Jazz et Flamenco devaient inévitablement se rencontrer. Les similitudes dans l’histoire des deux peuples, Noirs des Etats Unis et Gitans d’Espagne est trop similaire pour échapper à cette rencontre. Elle se fait d’abord en Espagne à travers les tentatives d’un Cubain, noir, saxophoniste El Negro Aquilino et du saxophoniste andalou Vilches puis aux Etats Unis par le guitariste réfugié Montoya puis par les jazzmen Lionel Hampton, Miles Davis, John Coltrane. Le rapprochement se poursuit en Espagne à travers le saxophoniste Pedro Iturralde et le guitariste Paco de Lucia, ouvrant la porte à une nouvelle génération et une plus grande intégration des deux musiques Jorge Pardo, Cano Domínguez, Carles Benavent, Rubém Dantas, Di Gerardo, Nuñez, Antonio Carmona, « Bola » Carbonell qui à leur tour ensemencent un terrain désormais propice.

Fin de siècle. Pardo appelle Benavent et Di Geraldo pour un concert en trio sur la scène du Teatro Central de Séville. Ce concert enregistré en vivo offre de belles perles dans l’idylle entre Flamenco et Jazz [1]. Une nouvelle fois on a droit à une version de « Donna Lee » de premier ordre, totalement soumise aux conceptions de Pardo comme dans sa composition « San Juan », le mix « Viva Cai/Las Cigarras » ou encore « De Perdidos al Río »…

Après Jazzpaña Carles Benavent est l’un des premiers à bénéficier du tout nouvel intérêt pour la conversation entre Jazz et Flamenco et il peut publier en 1995 des compositions personnelles enregistrées entre 1992 et 1994 pour lesquelles il a pu compter selon les moments sur Di Geraldo, Dantas, Pardo, Paco de Lucía, etc… [2]. Le disque révèle le talent du bassiste mais aussi des percussionnistes qui l’accompagnent dans des duos ou trios et qui à ce moment n’ont pas d’enregistrements personnels. On peut faire émerger « Madrid », « Dicen de Mí »…

« Chano » contribue sans relâche à la diffusion du nouveau langage, entraînant avec lui Guillermo McGill, Javier Colina ainsi que les fidèles compagnons de route que sont Tino Di Geraldo, « Chonchi », Joaquín Grilo, le guitariste flamenco Tomatito et de plusieurs percussionnistes dans le disque Hecho a Mano [3].
A la suite du succès de Jazzpaña, deux participants espagnols du projet, Pardo et Benavent ainsi que le saxophoniste américain Michael Brecker, répondent à l’invitation du guitariste flamenco Gerardo Nuñez qui veut rééditer l’événement. Il n’y a plus de big band mais de trois à huit musiciens parmi lesquels, outre les trois mentionnés ci-dessus, « Chano » Domínguez, Tino Di Geraldo, le saxophoniste Perico Sambeat et plusieurs flamencos pour les voix, palmas et percussions. Nuñez avait plusieurs années auparavant tenté sa chance dans cette approche entre Flamenco et Jazz à travers deux titres, « A Gil Evans » et « Flamencos en Nueva York » [4].
Alors que Jazzpaña était basé sur des compositions originales de Mendoza, Jazzpaña II puise dans le répertoire traditionnel du Flamenco et des compositions des acteurs du disque [5]. Certains thèmes ne font qu’effleurer l’union des deux musiques, versant plus vers un Flamenco moderne mais « Jerez-Chicago » en trio avec guitares et cajón ; « Blues for Pablo » avec « Chano », trois saxophones et flamencos; « Para Chick », s’inscrivent dans la rencontre fusionnelle entre les musiques.

