très activement mené son chemin, et on l’a recroisé au sein de diverses formations, que ce soit aux claviers acoustiques ou électriques, et toujours avec le même bonheur. Le virus  effroyable qui nous frappe actuellement et fait de nombreuses victimes aux quatre coins de la planète, confine les populations, et les prive de certaines des activités vitales qui la maintiennent debout, notamment culturelles, et donc musicales. Ainsi voit-on fleurir un peu partout sur la toile, où c’est encore permis, des vidéos relatant diverses initiatives, déclamations et déclarations de tous ordres, en particulier poétiques, chorégraphiques, humoristiques, mais aussi musicales, et disons-le tout net, jazz. De courts extraits, ou de plus longs, des prises sur le vif ou des montages plus sophistiqués, des chorus, des reprises, ou des créations émanant d’artistes pas ou peu connus, mais aussi de célébrités. Bref, il y a de tout, il faut tomber dessus, trier etc… Étienne Manchon est de ceux-là, et à l’heure où s’écrivent ces lignes, il en est à la 9° édition de ce qu’il appelle les « Confinement Standards Sessions », des concerts solo de reprise de standards jazz, diffusés en direct sur sa chaine youtube, totalement improvisés, qu’il propose tous les soirs, pour près de deux heures de musique ininterrompue, débutant vers 18h. Une belle et généreuse initiative qui appelait quelques questions, auxquelles Étienne Manchon a bien voulu répondre, merci à lui !

Par Dom Imonk, photos Étienne Manchon et Aristide Saint Jean.

ACTION JAZZ: Bonjour Étienne ! Comment t’est venue cette idée de « Confinement Standards Sessions » ? Un tel format de concert de plus d’une heure, tous les jours, c’est un sacré challenge non ? Pense-tu pouvoir aller jusqu’au bout de la période de confinement obligatoire ?

Etienne Manchon: Salut Dom ! L’idée m’est venue tout simplement car je voulais profiter de cette obligation de confinement pour travailler mon instrument, et l’idée de diffuser ça en live chaque jour me « contraint » à ne pas me débiner, et surtout à ne pas divaguer au milieu de ma séance de travail et à garder une certaine concentration. C’est effectivement un sacré challenge, le piano solo n’étant pas du tout ma spécialité, mais je me suis dit qu’il fallait sauter sur l’occasion. J’espère arriver jusqu’au bout du confinement, mais je ne me force à rien, et si je n’ai plus rien à dire, je me tairai !

AJ: Au vu des premières sessions diffusées, on constate qu’il y a plutôt des standards jazz, et peu de compositions personnelles, pourquoi ce choix, est-ce le hasard ou est-ce voulu ?

EM : Au départ j’avais plutôt envie de faire une session de standards, pour que chacun.e puisse suggérer des morceaux qu’il ou elle connaît. Le champ s’élargit un petit peu avec des morceaux de pop (Radiohead, The Beatles, Pink Floyd), et quelques compositions. Je joue assez peu de mes compositions car celles-ci sont rarement pensées pour être jouées en solo, et si certaines s’y prêtent, d’autres perdraient pas mal de leur essence sans le jeu en groupe !

AJ: On sait ton engagement et ta passion pour la musique classique, qui est aussi de temps à autres abordée dans ces sessions. D’une manière générale, vers quel style ton cœur  balance-t-il vraiment?

EM : Je suis effectivement passionné par la musique classique depuis longtemps et j’aime beaucoup jouer cette musique. Cela dit, je me sens plus ancré dans le jazz et les musiques improvisées, premièrement car c’est la majeure partie de mon travail de pianiste aujourd’hui, et deuxièmement car le fait qu’un même morceau puisse être joué de tant de façons différentes me fascine. C’est une musique qui se réinvente en permanence et ce qu’on pourrait appeler le « frisson de l’improvisation » pousse à toujours chercher de nouvelles pistes et c’est vraiment ce qui me fait avancer musicalement. L’interaction entre les musicien.ne.s peut vraiment mener un morceau dans tellement de directions différentes que l’on ne sait jamais à quoi s’attendre réellement.

