“Parfum d’Azur, un rêve partagé”

Interview exclusive de Jean-Pierre Como

Parfum d’Azur Jean-Pierre Como (piano) et Javier Girotto (saxophones).

Enregistré dans la Salle des Dominicains, Saint Emilion

Sortie le 27 mars 2026

Jean-Pierre Como, est un artiste à l’état pur, un de ceux dont les projets sont toujours des œuvres originales (au sens singulières et créatives), qui explorent toujours de nouveaux horizons. Avec pudeur et sincérité Jean-Pierre accorde sa confiance à Action Jazz pour évoquer comment “Parfum d’Azur” a vu le jour.

Il relate notamment son amitié avec Dominique Renard, fondateur du Saint-Emilion Jazz Festival, disparu le 26 janvier 2026.

Un entretien brut et à fleur de cœur, sur le making off (et un peu plus), sans format, sans limite.

Action Jazz : ce CD est un duo piano-saxophones, et a été réalisé en prise directe dans la salle des Dominicains à Saint Emilion ; quelles sont les sensations que ce projet t’a procurées ?

Jean-Pierre Como : Pour moi, l’essentiel dans le rendu final, c’est la puissance et l’émotion qui se dégagent de ce duo, le mélange d’écriture et de liberté musicale, celle de l’improvisation pure. Il y a deux morceaux qu’on a conçus de manière totalement improvisée, « A la part des anges » et « Ouverture ». « Ouverture » est l’introduction du morceau « Parfum d’Azur », quand on les a enregistrés on ne s’est pas arrêtés et d’ailleurs, c’est la première prise qui figure sur l’album. Ce sont des morceaux uniques, qu’on ne refera jamais de cette façon.

Il y a une vraie connexion entre nous deux, avec une belle fluidité. Et puis il y a le son de la salle, ce troisième élément qui rend l’album unique. Cela procure un sentiment d’élévation, de spiritualité, et parfois une forme de transe hypnotique. J’ai voulu que ce soit un album intime, profond, qui apaise et invite à la réflexion.

Action Jazz : Tu sembles avoir travaillé avec un véritable alter ego artistique ; quel est le ressenti de Javier Girotto face à ce projet ?

Jean-Pierre Como : Après l’enregistrement, Javier m’a envoyé plusieurs longs messages en italien. Pour résumer, il dit que le style se rapproche du monde de la musique classique et notamment de la période romantique. Cette influence est associée à l’improvisation et à l’interaction, qui sont l’essence même du jazz. Nos compositions privilégient des mélodies pures et accessibles, autant pour les auditeurs avertis que pour ceux qui le sont moins. On cherche d’abord à transmettre des émotions plutôt qu’à démontrer une technicité ou une virtuosité.

Je partage son avis : nous ne sommes pas dans la démonstration. Au-delà de la technique et du vécu, au moment de jouer seule la musique compte !

Javier dit de l’enregistrement qu’il lui a offert de merveilleuses surprises. D’abord le fait que les morceaux que j’ai composés lui semblent être les siens, et vice-versa. Puis l’audace dans le parti pris de l’enregistrement, car il m’a dit que c’est une chose qui n’arrive pratiquement plus de nos jours que d’enregistrer en direct aux côtés même du piano, sans le filtre des casques d’écoute. C’était une expérience forte et nouvelle, qui a stimulé en continu sa créativité, avec en plus l’importance de l’acoustique du lieu.

Action Jazz : Le projet “Parfum d’Azur” semble être né de plusieurs rencontres décisives. Peux-tu raconter la naissance de cette belle aventure humaine ?

Jean-Pierre Como : Tout commence par ma rencontre avec Javier Girotto, saxophoniste argentin (et résidant en Italie – NDLR). Je l’ai connu par l’intermédiaire de Minino Garay, percussionniste argentin qui réside à Paris. Je l’ai ensuite invité sur l’album “Boléro” et j’ai été vraiment touché par son identité sonore, conjugué à son sens aigu de la mélodie.

Mais l’impulsion qui a permis à cette nouvelle aventure artistique de voir le jour a eu lieu à Rome en 2023, au festival “Una striscia di terra feconda”, qui met en lien artistes français et italiens. J’ai répondu présent à l’invitation de Javier. Nous avons eu un peu de temps pour répéter ses morceaux et les miens, sans compositions spécifiques pour le duo à cette époque-là. Dès les premières répétitions, ça a fonctionné à merveille. Cela m’a conforté, car j’avais depuis longtemps en tête l’idée d’un projet un peu classique avec le son du soprano, le dialogue piano–saxophone, notre amour commun de la mélodie et de la musique classique. J’en avais parlé à Javier Girotto quelques années auparavant, mais il fallait trouver le bon moment. Ce concert à Rome a été le déclencheur. En 2024, je lui ai proposé de faire un album de compositions en duo. L’idée était de rendre hommage à l’univers classique à travers nos personnalités, sans pour autant réinterpréter du répertoire classique.

