Après quelques fructueuses années de contacts courriels, d’envois nombreux d’excellents disques, dont vous avez pu lire les chroniques dans nos colonnes, nous avons enfin réussit à nous rencontrer pour de vrai, jeudi 21septembre, à Bordeaux, entre Alain. Alain Bédard qui nous a régalé d’informations du front canadien, et aussi beaucoup échangé avec notre président unique et préféré  de « ActionJazz » : Alain Piarou. Profitons d’un court compte-rendu de cet évènement pour faire un point sur la maison de disque que gère magistralement cet hyper-actif contrebassiste, compositeur, producteur de disques et de concerts, j’en oublie ?!

LA VIE D’EFFENDI 

Jusqu’à la fin des années ‘90, les labels de disques de ce grand pays de Canada sont essentiellement anglophones, ils enregistrent surtout les jazzmen qui sont autour d’eux et un peu ceux des USA, mais la part dédiée à la création musicale est partie congrue. Les musiciens de jazz à l’est du pays, de langue française, ont de grandes difficultés à se faire entendre hors de leur enclos. Ceux de Montréal commencent à tourner en collectif, un éphémère moment, puis Alain Bédard prend le toro par les cornes et sort les premiers enregistrements de création jazz québecois en 1999 (un 1er avril, si !)

Rapidement, des échanges et collaborations avec des labels européens (Naïve, Laborie, Cristal records…) ont permis à la toute nouvelle maison Effendi de mettre en relation des musiciens tel que Pierre de Bethmann, Baptiste Trotignon. François Théberge  avec d’autres, canadiens : Yannick Rieu (déjà en contact avec les frères Belmondo et Dee Dee Bridgewater.), Michel Donato et certains internationaux comme Lee Konit, où Effendi fait exploser les frontières et met en place des tournées en Europe, en Asie pour tout ce beau monde.

Commence aussi le groupe « Jazzlab  Orchestra » d’Alain B. qui tant à réunir les 2 solitudes canadiennes, distant de quelques milliers de kms, et de traditions aussi éloignées, dans un projet axé sur la création où vont pouvoir s’exprimer divers compositeurs, ce qui donnera une couleur totalement différente à chaque disque, multipliant les contacts et échanges.

Aujourd’hui, Effendi propose un catalogue de musique très éclectique, jazz, bien sûr, avant tout de création, mais contrairement aux boites plus « centrées » que nous connaissons en Europe, les genres, et les musiciens, sont bien moins « cloisonnés ». On y trouve du trad., du moderne, du contemporain, avec souvent les mêmes acteurs rompus, avec le même bonheur, à tous les styles

Près de 170 albums, 123 tournées internationales, 2000 concerts en bientôt 25 ans, beau score pour un petit label, mais aujourd’hui, les temps sont plus durs, Alain nous en parlera…

Comme de ce coté-ci de l’Atlantique, beaucoup de jeunes gens arrivent avec un gros bagage musical, grâce aux écoles qui ont largement évoluées, avec des professeurs à la hauteur. Ils vont jouer avec de vieux briscards, apporter un nouvel élan, une fraîcheur, nouvelles idées, directions… c’est aussi une satisfaction d’Alain que d’organiser cette alchimie constructive.

Il nous est grand temps de découvrir ce foisonnement de talents, souvent en interaction. Lorsque nous pensons au jazz canadien actuel, généralement, peu de noms nous viennent à l’esprit. Il est vrai que d’un aussi grand pays, peu peuplé, il n’y a pas trop de musiciens de jazz, pas de grosses têtes d’affiche non plus, mais ce n’est pas dans l’esprit du coin. Pour nos cousins lointains, la musique est avant tout un espace convivial, de rencontre, d’échange, de construction à plusieurs niveaux, chacun son tour aux manettes… Bien entendu, pour la plupart, ils se connaissent, se fréquentent, jouent ensemble. Les très bons, les bons, c’est pareil, aujourd’hui, demain, tout et tous évoluent, changent, reste surtout le plaisir, la joie, le bonheur, de jouer et d’écouter. Faire sauter les frontières, les genres, les niveaux et compétitions ! Et toujours s’entre-aider ! Au milieu de tout ça, Alain va jouer, non seulement de la contrebasse, mais aussi à Mr Loyal (ou Mr Export), en aidant, organisant, poussant, prévoyant, traversant les océans et les difficultés, grâce à sa merveilleuse vitalité et son entrain sans défaut.

