Émile Parisien, « Floating » au Rocher de Palmer, Cenon 16 octobre 2026

Sepideh Shayanrad
Les doigts fins et agiles de la musicienne iranienne Sepideh Shayanrad courent sur son Tombak. Elle réunit musique folklorique, classique et les grands poètes iraniens. Dans sa voix douce et lancinante, on entend la richesse d’une civilisation qui est ainsi fort heureusement perpétrée, à défaut d’en comprendre les paroles. Un moment intense et émouvant…

Émile Parisien, « Floating »
Émile Parisien : saxophone
Yaron Herman : piano
Prabhu Edouard : percussions
Linda May Han Oh : contrebasse
Emile Parisien commence, 66 s’étire, se développe, se contorsionne lentement, la mélodie prend forme, livre ses contours, stylisés, pendant que Yaron Hermann, Linda May Han Oh et Prabhu Edouard se posent juste sur le tempo. Yaron en reprend les formes, prolonge la rythmique, juste appuyé par Prabhu et une contrebasse aux accords essentiels. Les quatre se retrouvent pour offrir une douce variation. C’est simple, dépouillé.
Les percussions vibrent fébrilement, piano et sax s’associent pour le plaisir d’un groove charmant, un Bonbon. Emile fait chanter son soprano, Yaron fait tressauter ses accords, ponctuant les déambulations d’Emile. On peut parler d’osmose…
La cadence s’inscrit dans les constructions de Yaron Herman. Les tablas filent un train d’enfer.
Les tressaillements des doigts de Yaron sur le clavier composent une mélodie rêveuse, onirique, Olive Branch. Des mots s’y déploient comme une pluie de couleurs, gouttes de pluie délicates, la main gauche se met à dramatiser le morceau et appeler Linda et Prabhu, douce pensée, lyrique dans ses élans malgré la douceur de Yaron. Le sax s’en détache pour incruster ses pierres précieuses, tant d’éclats. Au tour de Yaron Herman d’y glisser ses accents jarrettiens ; ça swing délicieusement, les harmoniques de Yaron sont si belles… Nous flottons.
Un commencement tonitruant pour Linda May Han Oh qui laisse les silences rebondir, explorant sa contrebasse volontaire. Emile et Yaron à l’identique la rejoignent, jouant la mélodie Badhra d’Anouar Brahem, puis les percussions de Prabhu Edouard donnent le ton, mêlant jazz et musique indienne ; l’alliance est d’une telle fluidité ! Emile conduit son sax à serpenter, circonvolutions incessantes, suivi de près par Yaron dans la même veine prolifique. Yaron se soulève de son siège dansant comme sa musique, complice de la gestuelle inspirée d’Emile. Les quatre tourbillonnent.
El Toro composé par Yaron Herman, je ne sais pas s’il s’agit de puissance mais au moins de dextérité : les percussions et la voix de Prabhu sont le prétexte au jeu des trois autres pour redonner leur fantaisie, leur folie aux instruments, tellement libérés que le swing se délecte. Les arpèges de Yaron sonnent toujours à point nommé. Emile et les trois autres musiciens s’écoutent et s’amusent.
Les lumières de la musique asiatique rayonnent sur ce jazz, parfait croisement aux frontières abolies…Magnifiques accords de Yaron Herman pour une célébration heureuse. Une cathédrale à la Gaudi se construit sous nos yeux. Emile y dessine toutes les enluminures possibles, volutes infinies, incrustations en or, dentelle, un travail d’orfèvre. Yaron tourne et vire, piano et sax à nouveau parallèles.
Puis Yaron prend la variation comme un tremblement savant, les quatre avancent dans ce désert aux dunes harmonieuses, insufflés par des vents imaginaires.
En hommage à Michel Portal, les percussions fascinantes de Prabhu, pied inclus, entame le morceau
Portal. D’une certaine langueur, on passe à un rythme soutenu, au détour par l’Inde, notes frappées pour Yaron en ailes de papillon propres à une transe ou nuées d’oiseaux jusqu’au crépitement et son extinction progressive. Sacré moment hallucinant, la voix de Prabhu prend le relais, appuyée par la main gauche de Yaron, et un discret mouvement du sax, frétillements, frémissements des sens, délices des instruments fébriles, horloge musical, pouls irrégulier, occasion pour Yaron Herman d’un swing brillamment formé en gammes montantes et descendantes, en accords aériens attrapés parfaitement par Emile Parisien, puis changés en ton de sentence pour reprendre ensuite la sarabande.
Voilà comment rêver !
Par Anne Maurellet, photos Alain Pelletier alias tamkka
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