Christian Brazier « Autre Ciel «

INTERVIEW
Christian Brazier entrouve son « Autre Ciel »
Le contrebassiste marseillais Christian Brazier a publié récemment un nouvel album intitulé « Autre Ciel », sur son label L’Improviste. Il y propose un jazz résolument contemporain, simultanément accessible au plus grand nombre et destiné aux oreilles les plus averties, marqué par une profonde nostalgie et débordant de couleurs. Il a bien voulu nous révéler quelques secrets de fabrication de ce nouvel opus, enregistré fin 2023 au Studio La Buissonne à Pernes-Les-Fontaines (Vaucluse) avec Perrine Mansuy (piano), Gérard Murphy (saxophone alto et soprano, clarinette) et Gildas Etevenard (batterie)
Comment s’est déroulé l’enregistrement du disque ?
«Je connais Gérard de Haro, le producteur de La Buissonne, depuis pratiquement mes débuts. C’est d’ailleurs lui qui a suggéré de mettre « Sur le papier » en premier titre. Le travail avec lui ce sont deux jours d’enregistrement, deux jours de mixage et une journée de mastering. La première matinée étant consacrée à l’installation et aux réglages sonores, les musiciens chacun dans une cabine ce qui permet de faire de petites corrections. Quand il travaille avec Manfred Eicher, pour le label ECM, il applique le même protocole. On fait deux ou trois prises par morceau et je vais dans la salle de mixage pour écouter et suggérer d’éventuelles modifications. Quand j’enregistre de nouveaux projets, les morceaux sont répétés deux ou trois jours avant d’aller en studio.
Quelle est la ligne directrice de cet album ?
J’ai voulu ce disque nostalgique, suite au décès de mon ami Alain Paparone juste avant la crise du COVID19. J’avais utilisé ses toiles pour mes précédents albums. J’ai donc pris « Autre Ciel » en photo pour réaliser la pochette du disque. J’aime beaucoup la peinture en général : je me sens bien dans les musées et je trouve qu’on devrait y jouer plus souvent. J’aime beaucoup Fernand Léger ou Pierre Soulages mais je ne peux pas vraiment dire en quoi ces goûts ont un impact direct sur mes compositions. On parle de couleurs, d’ambiances et de formes en peinture, et il en va de même en musique à mon sens. Il y a cette ligne directrice mais j’aime bien la diversité. Pour moi il y a deux sortes d’albums : ceux qui sont uniformes et les autres, avec différentes couleurs. Ici, je joue plutôt sur la petite rupture. L’ordre des morceaux est important : c’est l’histoire que raconte tout le disque, tout en prenant en compte des questions de tempos, de mesures.
Comment sont conçus les morceaux ?
Le premier morceau, « Sur le papier », est vraiment parti d’une ligne de basse : je n’ai pas d’abord pensé harmonie. Gérard Murphy m’avait demandé les accords mais c’est finalement Perrine Mansuy qui les a définis. J’ai dit au saxophoniste de jouer librement car il est primordial pour moi que chacun garde sa liberté. Quant à la pianiste, elle a fini par proposer des accords coltraniens. C’est le troisième disque qu’on fait ensemble et l’aventure ne lui fait pas peur, jusque dans les formes libres. Quant au saxophoniste, il était dans mon premier trio dans les années quatre-vingt-dix mais on n’avait jamais vraiment travaillé ensemble. Je l’avais sollicité pour un remplacement sur un précédent programme et il avait donné une ambiance très différente aux morceaux. Je trouve qu’il a quelque part un son à la Lee Konitz. D’habitude, j’écris principalement en fonction des musiciens que je sollicite mais avec la crise pandémique j’ai procédé différemment. Et Gérard a proposé quelque chose de génial. Il a quelque chose de ces grands musiciens qui restent eux-mêmes en apportant quelque chose. Là, il fait évoluer le motif dans un univers somme toute assez lointain de ce qu’il pratique habituellement, le jazz plutôt be-bop. La clarinette sur « Le voyageur immobile » c’est sa proposition : c’est un morceau modal mais pendant les répétitions on a négocié la façon dont on s’exprime sur des structures que j’ai préalablement écrites. Bien souvent je compose à l’ordinateur, plus qu’au piano, que je ne connais pas vraiment même si je sais plaquer quelques accords : cela me permet de proposer des choses un peu complexes, des mélodies qui ne sont pas vraiment jouables !
