JazzLab Orchestra / Glissement du temps

Mario Allard : Sax Alto, Baryton. (1,2,3)
Annie Dominique : Sax soprano, Alto, ténor, Clarinette Basse.
Claire Devlin : Sax Soprano, Ténor.
Erik Hove : Sax Alto, Flûte. (4,5,7)
Jacques Kuba Séguin : Trompette. (4,6,7)
Nicolas Riverin : Trompette (4,6,7)
Thomas Morelli-Bernard : Trombone.
Michael Johancsik : Sax Ténor, Flûte. (6)
François Bourassa : Piano. (2,3)
Marie-Fatima Rudolf : Piano. (1,4,5,6,7)
Alain Bédard : Contrebasse.
Michel Lambert : Batterie
Le temps fout le camp ! Vingt ans (déjà) que le laboratoire de jazz de Montréal bourdonne comme une ruche avec des étincelles qui éclairent chaque nouvelle découverte.
Pour ce 8ème album anniversaire, l’ami Alain Bédard, fondateur du groupe, contrebassiste et producteur-directeur de Effendi (27 ans de création et d’échanges artistiques) sur-actif et reconnu (Prix Opus 2025 “Rayonnement à l’Étranger” du conseil Québécois de la Musique) réunit une douzaine de musiciens, sept gravitant autour d’un noyau de cinq, qui se libèrent tels des électrons dans un accélérateur de particules, sur sept compositions (dix sur la version Web) écrites par six collaborateurs qui observent le temps qui s’échappe des tuyaux et le défient, le retiennent, le prolongent…
Pour qu’il y ait ‘temps’, il faut espace et mouvement. Les trois sont indissociables et créent du son par le déplacement de tout corps frotté au contact de l’air ou s’entrechoquant, et le temps devient musique dans un chaos organisé qui peut retourner au chaos et prendre une nouvelle direction…
Cet opus marque une étape décisive dans le parcours audacieux de l’ensemble toujours renouvelé. À travers la géométrie choisie ici, le son, les compositions et l’exécution continuent à évoluer. Toujours dans l’élégance et la poésie, le son remplit toutes les cases par des écritures complexes, exigeantes, finement travaillées que restituent et ornent des musiciens complices, attentifs et imaginatifs tissant une étoffe fluide aux mailles denses qui se dilatent sans s’effilocher.
De signatures différentes, malgré leur diversité, les titres s’enchaînent naturellement dans une continuité, une cohérence logique, organique, comme une suite évidente prévue, grâce aux arrangements fouillés et novateurs qui ouvrent l’espace à tous mouvements imprévisibles, aléatoires mais contrôlés. D’une respiration régulière, les chansons forment une architecture qui peut être anguleuse comme à travers un kaléidoscope chargé de formes et de couleurs inattendues, qui charment, désorientent, attirent l’œil (l’oreille) en alerte, rebutent les esprits trop cartésiens tout en les questionnant sur la logique de leurs repères. Le son est parfois touffu, et plusieurs écoutes sont nécessaires à dénouer l’apparent écheveau des expressions qui se bousculent tout en gardant un cap projeté dans le temps, trouvant sa résolution dans la vision globale de l’œuvre proposée, s’incluant elle-même dans l’harmonie générale du projet.
Ce disque est aussi un hommage au saxophoniste Mario Allard, membre régulier du collectif qui nous offre ses dernières notes enregistrées avant de se retirer subitement au début de l’année 2025.
Le 1er titre ‘Thanks Collier’, de notre ami Michel Lambert, figure permanente du groupe, nous plonge directement dans l’ambiance globale du disque : un thème sobre, décliné sur différents tempi, déployé comme un dépliant multidirectionnel, batterie en polyrythmie, sobre aussi et surprenante, comme à son habitude, en touches de couleurs qui relie et relance les interventions attentives et inventives de chacun.
Une chanson du pianiste François Bourassa, douce et emphatique en forme de hard-bop contemporain, presque symphonique, comme la plupart des titres, laissant la place à de belles improvisations des vents présents et à la batterie, toute en finesse, toujours sur une contrebasse irréprochable, véritable colonne d’appui, ancrée dans le temps et l’espace.
C’est Gentiane MG qui s’y colle sur des ‘Murs de verre’. Absente du disque, c’est une superbe découverte de Effendi qui nous livre un thème sophistiqué et fragile, en suspension acrobatique, où l’on entend les dernières notes de Mario Allard, émouvant.
‘Outer Chamber’ de Erik Hove. Le temps languit, s’étire, ralentit son cours, et le saxophoniste court après… en vain. Les arpèges de la pianiste tente de le rattraper en étendant un tapis de velours à la trompette… La section rythmique, imperturbable, canalise le temps qui passe, doucement, imperturbable.
C’est un ‘Night bus’ de Claire Devlin qui nous conduit dans la ville, en nocturne, en balade. Des rues bientôt désertes, parcs et avenues éclairées dans un halo de brume du soir, le bus sillonne la capitale engourdie. Des éclats de voix aux abords de cafés qui vont fermer… Le bus, sans jamais ralentir, suit la file, tourne, dans un hasard prévu… On est arrivé, au bout de nul part. Silence.
En même temps ‘EMT’. Composition multidirectionnelle de Pierre De Bethmann, un ami de Alain B. Superposition de thèmes, de textures, de directions, de quoi s’y perdre ! Heureusement, ce n’est pas l’avis des musiciens qui restent à l’aise dans ce multivers.
Michel Lambert charge ‘La Mule’ qui tangue sous la charge. Croche patte du vent mauvais, temps de chien, l’animal avance tant bien que mal… musique de cirque, musique de film qui saute, se casse, revient sur une autre scène… Entre Bunuel et Mingus !
Un disque de musiciens remarquables, qui réunit ‘Anciens’ et ‘Modernes’ dans un esprit élaboré où d’éclatantes improvisations se glissent dans des compositions ciselées, précises mais ouvertes, où le groove l’emporte toujours sur l’académisme, qui livrent un peu plus de leur beauté à chaque écoute.
Chez : Effendi Records
Par : Alain Fleche




















