Chanteuse et poète

Suite de notre passionnant (pour moi en tous cas héhéhé) et riche dossier sur Michel Lambert.
Aujourd’hui, Il est bien temps d’aborder la plus précieuse des comparses de Michel : son épouse Jeannette

J’ai rencontré Jeannette et Reg Schwager (Frère de Jeannette, grand guitariste que nous croiserons très bientôt) qui étaient de passage à Québec au début des années 80. Suite à plusieurs aller-retour, j’étais rapidement intégré à cette famille de Toronto. Walter (devenu depuis mon beau-père) est un grand mélomane, né à Java, très pointu dans ses opinions, sociologue et professeur, érudit dans de multiples domaines. Agatha, ma belle-mère et grande amie, née à Arnheim, était une artiste exceptionnelle en peinture et dessins, elle s’intéressait à tout, les arts, la nature, la médecine. Nous avons travaillé ensemble sur les techniques anciennes à l’huile, à Villefranche sur Mer. Reg, depuis qu’il est très jeune, est un guitariste prodigieux, avec une maîtrise totale du langage jazzistique et Jeannette, une chanteuse et poète naturelle avec une intelligence et une sensibilité extrême. Comme Obélix dans la soupe, je me suis retrouvé dans un oasis au milieu du désert.

Quel grand cadeau de la Providence que la rencontre de son alter-ego ! On peut facilement imaginer que cette réunion a permis de démultiplier ton imagination, tes sources d’inspiration et aider à la faisabilité de tes projets ?

Au début des années 90, avec le besoin de partager et documenter nos projets de musique sans fin, Jeannette, Reg et moi avons créé le label Jazz «From Rant». Nous avons produit plus d’une cinquantaine de disques, cd’s et cassettes. Sans être administrateurs ou commerçants, nous avons produit les disques avec Barre (Phillips) et Paul (Bley), nos projets ensemble ou séparément, le Maïkotron Unit, etc…

A la ville comme sur scène, n’est-ce pas ? Et votre plus belle réalisation commune ?

Mes plus précieux collaborateurs sont Jeannette, depuis trente-cinq ans, et Jérôme et Théo, nos brillants et surdoués ados! Devant eux, je suis constamment remis en question !

Quelle chance ! Qui ne rêve d’une telle harmonie familiale … permanente ! La fusion permanente entre vous é est tangible, veux-tu revenir sur votre travail commun ?

J’ai commencé à jouer avec Reg (son frère) en 1984 au Banff Jazz Workshop durant l’été. J’ai connu Jeannette peu après. A cette époque, sur 4 ou 5 ans, j’avais fait la transition entre l’Europe et les US plusieurs fois et je me dirigeais vers Toronto. Après quelques mois, installé dans cette ville, je quitte Toronto avec Jeannette en 1987, pour Amsterdam, une année. J’avais reçu une bourse d’étude du Conseil des Arts. En revenant à Toronto, pour une dizaine d’années, nous avons joué tous les trois (avec Reg) dans plusieurs contextes de musique et avons créé jazz from Rant. Nous avions aussi un quartet avec Kiki, l’épouse de Reg, violoncelliste. J’ai beaucoup travaillé avec Reg, en trio et avec la majorité des hautes pointures du mainstream Canadien Anglais, les jeunes et les vétérans. Jusqu’à aujourd’hui, avec Jeannette et Reg, sans interruption majeure, nous jouons souvent ensemble en trio, en voyages, dans des festivals, etc… Après Toronto, Jeannette et moi sommes allés en France pour presque 2 ans, au milieu des années 90. Depuis les années 2000 (plus ou moins), avec deux intermissions prolongées dans les studios du Québec à New York en 1998 et à Paris en 2007, nous vivons à Montréal (J’ai gardé mes activités, moins fréquentes à Toronto pour une décennie, après). Je te parle de cette période, un peu lointaine mais importante. Comme tu le dis si bien, la réponse n’est pas au bout du chemin, elle est le chemin. Les étapes de cheminement sont essentielles car il est possible de créer à partir de celles-ci. Dans la sélection des choix dans la création en général, il faut rejeter des éléments. Pour les rejeter, il faut les connaître. Pour bien jouer en dehors du temps, il faut le posséder parfaitement, pour aller jouer dans les structures parallèles en art, il faut connaître toutes les épaisseurs… (en peinture à l’huile, les couches premières, les fonds, sont plus dures ques les dernières couches et les vernis… si non, tout craque!)»

