Pierre Favre Trio – Bird Food

Pierre Favre : Batterie
George Mraz “Jiri” : Contrebasse
Irène Schweizer : Piano

Dernièrement, Pierre Favre et le tromboniste producteur Samuel Blaser farfouillent dans les archives du batteur suisse quand le miracle arrive : l’exhumation de son tout premier enregistrement, perdu parmi de vieilles bandes, précédant ‘Santana’ qui revendiquait ce titre jusqu’alors. Pierre et Irène ‘s’amusaient fréquemment à improviser ensemble pendant les breaks en studio. Lors d’un gig de ce genre au ‘Radio Studio’ de Zurich, le 19 février 1968, ils sont rejoints par le contrebassiste tchèque Jiri qui deviendra Georges Mraz en débarquant aux USA pour devenir le side-man préféré de Dizzy, Oscar Peterson, Stan Getz, et bien d’autres…

Irène schweizer a commencé à donner des concerts de piano solo, elle a accompagné le ‘Feminist Improving Group’ avant d’enregistrer en duo avec des batteurs ; outre Pierre Favre, on trouve Louis Moholo, Andrew Cyrille, Han Bennink et Hamid Drake… Bon début ! Elle venait de jouer avec Yusef Lateef au festival de Montreux, elle continuera ses expérimentations dans les quartets de John Tchicai, Evan Parker…

Jiri Mraz a10 ans de moins que ses partenaires trentenaires de cette époque, mais avec déjà un solide bagage musical qui lui permet de s’inclure dans toutes les formations de tout style nécessitant un bassiste de qualité. Il partira cette même année (1968) aux USA et aura la carrière qu’on lui connaît.

Pierre Favre a 17 ans lorsqu’il côtoie Kenny Clarke, Baby Dodds et Jo Jones. L’apprentissage auprès de telles diverses figures emblématiques en feront un batteur éclectique qui s’intéresse aussi aux traditions folkloriques, à la musique classique d’où il tirera un style réputé inclassable qu’il mettra au service de Barre Phillips, John Surman et aussi Michel portal pendant le fameux festival de Chateauvallon de 1969. Suivront des collaborations avec Mal Waldron, Albert Mangelsdorff, Joe McPhee, Paolo Fresu, Samuel Blaser…

1968, année de revendications, de révolte, de changements, de remise en question… Le compatriote de Pierre, Daniel Humair cherche de nouveaux sons avec Jean-Luc Ponty et N.H.O.P., Joachim Künh explore de nouvelle gammes…  Le vieux continent est en ébullition ! Aux USA la ‘New Thing’ qui a porté les luttes des mouvements anti-raciaux et sociaux de la population noire, est établie depuis une dizaine d’années, depuis un certain Ornette Coleman …

Dont le premier morceau, titre éponyme de l’album, est emprunté… tant qu’à faire… Le piano plaque les accords avant de jouer le thème, l’archet se promène sur les cordes, la batterie affirme sa présence… et on y va ! Et ça va loin… 1er solo pour la contrebasse, comme en musique indienne, les notes choisies sont exposées avant de les organiser en pseudo walking soutenue par la batterie innovante, où vient se placer le piano qui n’hésite pas à jouer des ‘blockcords’ jazzy au milieu d’arpèges harmolodiques du plus pure esprit colemanien. Des silences d’attente, de transition, de respiration, interviennent. Des notes feutrées, des ostinatos qui gonflent les voiles, des frappes qui rebondissent, le dialogue entre les trois s’instaure. Ça se cherche, ça se trouve, ça communique, ça discute, ça raconte des histoires surréalistes, des histoires d’un autre monde. D’un autre temps aussi, souvenons-nous que cet évènement à presque un demi-siècle de bouteille et il faut, évidemment, le replacer dans son contexte, imaginez la surprise des auditeurs face à ce déferlement de notes qui ne sont liées que par la volonté des acteurs, pourtant aussi à l’écoute des auditeurs … Souvenez-vous du choc de vos 1ers concerts free, et de la sortie du Michel Portal Unit à Chateauvallon 30 ans après le concert mémorable… On retrouve ici la même fraîcheur, le même élan passionné, le sentiment qu’il se passe quelque chose qu’il va falloir comprendre, appréhender sans repère, sans barrière, sans œillère. Translation du temps et de sa perception …

Trois autres compositions d’Irène Schweiser complètent le disque de 30 minutes, morceaux enchaînés, de la même veine, du même sang, fier et attentif. Chaque musicien écoute autant qu’ils jouent.

Yeah, que du bonheur. Quand on ne sait pas où ça va, voyons d’où ça vient ! Il y a eu tellement d’espaces ouverts depuis…Tellement de bifurcations… de quoi se perdre ? Peut-être, de quoi se retrouver surtout.

La musique est là, les paroles de ceux qui se sont tue continuent de nous faire rêver, vibrer, jouir !

Une musique hors temps !!!                

Chez : Songs

Par : Alain Fleche

https://samuelblaser.bandcamp.com/album/bird-food