Tom Bourgeois Quartet
Featuring Vincent Courtois and Veronika Harcsa
« Lili »

Musiciens :
Tom Bourgeois – saxophones, clarinette basse, compositions & arrangements
Alex Koo – piano
Lennart Heyndels – contrebasse
Théo Lanau – batterie
Invités :
Veronika Harcsa – chant (2,5,7,13)
Vincent Courtois – violoncelle (2,3,5,7,8,13)
Inspiré par l’œuvre de Lili Boulanger
[COUP DE COEUR] Tom Bourgeois est originaire de Lyon. Après ses études, il est sorti diplômé de l’École Nationale de Musique de Villeurbanne, puis du Conservatoire Royal de Bruxelles (section jazz), sa ville d’adoption. Formé très jeune à la pratique instrumentale et à la composition, il ne tarde pas à s’ouvrir à diverses possibilités d’écriture, dont celle de musiques de film, il en a une vingtaine à son actif, et d’autres mêlant jazz moderne, musique contemporaine voire expérimentale.
Depuis plus de dix ans, Tom Bourgeois exerce son art au sein de diverses formations atypiques, en sideman ou en leader, avec en ce dernier cas quelques disques notables au sein du quartet acoustique Murmures, du grand ensemble Murmures (album « Rumeurs »), du duo Moanin’ Birds ou encore en solo.
Inspiré par l’œuvre fulgurante de Lili Boulanger, brillante et respectée compositrice, disparue en 1918 à l’âge de 24 ans et sœur cadette de Nadia Boulanger, Tom Bourgeois a réuni en 2023 l’actuel quartet, afin d’écrire la musique de « Lili ». C’est un saisissant hommage paru fin 2025, invitant en sus de ce quartet de grande classe, les remarquables Vincent Courtois et Veronika Harcsa à participer à ce précieux recueil de 14 titres. Dans un style différent, Il s’inscrit néanmoins dans le même esprit de respect éclairé que l’« Hymne au Soleil » des frères Belmondo, sorti en 2003 et consacré lui aussi à Lili Boulanger.
Tom Bourgeois avait déjà proposé une approche personnelle très réussie du « Quatuor à cordes » de Maurice Ravel, sur le deuxième disque du double album « Murmures » paru en 2018 sur le label Neuklang. C’est un véritable coup de foudre qui l’a poussé à faire de même avec les compositions de Lili Boulanger, effaçant comme par magie les plus de cent années qui le séparent de leur création, en les parant de nuances très actuelles.
Loin d’une reprise classique des thèmes, l’originalité de la réécriture et du réarrangement de ces pièces pourtant lointaines les rend d’une clarté et d’une sensibilité troublantes, en mêlant habilement et avec un soin d’orfèvre musique contemporaine, par moment chambriste, jazz et même free. De nouvelles émotions se libèrent à la réapparition lumineuse de Lili Boulanger, suscitant l’envie de la (re)découvrir.
« Thèmes et variations #1 » ouvre l’album et donne le ton, rythme haletant, précision des traits, couleurs vives et liberté. Une contrebasse enjouée au pouls speedé vous accueille, ainsi que des harmonies plutôt joyeuses, ensoleillées par le saxophone alto, le tout porté par une batterie déjà très en verve. On retrouvera plus loin trois autres parties de cette pièce de Lili Boulanger, en des miniatures aux humeurs variées qui boostent l’album en s’intercalant : furtive, nerveuse et expérimentale pour la #5, secrète, rêveuse et habitée de tumulte en sous-couche pour la #4, suite à la délicieuse miniature lunaire « Thème fantômes », et enfin d’une attachante douceur pour la #2 qui clôt l’album en forme d’aurevoir amoureux à « Lili ».
Puis voici le tour du céleste « Hymne au soleil », superbement enlevé, où la voix presque free de Veronika Harcsa est comme possédée par la force du souvenir. Concernant ce titre, et le disque « Hymne au soleil » évoqué plus haut, Lionel Belmondo son auteur précisait que « …les harmonies des deux premières mesures de l’œuvre sont exactement les mêmes que celles choisies par John Coltrane pour « My Favorite Things », de même que « … le rythme ternaire original par lequel débute cette cantate pour alto… ». Musique plutôt contemporaine qui épouse le jazz, étonnant ! Nous nous sommes amusés à en dénicher quelques signes sur certains des morceaux qui suivent.
Ainsi, dans le bref tumulte de « Thème épique », nous avons cru déceler un soupçon de « Nefertiti », à moins qu’il ne s’agisse de « Vonetta », les deux de Miles Davis et Wayne Shorter, impression à peine ressentie sur le langoureux « Thèmes d’amour en canon (6te) » qui suit, en plus décalé et low tempo, où s’écoule le flux mystérieux d’une intime alliance mêlant bois, cordes, et violoncelle.
L’enquête se poursuit avec « Thème haut perché » qui nous interpelle par une entame basse vigoureuse sur fond d’impacts survoltés, et une incursion furtive qui nous fait penser au « Lonely Woman » d’Ornette Coleman ». Bel hommage à Lili, peut-être parfois esseulée dans les tourbillons éclairés de son sur-don ? Douceur lyrique, éclairée d’un superbe chorus de contrebasse, suivi d’un conciliabule cuivré, puis le saxophone s’étire, et tout s’achève dans l’apaisement.
« Cortège » s’élance alors et nous émeut par la délicatesse du violoncelle, la voix, presque une supplique religieuse, accompagnée d’une clarinette, son ombre protectrice. Nous les suivons en silence.
« Jeff (10) épique », une pièce qui l’est vraiment ! Accueil saisissant du piano, à l’humeur « Glassienne, la répétitivité obsédante enrôle nos sens, nourrie de la densité croissante des sons et du tempo collectivement mené, de la plainte du saxophone sur fond contrasté de batterie fébrile et de grondement de cordes, quelle chevauchée ! … Le final nous calme, retour furtif au « jazz » façon « Thème épique ».
D’autres morceaux réactivent certains souvenirs de poignante façon. Parmi eux « Pie Jesu », l’une des pièces majeures du disque, comme elle le fût parmi celles de Lili Boulanger qui, très malade, trouva encore la force de la dicter à sa sœur, peu de temps avant sa mort. Une sorte de requiem où défile un kaléidoscope émotionnel, sorte d’épitaphe irréel innervé de libertés sonores, le chant d’une âme free. Même impression avec « Vieille prière bouddhique », composition écrite en 1917 empreinte de spiritualité. Finement réadaptée et interprétée par cet incroyable collectif, elle évoque le rythme lancinant de la vie, la purification de l’âme, la paix pour la Terre. Ajoutons la mystérieuse « Attente » qui magnétise par la douceur du chant, par la combinaison idéale des musiciens, et par la grâce de cette musique aux effets moirés de toute beauté.
Signalons enfin la parution début 2026 d’une suite nommée « Lili – Les Inédits » (lien en pied d’article), une agréable façon de poursuivre ce rêve éveillé que Tom Bourgeois et ses complices nous ont offert, nous invitant à entrer dans l’univers visionnaire délicieux de Lili Boulanger, que nous ne quitterions désormais pour rien au monde !
Par Dom Imonk
Igloo Records (vinyle et digital), BMC Records (CD)
https://www.facebook.com/tom.bourgeois.39
https://igloorecords.bandcamp.com/album/lili
https://igloorecords.bandcamp.com/album/lili-les-in-dits
