AJ: Le « chat », espace de discussion instantanée « youtube » qui est ouvert tout au long de tes sessions à tes abonnés est plutôt assez actif. Tu demandes d’ailleurs à ce qu’on te propose des standards à jouer ? Formule très sympathique et « open ». As-tu déjà proposé cela à un public en vrai live ? Sinon, l’envisagerais-tu ?

EM : Je n’ai jamais tenté cette approche en concert, car je n’ai quasiment jamais fait de concert solo. Je ne sais pas si c’est envisageable dans la même configuration, car j’aime bien cette idée de longues plages qui passent par plusieurs morceaux à la suite selon où l’improvisation me mène, et j’imagine mal le public me crier le nom du standard qu’il aimerait entendre pendant que je joue ! Ou alors prévoir une feuille à l’arrivée du public dont je me servirais durant le concert… Je ne sais pas trop ce qui serait imaginable, mais ça pourrait être sympa d’y réfléchir !

AJ: On sent par moment un certain romantisme dans ta façon de jouer. Mais pourtant, il y a par ailleurs des instants plus décisifs, voire incisifs. D’où les questions suivantes : Si tu avais trois pianistes favoris à citer, lesquels seraient-ils ? Même question pour les standards jazz qui ont le plus tes faveurs?

EM : Ce n’est jamais évident comme question… Et jamais définitif !

Mais à ce jour je dirais Bill Evans, Brad Mehldau et Aaron Parks.

Pour les standards, en ce moment c’est « I’ll Be Seeing You », notamment grâce à la version incroyable du guitariste Julian Lage, live in Los Angeles (https://www.youtube.com/watch?v=8a3qAp81vY8), l’intemporel « All The Things You Are » et « My Heart Stood Still » (version de Chet Baker : https://www.youtube.com/watch?v=gYWq2bHqIJM)

AJ: Tu sembles très à l’aise en improvisation, et quelques fois, tu vas même assez loin, dans une sorte de déconstruction, de prise de risque avec le thème original, et malgré tout, tu sais toujours retomber sur tes…touches ? T’es-tu quelquefois fait des « frayeurs », qui sont peut-être la base du plaisir d’improviser, le fameux « sans filet », non?

EM : Je me fais des frayeurs plusieurs fois par session oui ! J’aime bien cet état où je me surprends moi-même, je ne sais pas où je vais, mais j’y vais. J’essaye constamment d’équilibrer entre la prise de risque et une interprétation plus « tranquille », être au bord de la falaise sans tomber, l’idée étant bien sûr surtout que ça représente un intérêt musical. J’aime aussi à l’inverse rester dans quelque chose de minimaliste, avec peu d’informations, notamment dans les ballades.

AJ : Sur les futures sessions, envisages-tu d’inviter quelqu’un ? Dans la mesure où un « dé-confinement serait possible ? A moins d’utiliser une technique duplex ? Et si oui, qui ?

EM : En duplex c’est quasiment impossible avec la latence induite par Internet, même avec un bon réseau c’est vraiment compliqué, pour ma part en tout cas. Sinon, bien sûr, il y a des dizaines de musiciens avec qui j’aimerais échanger en duo sur ce type de format, comme j’ai eu l’occasion de le faire avec Félix Robin, Tom Ibarra et Pierre Lapprand, entre autres.

AJ : Toujours sur les futures sessions, proposeras-tu des concerts en clavier électronique, par exemple au Fender Rhodes (nous croyons savoir que tu es fan de Jozef Dumoulin) ?

EM : J’aimerais bien effectivement, mais ça nécessite une autre logistique d’enregistrement. Pour le moment, je vais me fixer au piano acoustique, et quand mes voisins en auront marre j’étudierai les autres possibilités !

AJ: Parles-nous de tes autres projets en cours ?

