The Bad Plus, Chris Potter et Craig Taborn au Rocher de Palmer à Cenon le 8 avril 2026

The Bad Plus, soit Reid Anderson, contrebasse et Dave King, batterie avec Chris Potter, sax ainsi que Craig Taborn, piano

D’emblée un monde merveilleux sous les doigts de Craig Taborn au piano, tout le clavier en perspective, le sax ténor de Chris Potter, en incrustation au contraire, enfonce ses notes et les laisse s’évanouir. La batterie de Dave King titille le morceau, pendant que la contrebasse de Reid Anderson ponctue avec obstination, le piano raconte avec ardeur une histoire tourmentée, cependant lyrique. La batterie semble vouloir prendre le dessus un instant, mais les accords  magnifiquement disharmonieux du piano surenchérissent : ce regard oblique, contemporain attrape à bras le corps l’inventivité de l’American Quartet des années 70 avec Keith Jarrett, Charlie Haden, Paul Motian et Dewey Redman. Cela permet au sax ténor de Chris Potter de saisir la puissance des deux quartets cahotants comme notre monde, peut-être interrogateurs, sûrement novateurs, et plus encore virulents. Le sax lance ses revendications, et répercute la solide construction des quatre.

La contrebasse de Reid Anderson encouragée par la batterie de Dave King lance un doux swing ancestral, soudain en solo, comme vérité à espérer encore, au son délicat et profond. Un fragment suspendu, finement rattrapé par les trois autres musiciens. Le piano sonore de Craig Taborn brille toujours, aux notes vibrantes pour résonner avec le sax de Chris Potter qui frémit.

La contrebasse donne à nouveau le ton, la batterie lui emboîte le pas, enjouée, au swing vif, et des accords joyeux plaqués sur le clavier, simultanément avec le sax ténor qui fait son printemps, fioritures en continu.  Au piano de tournoyer, en montées lyriques, Craig Taborn remplit l’espace toujours sous formes géométriques. 

Le chorus de Byablue composé par Paul Motian est joué avec force par le sax et le piano afin de déposer ses lettres de noblesse. Le quartet met en valeur son admiration pour cette période des années 70 en rendant hommage à ses grands musiciens pour la richesse de leur inventivité et en se réappropriant leur modernité.

C’est une sorte de ballade à l’élégance folle, au swing alangui mais superbe, quelques notes pour chacun et la musique danse. Le silence y prend la plus grande place et fait entendre le reste ; la contrebasse s’étire, batifole, et scrute en même temps, le sax s’étend, expulse, la batterie sonne et résonne, chaque instrument développe ses variations, s’ébrouant dans de multiples tentatives de libération et puis retourne au thème presque enivré par lui. 

Il s’agit d’une musique volontaire, revendicatrice de sa propre matière… C’est parti pour la cavalcade, sax en tête, volubile, à l’envi, la batterie trépigne, ainsi fait la contrebasse. Le sax de Chris Potter s’excède lui-même, gourmand de ses excentricités potentielles. Du grand art. Suit une belle envolée de la batterie de  Dave King pour accompagner Craig Taborn tout en sursaut à la rapidité ravageuse malgré sa légèreté. 

Les doigts courent sur le clavier de Craig, inventeurs insatiables, à la découverte d’un tempo constructif. La réponse de Chris ne se fait pas attendre, même expressivité, la batterie, loin d’être en reste…

Souvent en intro, la contrebasse de  Reid Anderson fait résonner les souterrains ténébreux du jazz, lance les sons, élance les notes, que leur résonance appelle d’autres notes, que le mystère advienne, perdure, et que le coeur du jazz fonde quand il s’épanouit ainsi (le nôtre aussi…). Beauté de la composition, ici somptueuse mise en valeur de Shades of Jazz de Keith Jarrett, un pouls se met à battre, mesure pour mesure, maintenu aussi par la batterie de  Dave King, et le piano se répand  par nappes successives dans l’espace, saisissant des bribes de thème pour les diffuser dans l ‘air. Le sax s’y inscrit et les changements de tempo ajoutent des strates de musicalité, pour qu’il y ait de l’infini dan le jazz.

Il est alors bien question d’élévation.. Ils reviennent ensuite au thème pour en restituer toute la saveur et l’intemporalité. Craig en dégage un dernier swing, afin que le balancement n’en finissent plus, juste quelques accords, sa poésie. 

Afin de se présenter, les musiciens choisissent quelques notes qui livrent bien la personnalité de chacun, une jubilation supplémentaire. 

Des nuées de notes sortent du sax de Chris Potter à vitesse et directions multiples, en  piaffant, Muchi Muchi de Jarrett. Les autres le rejoignent bien vite, encore un rythme effréné, le piano de Craig Taborn s’envole, frénétique, obstiné, Chris revient pour en faire de même, faut-il préciser que batterie et contrebasse foncent avec la même dextérité. Les quatre décollent. 

Et ne croyez pas que nous sommes restés au sol. Un dérèglement de tous les sens, ça réjouirait Rimbaud. La batterie de  Dave King vrombit.

En rappel, un poumon à quatre lobes qui gonfle et dégonfle, puis qui suffoque avec délice ; aigus et graves poussés à souhait avec Chris Potter, accords suspendus puis plaqués and so on du côté de Craig, orfèvre et magicien du clavier. 

Respect.

par Anne Maurellet,
photos Alain Pelletier alias tamkka

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