Les jazzmen ne sont pas les seuls à travailler sur ce rapprochement entre Jazz et Flamenco. Les gitanos le font également -on doit noter que ceux-ci à l’image du groupe Ketama travaillent aussi sur un rapprochement entre Flamenco et Rock-. Le trio La Barberia del Sur -Enrique Heredia, voix, percussions ; Juan José Suárez et David Amaya guitares et chœurs-, invite en 1997 des jazzmen pour leur disque Algo pa’Nosotros [6], en premier lieu le trio Domínguez, Benavent, Pardo et selon les besoins, le batteur Jordi Rossy, Di Geraldo, Dantas, McGill, Manuel Machado, trompette et les flamencos Antonio « Bola » Carbonell, María Heredia, Enrique Morente, choeurs et palmas etc… La plupart des morceaux sont composés par La Barbería del Sur. L’approche est différente, partant systématiquement des bases flamencas alors que ce n’est pas une règle quand les jazzmen sont à l’origine d’un projet. Mais ces derniers offrent un appui jazzistique solide sans que le disque n’atteignent la fusion des deux musiques que l’on trouve dans les meilleurs travaux de Pardo, Domínguez cités précédemment. « El Recreo » est la meilleure réussite.


Le début du XXI° siècle marque un boom dans cette idylle.
Il appartient de valoriser une autre production du trio Pardo, Benavent, Di Geraldo de 2007, Sín Précédentes [7].
Les figures historiques que nous avons mentionnées poursuivent leur route. « Chano » Domínguez entraîne derrière lui des jazzmen qui à priori n’étaient pas destinés à expérimenter la fusion Jazz et Flamenco, ayant déjà un nom bien implanté dans le monde du Jazz en Espagne, comme c’est le cas de Javier Colina, cité à plusieurs reprises, mais aussi de Mario Rossy, contrebasse ; Marc Miralta, drum ; Llibert Fortuny, saxophone alto…[8].
Certains s’émancipent et à l’écart des précurseurs tentent l’aventure. Beaucoup ont une très solide formation de Jazz, comprennent théoriquement la musique flamenca mais n’ont pas forcément la culture, le vécu indispensable. D’autres sont des flamencos et ne maîtrisent pas complètement le Jazz ou ne cherchent pas l’intégration complète des deux genres ce qui donne des productions inégales avec très souvent un retour au « collage iturraldien ».
La liste de tous les jazzmen espagnols -plutôt les jeunes- qui ont ainsi tenté leur chance est très longue sur la dernière douzaine d’années et s’allonge toujours davantage avec même, à l’instar de Jorge Pardo [9], des voyages vers des musiques plus orientales encore remontant vers les régions d’origines du peuple gitan ou vers celles de ce peuple arabe qui a marqué  de manière indélébile la culture espagnole, ce qu’avait bien perçu Paco de Lucia dans son projet et disque Zyryab [10].
Citons-en trois parmi cette multitude.
L’excellent pianiste Juan Cortés s’est parfaitement  glissé dans les traces de son maître « Chano » comme le montre son disque Jurepén [11] pour lequel il invite Jorge Pardo, McGill, son frère  Salva Cortés, excellent joueur de cajón et d’autres artistes flamencos. 
En 2007 le guitariste flamenco Agustín « El Bola » Carbonell, s’associe avec Pardo, « El Piculabe », voix ; José Gregorio Lovera, violon et Sergio Ceballos, piano ; des percussionnistes, pour enregistrer Desvarios [12] et en 2011 avec Javier Colina pour Rojo y Rosa [13]. Le langage s’inscrit davantage dans la démarche Nouveau Flamenco que dans celle de Pardo et Domínguez.
Le saxophoniste ténor Kiko Berenguer s’est aussi aventuré avec succès dans un disque de jazz aux accents andalous, Aire [14] pour lequel il offre sept compositions qu’il interprète avec de purs jazzmen à la basse, l’accordéon ou à la trompette selon les besoins et des flamencos pour la guitare, les percussions, les palmas. Quelques belles créations comme « Aire », « Canela y Menta » « Dancing with the Moon » ponctuent le travail.