EM : En ce moment, il y a le duo « Congé Spatial » avec le superbe saxophoniste Pierre Lapprand, avec lequel nous allons très prochainement sortir notre première vidéo. On vient de créer les pages sur les réseaux sociaux (Fb : Congé Spatial / Instagram : @congespatial), n’hésitez pas à nous suivre ! Ensuite, nous continuons l’aventure du trio avec de chouettes concerts en France et en Italie – en espérant que cette crise nous le permette. Nous avons sorti en février un EP « Grand Forest Express », filmé intégralement, que vous pouvez retrouver sur notre chaîne YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=gYWq2bHqIJM

Enfin, je continue d’officier dans de nombreux groupes, entre autres le sextet Six for Six, le septet « Fragments » d’Yves Rousseau et le Zinn Trio.

AJ: Ton album « Elastic Borders » aura-t-il (nous l’espérons) un petit frère ? Si oui, peux-tu déjà nous en parler ou pas ? Quid de ton activité 2020 et 2021 à venir ?

EM : L’album va effectivement hériter d’un petit frère l’an prochain. Je ne peux pas en dire grand chose pour l’instant, hormis que nous allons l’enregistrer d’ici quelques mois, et qu’il y aura de supers invité.e.s en notre compagnie !

AJ: Enfin, quelle est ton opinion sur la situation actuelle dramatique que nous vivons et sur ce qui pourra advenir de la profession de musicien/compositeur après l’épidémie ?

EM : Je ne sais pas vraiment si je peux avoir une « opinion » sur la situation, qui est comme elle est et pour laquelle nous devons tous prendre notre mal en patience. En revanche, je pense que les conséquences de cette situation vont devoir tous nous amener à réfléchir à nos modes de vie, de consommation, car il me paraît hors de question que l’on fasse tous comme si rien ne s’était passé. Il me semble que l’on perçoit ici les limites de la mondialisation, et qu’il faut que l’on essaye tous de ramener un peu de logique là-dedans, consommer de manière plus locale quand c’est possible et rétablir les distances « naturelles » (à ce propos : https://www.liberation.fr/debats/2019/02/11/nous-ne-prendrons-plus-l-avion_1708727).

Au niveau de la profession, c’est difficile de prédire ce qu’il va se passer. Pour ma part, je suis assez privilégié, ayant de l’avance sur mes heures d’intermittent du spectacle, je n’ai pas à craindre dans l’immédiat de me retrouver sans revenus. Je pense qu’hélas plusieurs festivals et lieux précaires ne s’en sortiront pas indemnes, voire même pas du tout. Plusieurs d’entre eux ont déjà dit ne pas savoir s’ils pourront continuer leur activité, notamment le Cully Jazz Festival ou le Bistrot Culture à Ainay le Château. Tout ceci aura bien sûr un impact sur nos activités en tant que musicien.ne.s, risquant d’en précariser de plus en plus. Les reports massifs de spectacles risquent aussi d’embouteiller les programmations de l’année à venir et on peut craindre une « année blanche » en 2021. Je pense que les conséquences ne seront visibles qu’à posteriori, espérons qu’elles ne soient pas trop dévastatrices.

AJ: Et voici le traditionnel petit questionnaire détente, car il le faut bien ! :

Si tu étais :

Une mélodie ? « I Remember Clifford » (surtout joué par Roy Hargrove).

Un chorus ? Tigran Hamasyan sur « Les Ondes Orientales » de Dhafer Youssef, live à Jazz sous les Pommiers .

Une couleur ?  Bleu, sans hésiter !

Un standard ? « If I Should Lose You », notamment la version de Hank Mobley.

Une fleur ? Un pissenlit.

Un concert ? Le « live in Marciac » de Brad Mehldau et Joshua Redman.

Merci Étienne Manchon !

Propos recueillis par Dom Imonk, photos Étienne Manchon et Aristide Saint Jean.

https://www.youtube.com/watch?v=S5SWVQY8ieg

= Vidéo “Confinement Standards Session” n°9.

https://www.facebook.com/synthetienne

https://www.instagram.com/synthetienne/

https://www.calameo.com/read/0028960396634e76f3125

= Gazette Bleue n°33 de Mars 2019, Chronique de « Elastic Borders » page 36.

Le CD
Étienne Manchon Trio. Lui au piano, avec Clément Daldosso (contrebasse) et Théo Moutou (batterie, percussions), photo Aristide Saint Jean.

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