Pour ce projet musical, je ne voulais pas enregistrer dans un studio d’enregistrement classique. Lorsque j’ai pris la décision de réaliser cet album, j’ai immédiatement repensé à la salle des Dominicains, qui m’avait vraiment touché des années auparavant. Et c’est là effectivement qu’intervient une autre rencontre décisive pour ce projet.

Il s’agit de la relation nouée avec Dominique Renard. Je l’ai connu à l’occasion de la sortie de mon projet « Express Europa », qu’il avait écouté et adoré.  Il a tenu à l’inclure dans son festival, le Saint-Émilion Jazz Festival, en 2016. Il m’a proposé de participer à la conférence de presse du St-Emilion Jazz Festival organisée à Londres, au Ronnie Scott’s, avec une dégustation de vins proposée par le Conseil des Vins. Cela a été une très belle expérience, avec le chanteur Hugh Coltman qui figure sur Express Europa. C’était déjà le début d’une relation très forte, intime, humaine et musicale.

Lors du festival en juillet 2016, nous avons joué avec Express Europa en septet dans la salle des Dominicains. J’ai tout de suite senti que c’était un lieu particulier. Lors de la répétition, j’étais tout seul sur la scène, j’essayais le piano et Franck Binard, directeur du Conseil des Vins, est venu me voir pour me dire à quel point il avait apprécié un des titres du CD. Je lui avais alors joué la version piano solo puis on avait longuement échangé sur la musique. Dominique Renard est venu nous rejoindre, j’étais sous le charme de l’acoustique et de tout ce que m’évoquait cette salle, je leur ai alors confié que j’aimerais bien revenir y faire un projet, un jour. Tous les deux m’ont répondu que c’était possible, que la porte était grande ouverte !

Le projet s’est concrétisé neuf ans plus tard, mais avec Dominique, on ne s’est jamais quittés. Dominique adorait les musiques de films, il aimait m’envoyait des liens à écouter et de même j’aimais partager avec lui certaines de mes compositions ou ébauches de morceaux. C’était une relation forte, faite de confiance, de vins partagés, de dîners, de musique. Il est parti brutalement en janvier 2026, mais cet album porte profondément sa trace.

En revenant récemment à Saint-Emilion, je suis repassé dans les rues du village et ça m’a rappelé énormément de souvenirs. Dominique Renard, c’était l’élégance même, l’élégance dans les rapports humains, la classe.

https://www.sudouest.fr/gironde/saint-emilion/il-y-a-ici-des-resonances-que-l-on-n-a-pas-en-studio-le-jazzman-jean-pierre-como-est-venu-enregistrer-a-saint-emilion-27579587.php

Action Jazz : Javier Girotto et toi avez enregistré en conditions « live » ; que représente alors pour toi la salle des Dominicains à Saint-Émilion dans « Parfum d’Azur » ?

Jean-Pierre Como : Effectivement, pour ce projet particulier, je ne souhaitais pas un studio d’enregistrement classique. J’ai appelé Dominique Renard à propos de la salle des Dominicains, qui m’a répondu que c’était « de l’ordre du possible », comme toujours avec lui. Il a pris contact avec Franck Binard, et ensemble ils ont tout mis en place pour que cela se fasse au printemps 2025.

La salle des Dominicains est un lieu habité, chargé d’histoire. Quand j’y ai joué la première fois, j’ai su que j’y reviendrais.

Le lieu dans lequel je voulais enregistrer cette musique avait pour moi une importance capitale. Le cadre a nourri la musique. Quand Javier Girotto est arrivé deux jours avant l’enregistrement, il ne connaissait pas la salle. Dès qu’il a joué quelques notes, sans même que la technique soit installée, il a été stupéfait par le son. L’ingénieur du son Julien Bassères a installé un dispositif d’enregistrement sur mesure pour cet espace, avec des micros magnifiques. Julien Bassères a compris d’emblée la dimension que je voulais donner à ce projet et je trouve qu’il a fait un travail remarquable.

Et la magie a opéré !

Plus tard, en réécoutant les enregistrements, j’ai été à nouveau frappé par cette résonance si particulière, cet écho qui prend les oreilles et le cœur, c‘est presque hypnotique. Le son est vrai, organique, naturel.

Action Jazz : Tu signes ici ton seizième album solo. Qu’a-t-il de particulier ?