Intarissable ce Michel ! Mais comment se limiter lorsqu’on parle de l’essentiel de ce qui nous fait vivre ! Mais qu’en est-il du sentiment de Jeannette sur ces propos ? Gageons qu’il ne soit guère dissonant :

Portrait de l’artiste avec des fleurs…

Chant, basse, composition, poésie, photo, vidéo, art plastique… , mais que pourrait-il manquer à Jeannette pour combler son Michel de mari ! Avec des parents artistes et attentionnés, à naviguer parmi les pays, les cultures et créateurs de tout horizon, un frère appliqué et passionné, un regard ‘juste’ (elle est responsable de la plupart des photos illustrant la production de «Rant»), un timbre de voix particulier, des textes d’une grande sensibilité (on aimerait citer une autre canadienne : Joni Mitchell, ensorceleuse aussi, ou magicienne, 2 styles différents avec bien des qualités communes). Jeannette & Michel, duo à rajouter aux couples célèbres, mythiques et légendaires. Outre une vie privée comblée, une collaboration (presque) permanente dans la création, commune ou participativante les rend inséparables. Quelques disques sous son nom, présente dans nombre d’enregistrements de son époux où ce ne sont plus 2 talents juxtaposés, mais 2 facettes d’une même inspiration/ interprétation, qu’ils nous offrent, sortis d’une hotte abondante et intarissable… dont nous allons piocher quelques extraits :

LONE JACK PINE

avec Barre Phillips et Michel Lambert


Enregistré en 2000, en France, par «Jazz from RANT». A cette époque, Jeannette et Michel tournent en duo : «Black Fungus», à la recherche d’une alliance Poésie/Musique (selon l’approche de Cecil Taylor) et de ce qu’il y a d’essentiel dans la combinaison Mélodie/Rythme. Rencontre avec le maître contrebassiste (dont on épargnera éloges et qualités évidentes) peu de temps avant, une performance mémorable à Montréal, hop, prêt à enregistrer ! dont acte ! Ne nous étalons pas sur l’évidence de la fusion des talents qui forment cette rythmique parfaite, sur laquelle Jeannette exprime tout son art. Un art abordé à l’adolescence après les conseils avisés d’amis musiciens durant les jam’s. Gérer la Liberté, l’expression des intonations et accentuations, avec un avantage sur les instrumentistes : les mots ! Des poèmes, points de départ d’improvisations collectives, ici : «Célébrant la crise d’identité» de la chanteuse inspirée de ‘Fado’ (repérable dans la charge émotive, et l’emploi de variations harmoniques) , cherchant à concilier ses diverses origines et cultures de résidences (Pays-Bas, Indonésie, Canada, Europe…), afin de trouver, enfin, son monde, sa réalité. Alors, pas besoin de lui demander : – d’où venez-vous, où en êtes-vous ? La réponse est dans sa voix, ses silences, son chant. Les textes, pour autant cohérents qu’ils soient, sont aussi supports d’un ‘cri’ intime, une forme de force tranquille, éthérée ou affirmée, une lutte contre la facilité de se contenter de joliesse pour (faire) découvrir le Beau. Ici, il n’y a pas d’accompagnateurs, il s’agit d’un vrai trio, discussion à 3, chacun son mot à dire, à égalité, une poésie globale qui se déguste entre amis. on en redemande…
en voila :

SAND UNDERFOOT
https://open.spotify.com/album/4mSKeI1FUXu35IK7Ec0ETb?si=aAYMDukIRv-JGIBVoA2NYA

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Les mêmes, plus Paul Bley au piano, enregistré en 2004, au Canada

Le Grand Paul Bley, plus grand, plus beau que jamais, totalement au service du moment, des circonvolutions de la voix, des intentions de chacun, un petit quelque chose de Ran Blake ? pour des notes égrainées ou tourbillonnantes…
Disque dédié à la nature : «Du sable sous les pieds». Jamais bien sûr des repères habituels : marchons-nous sur une terre stable, ou bien en perpétuels évolution, changement, transformation ? Les textes parlent de forêts, déserts, plages, plaines enneigées et contours du feu… Faut-il fuir la ville ? C’est pourtant là que les artistes vivent, jouent, se rencontrent, et nous laissent le témoignage d’un moment présent.
Géométrie ouverte : discussions à 3,4, duo, soli…, selon affinité, ou thème, ou désir… La voix de Jeannette est plus posée, sûre d’elle, concentrée donc détachée, plus juste . Habitée et habillée de parures somptueuses, évanescence et matière solide. Les pieds ne touchent plus vraiment terre, mais le décor est bien vivant : les arbres frémissent sous la brise, les nuages vagabondent, la rivière glisse et sépare les collines, le feu illumine les visages joyeux et perspicaces. toujours quelques notes orientalisantes pour des textes qui interrogent : notre relation à ce qui nous entoure, nous motive, nous rend vivant, pour toujours, pour les temps qui changent, le temps d’une éternité, le temps d’un disque, unique et universel.

