Bruno Chevillon – États des lieux

Bruno Chevillon : Contrebasse solo

Rencontre entre une contrebasse, une église parisienne et douze états de l’être.

Bruno Chevillon, figure incontournable de la musique improvisée européenne depuis 1980.

Toujours sur la brèche, en recherche du son, de l’émotion. Il fait partie du ‘GRIM’, puis de l’ARFI’ (où il rencontre Louis Sclavis, début d’une longue association), on l’a entendu aussi aux côtés de Michel Portal, Daniel Humair, Paul Motian, Tim Berne, Joey Baron, Marc Ducret, et d’autres précurseurs de l’avant-garde qui ont profité de son jeu original, sa vélocité, sa précision et sa rare justesse.

Ce second album solo est enregistré dans l’église du Bon-Secours, à Paris, en deux jours, avec une acoustique qui met en lumière chaque coup d’archet, chaque silence.

Attaques puissantes qui envoient les notes et les sons de la contrebasse frappée comme des balles de squash à travers la nef, rebondissantes sur la pierre de taille avant de remplir l’espace et finir contre le tympan des oreilles attentives. Une église comme théâtre de la confrontation entre le corps de l’artiste et celui de l’instrument. Certains silences laissent entrer des bruits de rue, diffus, l’extérieur, les deux corps ne sont jamais vraiment seuls, face à l’écho, les repères, les références, l’appris, le su…

Douze pièces, offertes à quelques artistes qui continuent d’accompagner Bruno dans son parcours, dans sa quête, dans sa vie intérieure : Barry Guy, James Turrell, David Lynch, Giacinto Scelci, et bien d’autres… , la musique ne les dépeint ni ne les évoque, elle vit en leur compagnie. 

« J’ai choisi douze états, chacun un lieu qui ensemble construisent ce disque ou plutôt cet objet. » B.C.

– Un claquement de lourde porte, des pas pesants se rapprochent… ‘Et passer le seuil’

– Ça attaque fort, glissando à l’archet, pizzicato, exploration du son de l’instrument, du lieu.

Les notes s’enchaînent, vibrantes, ponctuées de coups frappés sur le bois. Une ‘Cascade’ de balles qui jaillissent et rebondissent dans tous les sens.

– Généralement, lors d’un enregistrement, le musicien porte un casque sur les oreilles faisant office de ‘retour’. Surprise, sans en être averti, pendant qu’il joue (‘The flight over the crater’), des drôles de sons sont diffusés dans le casque : des percussions balinaises. Qu’à cela ne tienne, on s’adapte, on continue le jeu en direct et on garde la prise. Bruno explorait des sons différents de bourdon, d’aigus, pizzi, archet, des frappes… et hop, des cloches exotiques, même pas mal, et pas mal du tout, la densité dramatique s’accélère. Voilà, en boite.

– ‘Izmedu tela, luk’ (Entre les branches de l’arbre). Des rayons de soleil filtrent comme à travers une passoire. Des images se suivent, et disparaissent.

– Ostinato sur une note, frappes d’archet sur le bois, des notes surgissent, distantes, des silences. Un début de presque mélodie vive, un ascenseur pour… ailleurs ? ‘Itinerario di una tragedia’. Mystère.

– Une note sert de repère pour une impro qui tourne autour : ‘Fingerboard flow’. La note se déplace. Jeu tendu, rapide, les doigts s’agitent, couvrent la tessiture de l’instrument. Des extraits de… Et puis non, ça file, défile, ralenti, hauts et bas, débats, ralenti, fini.

– Un son comme une plainte s’échappe de l’archet, une espèce de cantique résonne sur la pierre. La pierre parle doucement (Der stein spricht leise), et se fissure pour laisser percer la lumière. Coups de bois. Sons non identifiés, qui viennent de loin, se rapprochent, bidouillage de cordes, de frottements, des harmoniques s’envolent, sacralisation du son.

– Maintenant, c’est un rideau rouge qui écoute les sons qui lui parviennent (The red curtain listens to the sounds). Tissu de velours qui retient les notes et ne les laisse s’enfuir malgré les secousses qui l’agitent.

– ‘Les mots au bout de la langue’ devront attendre que passent les vocaux de Bali. Des percussions leurs répondent. Des notes s’y mêlent, s’organisent en contre-point des chants.

– Des notes posées comme des touches de couleurs sur un tableau. Lumières du soir, rues silencieuses, juste un jeu d’éclairages qui s’allument, s’éteignent sur la toile des faubourgs (‘The illuminated windows of the outskirts.’).

– Sons jetés, versées sur les plateaux, les notes se calent à leur place. Le fléau vacille, tremble encore un peu jusqu’à l’équilibre. ‘Weight and balance’.

–  Notes frappées, lourdes et grasses, en face d’un archet lent et pesant.  Doucement, les coups et les notes se font plus légers, encore une histoire d’équilibre entre la courbe et la ligne (Il cerchio e la linea), le cercle et la droite. Rondeur donnée par l’archet, rigueur et détermination des frappes sonores. Droites courtes ou longues, cercles qui s’agrandissent, diminuent… à travers une focale folle.

Un curieux disque qui ne se laisse pas deviner immédiatement. Il faut une attention particulière, ou de nombreuses écoutes pour en percevoir le sens… Mais tout vient à point à qui sait entendre ! Une pierre sombre qui s’illumine à chaque écoute.

Chez : Songs/Blaser Music/L’Autre Distribution

Par Alain Fleche

https://www.blasermusic.com