Samedi 2 avril 2022, Rocher de Palmer, Cenon

Sylvie Courvoisier, piano
Drew Gress, basse
Tom Rainey, batterie

Construire un espace : quelques sons extirpés du piano hors les touches, la contrebasse sobre, grave nous y enfonce. Sylvie Courvoisier nous fait pénétrer en étrangeté, seule la batterie nous rassure apparemment régulière. Le tempo se fraye un chemin, cahotant. Le piano volontaire et déstructurant agace la batterie de Tom Rainey qui cherche à son tour l’engagement. Ils avancent, c’est certain, vers un monde riche, étrange. Quelques éclats d’obus coloré fracture la rythmique de Sylvie Courvoisier.

Les accords frappent l’imaginaire, une énergie dévorante, il y a du Pollock dans cette musique-là. J’y entends une colère régénérante, les instruments révoltent le tempo, l’assiègent. Si l’art traduit quelque chose du monde, c’est bien ici !

Chachaïser le tempo, en faire une épopée lancinante, déplacer en quelque sorte les perceptions, dérouter la musique, l’exhorter, l’exorciser…

Et puis… tout à coup, en tirer quelques sons alanguis, plaintifs, quelques bruits, quelques sons… et en faire musique. Intelligence de la composition exigeant sans cesse une relecture encore plus savante. Encore quelques éclats, puis la répétition parce qu’il existe un endroit où dérailler à condition de le construire, par dérivations. C’est la Lulu dance, celle des chats de Sylvie !

Quand Sylvie Courvoisier attrape les cordes du piano, penchée au-dessus comme une fée miraculeuse, elle nous soulève du sol. La raison devient déraisonnante. Elle multiplie les perceptions fines de nos émotions. Cérébrale ? Oui. Sensible ? Oui. C’est possible. Et ça tourbillonne, ça existe neurones et papilles. On a le goût de la musique au bout des lèvres, au bord des yeux, à l’orée des oreilles. Délicieusement chahutés dans nos représentations musicales, emportés par des musiciens débordant leurs instruments, les bousculant pour en extraire la chaotique richesse. Et Sylvie Courvoisier sait retourner à la paix, à l’harmonie plus immédiate, un instant, en écho inversé aux chimères inventées, le temps du Requiem d’un songe.

Suit un morceau urbain. On verrait défiler des gratte-ciels, leurs reflets les uns dans les autres, lumières diffractées, myriades de sensations du bout des doigts de cette magicienne obstinée qui traque les réseaux du son, ses tensions, ses crispations, ses balancements. Rien ne doit pourtant se dissocier.

Hystérie maîtrisée pour rendre l’incohérence du monde comme un manifeste. La contrebasse de Drew Gress martèle aussi ses revendications. C’est en même temps une musique qui digère toutes les autres, non pas pour les réduire, mais au contraire leur faire traverser la contemporanéité.

Le jazz est au cœur de sa modernité. Sylvie Courvoisier le défait parfois, pour en attraper les mélodies, les faire renaître et les découper à nouveau en construisant des édifices aux voûtes démultipliées qui s’entrecroisent habilement et follement. Elle entend ses faisceaux et les partage avec ses congénères, Birdies of Paradise, for Drew Gress.

L’hommage à Ornette Coleman ne vole pas en Eclats, mais pas loin...On entend bien ce désir puissant de saisir le jazz et le réfléchir comme plusieurs miroirs démultiplieraient les effets. Il ne faut pas être dupe, les éclats sont soigneusement orientés invoquant la lumière à sa meilleure densité. La batterie de Tom Rainey lance  les mêmes éclairs.

Simone Weil, portrait de l’engagement, goût pour la recherche, question d’équilibre et d’interrogations. Sylvie Courvoisier brosse son piano de ses mains affairées, multiples, tour à tour espiègles et douces…Tom Rainey caresse en écho les caisses de sa batterie… La Pesanteur et la Grâce ?

Une horde de chevaux longe les touches. Le tempo est à nouveau fracturé. Maintenir l’inquiétude du rythme, refus des conventions. Qu’importe, la beauté jaillit de l’insatisfaction à condition de ne pas s’en tenir à ce que l’on vient de créer, mais de le mettre en péril. Juste pour mieux entendre, rester en alerte, en éveil. Rupture, harmonie, gravité.

En rappel, une cathédrale engloutie sort progressivement des eaux, spectrale. Du mystère à sa révélation. Piano, contrebasse et batterie en dessinent les contours : onirique.

Sylvie Courvoisier trio : rêver ardemment le poing fermé.

Anne Maurellet, photos Alain Pelletier

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