GENIUS LOCI MIXTAPE

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Jeannette, Michel + Reg Schwager, Julien Osty : guitare, Bona Alit : Percus, Greg Burk, Alexandre Grogg : Claviers, Glen Ferris : Trombone, François Théberge, Davide Barbarino, Laurent Charles : Sax, Barre Phillips : Contrebasse, Fendy Rizk : Basse

Toujours chez : Jazz From RANT

Pléiade de magnifiques musiciens pour accompagner Jeannette sur de nouveaux chemins où elle nous invite à la suivre. Début du voyage en 2018 qui passe par Paris, Espagne, Italie, Indonésie, Canada (en studio, en live, dans une cave, une maison en brique, atelier de peinture…), ce sera un long périple qui réclame une suite … à venir. Par groupe de 2, 3, jusqu’à 5 participants donnent la réplique à la chanteuse qui, outre ses propres textes, empreinte à Clementine Arderiu, Anne Brontë, Garcia Lorca ou Susan Briscoe. Des gens, des lieux, des inspirations diverses pour un ensemble fort cohérent où tout se tient de bout en bout sans rupture de ton. Comme le visuel du disque (par Michel), peinture-collage plein de fraîcheur, de couleurs et de gaieté.
L’ambiance de chaque titre est attachée à l’endroit, à la poésie et aux individus présents. Mélodies chantantes comme un Folksong qui se décline en libre improvisation, au gré de l’inspiration de chacun. Un vent doux équalise les mouvements, et les sons, sans en réduire l’originalité ; transcription d’un rêve, en mode continu, qui nous tient éveillés dans un décor kaléidoscopique de plantes exotiques et de fleurs colorées et odorantes. Disque-ambiance où les instruments interviennent librement, réunis harmonieusement dans une volonté commune de créer un sentiment de beauté mouvante, comme le collage, réalisé d’éléments organiques de tonalités différentes fédérées sur une trame, «fond de toile», support, décidé par le lieu et le texte. Ambiance feutrée, onirique, traversée d’une voix susurrée, chantante, fondue, omniprésente, forte, voire impérieuse, mêlée de sons épars, chorus hors repère, et réunis enfin dans la composition d’un tableau plein de charmes et de promesses d’Amour tenu.
Disque de poètes qui échangent et mélangent leur art, leur talent et leur douce folie en une œuvre qui parle à l’âme par vagues de jouissance retenue mais assumée. Un kaléidoscope où chaque nouvelle écoute fait apparaître de nouveaux assemblages de formes, de couleurs, de géométrie, douces et acidulées comme un bonbon qui n’en finit pas de nous faire fondre. C’est beau ! Vite Jeannette, la suite !
En attendant, on peut continuer à découvrir l’art de Jeannette sur de nombreux disque de Michel, par exemple :

UNCLOUDED DAY

chez : Jazz From RANT, distribué par : ayler records

Avec Raoul Björkenheim : Guitare et Mat Maneri : Violon

Enregistré en 2006 à New-York, sous un beau soleil de mai. Jeannette nous propose des poèmes de Emily Brontë. Ça joue, ça explose de joie, ça part dans tous les sens pour satisfaire les nôtres ! (pour faire le) Plein d’énergie et de force, pour ce tour de bonheur évident en ce beau jour de printemps. Une guitare un peu rock, qui s’accorde magnifiquement à la vigueur spontanée des fûts et métaux de la batterie, au point de souvent prendre des parties de basse pour assurer une base rythmique idéale où le violon (légendaire) et la voix se glissent et surenchérissent à qui s’amusera le plus à nous ravir. Enchaînements, cassures, rebonds, tout est là pour partager le sourire commun que l’on devine généralisé dans le studio surchauffé de tant de belles énergies. Musique libérée de prétention et d’a priori par des esprits sans cesse à l’affût d’une proposition ou réponse claire pour nourrir le feu de joie partagée. Des moments de grâce où 2 instruments, tour à tour, se retrouvent en tutti, serait-ce écrit ? Prémédité ? Mais non ! Juste la justesse de l’instantanée… et les prodigieuses qualités de ces musiciens complices accomplis. Un Bijou !

Il y a encore bien d’autres perles dans la discographie commune de nos 2 héros, découvrez-les ! Et faites les vôtres ! Attention, la voix envoûtante de Jeannette est addictive ! sans parler de la folie imaginative toujours renouvelée de nôtre bon vieux gentil diable de Michel.

Pour les plus (légitimement) curieux :
Site Web de Jeannette :
http://www.jeannettelambert.com/
Site Web de «Jazz From RANT» :
http://www.jazzfromrant.com/
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Avec Barre Phillips

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