du romantisme à l’Auditorium

En septembre dernier j’avais eu la chance d’assister à un concert magistral du quartet de Shai Maestro, le public en était ressorti bouleversé par tant d’émotion musicale. Pas question donc de rater son passage à Bordeaux dans le bel écrin de bois blond de l’Auditorium. Grâce au partenariat qui nous lie avec l’Opéra de Bordeaux, j’ai pu assister aux deux heures de balances dans l’après-midi à l’issue desquelles le pianiste a bien voulu nous accorder une interview.

Le travail caché des balances

J’étais curieux de voir comment allait se préparer un concert que Shai annonce toujours comme un saut vers l’inconnu (lire l’interview). Uns séance de balances, même avec une formation réduite comme ici un quartet acoustique c’est d’abord pas mal de technique, une cellule micro de contrebasse capricieuse, un jack à ressouder, des câbles à cacher, des retours à régler, un son salle vide à anticiper salle pleine et bien sûr des éclairages à inventer puis peaufiner. Le réglage de la batterie est lui aussi très méticuleux, position, hauteur des fûts, tension des peaux rien n’est laissé au hasard. L’autre aspect des balances est celui de ce qu’on peut appeler la répétition, surtout quand comme aujourd’hui le quartet n’a pas fait de concert depuis quatre mois, vous devinez bien pourquoi. Il faut se remémorer les thèmes, tout cela sans partition, les tonalités, rien n’est acquis pour ces musiciens pourtant aguerris, rien n’est automatique comme le croit souvent le public lors des concerts. Mais tout se met en place très vite et dans une ambiance des plus sereines où les rires fusent souvent.

En route vers l’inconnu et la beauté

C’est dans un Auditorium très bien garni que la soirée commence avec la présentation par Shai lui-même, d’abord dans un Français trop hésitant puis en Anglais, et nous expliquant qu’ils ne savent pas encore comment va se dérouler le concert. Et c’est ainsi qu’échangeant des regards, de petits signes les musiciens vont nous fabriquer un assemblage de leur répertoire puisant principalement dans le dernier album « Human », le seul en quartet. Cette approche libre de la musique donne ainsi à chaque fois un moment différent où le public a aussi une influence. Ici dans ce temple du Classique où, quelques amateurs de jazz ont pu se glisser, les codes sont différents, on n’ose pas se manifester en plein morceau. C’est un peu déroutant de ne pouvoir récompenser un chorus ou une envolée du quartet. Les applaudissements à la fin des titres n’en sont pas moins enthousiastes.

Chaque titre part d’un des musiciens, seul, puis petit à petit rejoint pas les autres. On a l’impression d’être pris par la main puis progressivement et sans s’en apercevoir d’être embarqué dans un tourbillon de beauté. Dans le jeu au piano de Shai on sent une forte influence classique mais sa main gauche rythmique nous ramène résolument vers le jazz en permanence. Voilà une poursuite piano batterie avec cet incroyable batteur Ofri Nehemya, elle est arrivée comme ça spontanément comme chaque moment du concert. Ecouter et voir Jorge Roeder le contrebassiste Péruvien est toujours un grand moment, respirant la bonne humeur il a en plus se son sens rythmique une faculté de sortir des mélodies de « son » instrument. Je mets des guillemets car justement cette contrebasse n’est pas la sienne et si son timbre ne nous est pas inconnu c’est qu’elle appartient à Nolwenn Leizour présente indirectement donc ce soir. Le trio est devenu quartet avec l’arrivée de Philip Dizack, le trompettiste dont on parle de plus en plus, un son flamboyant à la Christian Scott alternant avec une douceur feutrée, n’hésitant pas à se lancer seul, « à poil » ou a dialoguer en toute harmonie avec le piano. Un apport certain que sa trompette. Il y a beaucoup de poésie et de lyrisme dans la musique de Shai Maestro et un certain romantisme dans son approche, ce qui n’empêche pas le groove de percer, le bop d’exploser, toujours avec cette manière de nous embarquer progressivement.