Effendi, bientôt 25 age. Des projets ?  Plein ! Alain va nous en parler…

LES 3 ALAIN   –   RENCONTRE À  BORDEAUX

Rendez-vous place de la comédie réussi, installés à la terrasse d’un café, discussions sans temps mort, Alain Bédard a beaucoup de choses à nous raconter, Alain Piarou ne sera pas à court d’informations et d’expérience non plus dans l’échange. Les 2 Alain sont heureux de se rencontrer et de se communiquer des infos concernant directement leurs fonctions dans le secteur musical. 

A.B. arrive de Marseille, il y a retrouvé des amis musiciens  (Anne Pacéo, Rafael Himbert, Claude Tcham. …), pris des contacts de salles de concerts, visité une convention internationale …

A.P. évoque les difficultés actuelles de pérenniser les projets (festival de Caudéran) lorsque la politique s’en mêle, et qu’à la nouvelle direction de la mairie, le jazz n’est pas spécialement apprécié : « le jazz, heu… après 5 mm, je m’endors » . Difficile de faire le forcing face au mur, en plus des problèmes de subventions… et d’énergie, tellement de fronts, de projets à mener pour faire tourner la baraque, tout ça en bénévolat. 

Il nous parle aussi du turn-over des clubs de jazz sur Bordeaux, qui disparaissent peu à peu. Heureusement, encore pas mal de festivals pendant la belle saison dans le grand ouest, mais l’automne arrivant, ça se calme grave. Les Alain parlent des différents lieux locaux et de leurs organisateurs, qu’ils connaissent tous 2, il y a du monde, mais pas toujours simple à rencontrer. A.B. est venu à Bdx pour voir Patrick Duval, du Rocher Palmer, R.-V. annulé, manqué encore pour cette fois. Nombreux noms et villes sont cités, autre difficulté : contacter les décideurs à temps pour être dans la programmation, vu du Canada… d’où il faut aussi décrocher les subventions, à temps, bref, faut s’y prendre plus de 6 mois avant, après, selon la disponibilité des musiciens… Ouf. 

A.B. se débat dans tous le sens en prévision des 25 ans (en avril 2024) d’ Effendi, qu’il a bien l’intention de ne pas louper ! Il évoque d’autres lieux et organismes en Europe pour des concerts et résidences. Et puis les conventions, les salons, les forums professionnels, tous lieux de connections pour aller à la pêche… faut trouver les bons, et sérieux, accessibles. C’est le parcours d’un battant. 

Retour sur les capacités de Bdx, Le Rocher reste incontournable, d’autres salles sont possibles aussi…

Re Canada, on parle de Michel Lambert, qui composera pour le prochain « Jazzlab Orchestra », en décembre, miam. Il y a aussi des lieux de résidence, faut s’accrocher pour décrocher ! Pareil, démarchages, subventions, conventions, salons…

A.B. vient assez souvent en France, sauf que depuis la « pseudo » pandémie, beaucoup de choses ont ralenties, fermées, changées. Les directeurs sont souvent différents, et tout le boulot de mise en place est remis en question. Faut reconquérir les têtes. Reste tout de même les grosses locomotives : Vienne, Marciac, Paris, puis Coutances, d’autres. En Italie aussi, ça vit encore bien, sur de nombreux lieux bien fréquentés… (une centaine de festivals de qualité)

Nouveau projet au Canada : une émission TV hebdomadaire, JAZZ@VUE, très pro., qui aborde le monde du jazz dans sa diversité musicale et complexité de réalisation sous tous ses aspects (enregistrement, traitement du son, diffusion…) sur web. Ça marche ! Et aussi : de nouveaux enregistrements, nouveaux musiciens, l’histoire, et le travail avance. Il nous cite aussi de nombreux bons musiciens de Québec, de Montréal, beaucoup de saxophonistes intéressants comme : André Leroux, Rémi Bolduc, Chet Doxas, Benjamin Deschamps, Mario Allard, Annie Dominique, Claire Devlin, dont nous n’entendons (encore) pas parler. Il y a tellement à faire… 