Jean-Pierre Como : “Parfum d’Azur” est un album de compositions, qui ont été écrites pour cette formation en duo.  Sur dix titres, seuls deux morceaux ont été repris, « Dos de Abril » de Javier Girotto et « Wonderland » que j’ai déjà enregistrés dans d’autres formats. C’est pour moi l’accomplissement d’un rêve : j’avais depuis un certain temps l’idée d’un duo avec une couleur classique.

Ici, on essaie de faire sonner le duo comme un orchestre. Javier joue le soprano et le baryton, les deux extrêmes du saxophone. Cette spécificité donne plein de possibilités de mélange entre les timbres des saxophones et du piano. Au baryton, lorsqu’il double les basses du piano, cela crée une dynamique rythmique et en plus, une dimension supplémentaire puisqu’on croirait entendre un violoncelle. Au soprano, son timbre plus aérien crée des moments suspendus. Le saxophone baryton Selmer sur lequel a joué Javier sur l’album a été prêté par Le Passager des Vents / Philippe Bonanno.

Sur l’écriture de certains morceaux, j’ai vraiment pensé à des formes d’écriture classique, comme sur le titre « la symphonie des rêves ».

Pour cet enregistrement, j’ai eu la chance de jouer sur un sublime piano Steinway D choisi plusieurs mois à l’avance au Domaine Musical de Pétignac de Gérard Fauvin. Ce piano Steinway & Sons N° 624 774 était super bien préparé et suivi par l’accordeur François Guillard. Lorsqu’on est pianiste, il faut à chaque fois apprivoiser un nouvel instrument, ce qui n’est pas toujours facile. Et lorsqu’on a la chance d’avoir un piano de cette qualité-là, avec un technicien sur place tout au long des séances, c’est merveilleux !

Cet album a aussi un écho très spécial, car Dominique Renard a été présent pour sa naissance et n’en a pas vu la sortie. Il a participé à sa conception, il est dans chaque note. Je n’ai pas pu écrire sur la pochette « dédié à… », mais il lui est dédié à vie.

L’album « Parfum d’Azur » restera toujours associé pour moi à sa présence délicate, effacée et réconfortante à la fois.

Ce projet est par définition particulier dans ma carrière, pour toutes ces raisons.

« Parfum d’Azur » révèle une autre facette de moi, que l’on pourrait associer à celui enregistré en piano solo chez Hélène Dumez, « Com ô Paradis ».

Action Jazz : Tous les titres évoquent des univers oniriques, poétiques et impalpables ; comment te sont-ils venus ?

Jean-Pierre Como : Les titres sont venus dans un second temps, comme une prolongation du caractère spécifique de chaque morceau. « Une étoile pour danser », c’est l’idée d’un mouvement délicat, presque comme un chat qui poserait ses pattes sur le clavier. Ce morceau évoque une chorégraphie enivrante, d’où le titre. « Léa et la symphonie des rêves » est pour ma fille, avec une forme plus narrative, un thème qui revient, une intensité qui s’ouvre vers un univers à la Ravel ou Debussy avant de retomber dans la douceur du sommeil.

« Ouverture » est l’improvisation qui mène à « Parfum d’Azur », un clin d’œil à la musique classique. « Parfum d’Azur » évoque la réminiscence et le parfum de mille émotions.

« A la part des anges » est née d’une improvisation qui semble s’évaporer dans l’espace-temps, c’était un clin d’œil au monde des vignerons de Saint-Emilion et au soutien spécifique de Dominique Renard et Franck Binard. Aujourd’hui, ce titre prend une dimension encore plus forte : en clôturant l’album, il renvoie bien sûr au vin, mais aussi à Dominique Renard, à ce qui s’évapore et nous échappe, comme lui. Cela donne plus de poids au titre que celui que je voulais lui donner à la base.

https://vins-saint-emilion.com/jean-pierre-como-deguste-le-saint-emilion-jazz-festival-2016/

Propos recueillis par Vince, photos Brice Blanloeil

Quelques dates de concerts du duo Parfum d’Azur en 2026 :

  • 9 mai : Concert de sortie Italie, Casa del Jazz (Rome)
  • 15 mai : Jazz sous les pommiers, Coutances (Manche)
  • 3 juin : Concert de sortie, Salle Cortot (Paris 17ème)
  • 5 juin : Jazz à Sète hors les murs, Abbaye de Valmagne (Hérault)
  • 7 juin : Chapelle de la Suche, St Etienne les Remiremont (Vosges)
  • 6 juillet : Jazz des 5 continents, Marseille (Bouches du Rhône)
  • 23 août : Basilique Notre Dame Soulac’n Jazz (Gironde)
  • 4 septembre : Les nuits d’Hure (Gironde)