Avec Gildas Etevenard, le batteur, on a beaucoup travaillé ensemble quand on tournait avec le saxophoniste Akosh Szelevény. Là c’est un contexte différent. Ce que j’aime bien chez les batteurs, c’est leur diversité, l’ouverture vers d’autres musiques que le jazz. Et puis quand on est bassiste, il y a une très forte dimension humaine avec un batteur. Il faut éviter de parler. Je comprends un peu la batterie mais je ne maîtrise pas complétement cet instrument avec lequel il me semble difficile de dialoguer. Dans tous les cas, j’attends d’un musicien qu’il sache vraiment ce qu’il sait faire, qu’il ait des capacités à résoudre un problème à sa manière.
Le choix des titres des morceaux relève souvent pour moi du jeu de mots : ils ne doivent pas être fermés mais poétiques, de façon à ce que chacun.e puisse se projeter dans la musique. « Mesures populaires », par exemple, c’est une référence aussi bien à la musique mais aussi un peu à la politique.
Comment un contrebassiste peut-il devenir leader ?
J’avais 16 ans en 1968. J’étais alors beaucoup plus rock que jazz : mon idole c’était Van Morrisson et c’est à peine si je savais qui était Charlie Parker. Je faisais alors des études à l’école de la marine marchande. Jeune hippie, je jouais un peu de guitare. J’ai entendu Barre Phillips et là j’ai été scotché. Je suis entré en jazz par le free jazz avec son côté politique. Je me mets à la contrebasse, tout en m’inscrivant au conservatoire de Marseille, dans la classe de Guy Longnon, dans laquelle on devait composer. J’ai un esprit un peu mathématique : l’harmonie, quelque part, c’est de la physique, comme la vibration de la corde de contrebasse au-delà de l’aspect poétique que je recherche d’ailleurs principalement. J’accorde ma contrebasse à 442 hertz, alors que la plupart des musiciens sont sur un La 440. Je travaille beaucoup à l’oreille et je recherche d’abord l’intériorité. J’ai un rapport très organique à la musique : je travaille à retrouver ce que je veux produire, dans une dynamique resserrée pour être dans l’énergie la plus pure possible. J’ai un goût prononcé pour les valeurs longues : j’adore Charlie Haden et j’ai toujours à l’esprit ce que disait Ron Carter, « chaque note compte ».
Par Laurent Dussutour
CHRONIQUE DISQUE

Christian Brazier (contrebasse, compositions)
Perrine Mansuy (piano)
Gérard Murphy (saxophones alto et soprano, clarinette)
Gildas Etevenard (batterie)
Enregistré au Studio La Buissonne, Pernes-Les-Fontaines, décembre 2023
La sortie d’un nouveau disque du contrebassiste marseillais Christian Brazier est toujours un shoot émotionnel. Ce musicien septuagénaire déborde d’une imagination poétique rare, nourrie d’une tradition jazzistique issue du free-jazz sans jamais se départir d’un grand sens de la mélodie. Avec un jeu de contrebasse soyeux et boisé à souhait, il irrigue ses propositions d’un sens du collectif auquel les musicien.n.e.s convié.e.s sur ce disque répondent avec délectation. Pour saisir les thèmes, dont l’évidence ne va pas forcément de soi, il faut ouvrir son cœur en plus de ses oreilles. Qu’importent alors les métriques étranges et les harmonies angulaires : c’est un ravissement d’onirisme qui l’emporte. Certainement le jeu du saxophoniste/clarinettiste Gérard Murphy y contribue-t-il par ses phrasés bop aux effluves doux-amers aux atours d’hymnes. De même les traits « debussyens » et coltraniens de Perrine Mansuy au piano contribuent-ils aux intentions plastiques du compositeur, conférant aux thèmes des vibrations impressionnistes et spirituelles. Quant au jeu de batterie entre présence et absence de Gildas Etevenard, il contribue à l’ouverture des horizons imaginaires dans lesquels l’album nous convie. De la grooverie désarticulée du premier morceau en passant par un somptueux dialogue basse/piano, ou bien un thème modal du meilleur aloi, sans jamais se départir d’un méchant sens du blues le plus profond, les compositions ont un je-ne-sais-quoi d’utopie climatique revigorante en ces temps de capitalocène qui se voudrait triomphant.
Christian Brazier « AUTRE CIEL » (L’improviste, 2025)
Par Laurent Dussutour





