A.P., à son tour parle, du travail de « ‘ActionJazz », les chroniques, le bénévolat, la recherche de nouveaux musiciens qui ont quelque chose (d’intéressant) à dire, et surtout du tremplin et du forum de janvier. Voila qui pique A.B., ça va l’obliger à prévoir de revenir à Bdx ! C’est vrai que c’est un très bel évènement, avec la création musicale mise en avant, les partenariats très divers, de notoriété nationale, dont FIP, le festival de Vienne qui reçoit les lauréats, avec un jury grande classe (Alex Dutilh, Géraldine Laurent…) et surtout,  dans l’œil gourmand d’A.B., la présence des principaux acteurs de la vie du jazz dans le grand ouest, producteurs, programmateurs régionaux (sur un quart du pays, c’est pas rien…)… Une collaboration entre les 2 Alain semble prévisible… d’autant que le jumelage Bordeaux-Québec risque de bien arranger la sauce. Et puis quelques bons musiciens locaux confirmés à rencontrer (Anne Pacéo, Frédérique Coudert… et bien d’autres). Simple : A.B. n’a même pas le choix, il sera là ! 

A.B. au Canada, en France, en Europe, mais quid des USA ? L’échange était souple, avant, la frontière poreuse, les intérêts multiples, et puis, Trump, le protectionnisme, c’est râpé. Des taxes qui sapent les élans, contacts frileux, malgré un syndicat commun aux 2 pays, ça passe plus. C’est devenu plus simple de venir en Europe ! Et puis la France, ça chante : les huîtres, le vin… Il nous raconte ses 1ères visites, l’enregistrement du 1er disque de Yves Lêveillé : « Signal Commun »,  celui de Yannick Rieu, Sigma, tant de rencontre avec des légendes (René Urtréger, Daniel Humair…) et une culture… Demain, R.-V. Avec un autre important personnage, initiateur de « Citizen Jazz » : Alain (encore 1) Leroux. 

On  parle des hauteurs de conditions (financières) insupportables entre les musiciens… 

Souvenirs et espoirs des grands acteurs français (Martial Solal, Stéphane Grappelli, Christian Vander, les frères Moutin..), des importants du jazz canadien (Paul Bley, Oscar Peterson), et de maintenant : François Bourassa, Gentiane MG, Rafael Zaldivar, Yannick Rieu, Michel Lambert…, et puis, après encore des rires francs et des sourires complices, des anglicismes rigolos dans le texte, quelques traits d’humour dont les 2 ne sont pas avares, racontages sur la carrière et anecdotes de Martial Solal, on revient aux nuages sombres du paysage dans le métier. 

L’épreuve des dossiers de subventions, véritables casse-têtes en trop de pages, pensés et rédigés de façon à décourager le néophyte, où l’on passe autant de temps à comprendre la question qu’à essayer d’y répondre correctement, du Kafka, dignes turpitudes de l’administration « Soviets », travail minant qui sera, sans doute,  tout juste parcouru distraitement par un fonctionnaire indolent, pour, peut-être décrocher une aide de misère, à peine plus de 10 % que ce qui est accordé à la musique figée, dite « classique »… Un calvaire. 

Enfin, signe des temps, la musique préfabriquée, industrialisée, pré-digérée, compilée en tas de 12, dispensée par les requins mondialistes du net qui se gavent sur la graisse des « mougeons » et la sueur de quelques rares créateurs perdus au milieu de piètres ouvriers du « commercial » (le jazz en est aussi bondé). Comme ça, en vrac, machinalement, sans infos, sans matière. Nous, les 3 « vieux », on peut pas. Un disque est un contexte complexe, la galette, ce qu’elle raconte en entier, la pochette et les indications du « making of », les line-up et les play-lists cohérentes, dates, lieux, personnages sollicités, les visuels qui sont partie prenante du « pack », nous autres, on peut pas s’en passer. Dans 50 ans ? On veux pas y penser ! Par trouille, par dégout. 

Qu’à cela nous retienne, heureusement qu’on a ça, et on lâchera rien, tant qu’on pourra…

Bon, c’est bin beau tout ça, on papote on papote, depuis presque 3 heures, il va être temps de vaquer pour chacun, ailleurs. Le temps d’une dernière blague, d’éclats de gentillesse, de R.-V. Prochains, promis on se voit en janvier, on prépare avril !

Bises et câlins, tapes dans le dos pour ne pas s’endormir en si bonne route

À bientôt les Alain

Par : Alain Fleche

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