En rappel, le quartet reprendra la même petite ronde avec laquelle il avait conclu à Anglet, mais ici une certaine retenue vis à vis de cette salle assez timide ne l’incitera pas à proposer au public de chantonner avec lui. Même musique mais la même émotion que celle qui nous avait submergés alors, une salle pleine fredonnant de longues minutes, guidée par quatre fantastiques musiciens. Ils le sont toujours.

PS : moment rare à la fin du concert, une fois la longue séance de dédicaces des CD terminée, les retrouvailles entre deux maîtres israéliens du piano, Shaï et Yonathan.

Interview de Shai Maestro

propos recueillis et traduits par Philippe Desmond

A la fin d’une séance de balances de deux heures, très studieuse après quatre mois sans jouer avec le quartet, mais très détendue, Shai Maestro, le bien nommé, a bien voulu nous accorder quelques minutes d’interview avec la grande gentillesse qui le caractérise.

AJ : en septembre dernier lors du festival de jazz d’Anglet, une émotion s’est emparée de la salle  un moment rare. Pourtant en début de concert vous nous aviez dit que vous ne saviez pas ce que vous alliez jouer. Comment avez vous fait ?

SM : bien sûr nous avons un répertoire mais vous ne savez jamais ce que la musique veut de vous. Parfois elle veut aller vite, pzrfois lentement, elle veut vous arrêter en plein milieu d’un morceau pour jouer sur une autre tonalité, vous retourner, tout cela peut être très flexible. Donc on apprend notre musique et ensuite on la laisse faire ! Nous n’avons pas de set list, pas d’idée a priori de comment on va se connecter les uns aux autres.

AJ : mais alors qui décide ?

SM : tout le monde ! Officiellement c’est mon groupe mais en réalité ça ne l’est pas, c’est une vraie démocratie

AJ : avez vous déjà joué à Bordeaux ? Vous savez que Yonathan Avishai habite ici maintenant ?

SM : oui plusieurs fois et Yonathan sera là ce soir.

AJ : ici à l’Auditorium, ce n’est pas un lieu de jazz, le public vient plutôt y écouter de la musique classique. Allez vous adapter votre répertoire ? Rolando Luna nous avait joué le Clair de Lune de Debussy en rappel !

SM : il y a beaucoup de musique classique dans mon jeu, je n’ai donc pas besoin de m’adapter.

AJ : comment est venue l’idée de passer du trio au quartet en plus avec une trompette, certes celle du talentueux Philip Dizacq ?

SM : il apporte un tel « pure spirit » , son esprit est si fort, et il a un son qui peut être puissant ou très doux et rond. Il nous apporte une dimension supplémentaire et il me comprend, on se comprend, pareil avec Jorge et Ofri. Le trio était une famille très unie, très proche et cela aurait pu être dur d’y intégrer une autre personne, changer les habitudes. Mais là la connexion s’est faite immédiatement, c’est fantastique.

AJ : J’avais aussi été impressionné par votre batteur Ofri Nehemya, où avez vous trouvé ce bijou ?

SM : c’en est vraiment un en effet, on joue ensemble depuis longtemps

AJ : mais il paraît si jeune !

SM : il a vingt sept ans maintenant !

AJ : Jorge Roeder apporte une note d’humour, de bonne humeur sur scène, est-ce pour faire un peu redescendre l’émotion ?

SM : oui toujours, il est incroyable.

AJ : un nouveau projet bientôt ou simplement et enfin la reprise des concerts avec Human que vous n’avez pas joué depuis quatre mois?

SM : on prépare un nouveau disque du quartet et je travaille aussi sur un projet avec un orchestre philarmonique ; ça va prendre du temps mais ça va être bien.

AJ : dernière question, pas trop effrayé de la situation mondiale ?

SM : on se sent tellement impuissant, on ne sait pas quoi faire.Même les gens puissants ne savent pas quoi faire…J’essaie de faire du mieux que je peux, je fais des dons, mais vraiment tout cela est terrible et on est démuni.

AJ : merci Shai et bon concert ce soir !

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