Il convient de citer aussi les grands ensembles qui, après les disques Jazzpaña, ont abordé le dialogue entre les deux musiques. Le plus souvent ce dialogue n’est pas basé sur une fusion mais sur une juxtaposition des deux musiques.
Deux grands big bands sont à mentionner. Celui organisé par Perico Sambeat, saxophoniste alto du disque Jazzpaña II, qui enregistre son propre projet crée pour le Xabià Jazz Festival en 2007, Flamenco Big Band [15]. Toutes les compositions sont de Sambeat qui réunit les meilleurs jazzmen valenciens, quelques autres figures à l’image de Javier Colina, Mike Mossman -trompette- et des flamencos comme Ángel « Cepillo » Sánchez, cajón, palmas et percussions diverses ; Gerardo Nuñez, guitare flamenca ; Miguel Poveda, voix ; Carmen Cortés, palmas et zapateo. Le projet est complexe. On peut trouver dans un même thème du chant flamenco accompagné soit seulement de la section flamenca, soit du big band ; le big band qui joue flamenco ou ce même big band jouant purement jazz.

Autre grand big band, celui de l’hispano-néerlandais Bernard Van Rossum, le BVR Flamenco Big Band offre également de belles conversations, l’orchestre n’est pas exclusivement composé de musiciens espagnols mais possède une section flamenca -incluant sur scène une danseuse- et, assurant la liaison entre la section et l’orchestre, le piano, la batterie et la basse. Le BVR Flamenco Big Band ne dédaigne jamais faire appel à des invités comme l’harmoniciste espagnol Antonio Serrano, le bassiste Carles Benavent ou encore des figures purement flamencas. Deux productions sont à mettre en évidence Jaleo Holandés [16] et Luz de Luna [17]. Comme dans le disque de Sambeat, les deux musiques peuvent s’imbriquer, prendre leur indépendance, se mettre au service l’une de l’autre…. On mentionnera parmi les réussites « Luz de Luna ».
Patrick Dalmace (fin)
Relecture de tous les textes: Juline Lambert


[1] « Benavent, Di Geraldo, Pardo. El Concierto de Sevilla», Seville 1999, C.D.  Nuevos Medios 15772.[2] «Carles Benavent. Agüita que corre », Espagne 1992/1994, C.D. Nuevos Medios 15646.
[3] «Chano Domínguez. Hecho a Mano», Madrid 1996, Nuba C.D. 7759.
[4] « Flamencos en Nueva York », Allemagne 1989 L.P. Verabra Records 28. Réédité C.D. Flamencos Accidentales 5046600562.
[5] « Jazzpaña II », Madrid 2000, C.D. ACT 9284.
[6] « La Barbería del Sur. Algo pa’ Nosotros », Madrid 1997, C.D. Nuevos Medios 15724.
[7] « C.Benavent, T.Di Geraldo, J.Pardo. Sín Precedentes », Madrid 2007, C.D. Nuevos Medios 15907.
[8] « Chano Domínguez. New Flamenco Sound », Madrid 2005, C.D. Universal 0602517241909.
[9] « Jorge Pardo. Historia de Radha Krishna », Madrid 2014, C.D. Folmusica.
[10] « Paco de Lucía, Zyryab », Espagne 1990, C.D. Philips 846707.
[11] « Juan Cortés. Jurepén », Espagne 2003, C.D. Nuba Records 7709.
[12] « A. Carbonell. El Bola/ J. Pardo, Desvarios», Espagne 2007. C.D. Nuba Records 7800.
[13] « A. Carbonell. Rojo y Rosa», Espagne 2011, C.D. Nuba Records 7724.
[14] « Kiko Berenguer. Aire », Madrid 2013, C.D. KB 011.
[15] « Perico Sambeat. Flamenco Big Band », Valencia 2007, C.D. Universal 0602517808294.
[16] « BVR Flamenco Big Band. Jaleo Holandés », 2014, Amstel Records
[17] « BVR Flamenco Big Band. Luz de Luna », 2016, autoproduit.

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