Plusieurs facteurs nous incitent à penser qu’il était inéluctable que Jazz et Flamenco se rencontrent. Certes aujourd’hui, dans notre société sans distance, il est facile pour des musiciens d’acquérir quelques connaissances sur des musiques lointaines, autrefois difficiles d’accès et, forts de leurs acquis musicaux, de mêler ces musiques, ces rythmes venus d’autres terres avec le Jazz pour faire un truc, trouver une ouverture sur le marché ou tout simplement pour s’amuser et se faire plaisir

Mais la rencontre entre Jazz et Flamenco est bien différente de toutes ces aventures si on excepte celles qui ont engendrées le Jazz Afro-Cubain ou le Jazz de Django.

Les deux musiques Jazz et Flamenco émergent dans des régions semblables, deux grandes plaines, celle du Mississipi d’une part et celle du Guadalquivir d’autre part. Elles naissent au sein de populations qui sont arrivées là, pour des raisons différentes mais bien contre leur gré, et qui ont perdu la quasi-totalité de leurs racines originelles. Le climat y est clément. Les Noirs comme les Gitans y ont vécu longtemps en extérieur dans les champs de coton pour les premiers, sur les chemins pour les gens du voyage. Dans les deux communautés, l’histoire, les traditions, se transmettent oralement ce qui entraîne une perte inévitable au fil du temps.

Les lecteurs de la Gazette Bleue n’ont nul besoin de longues explications sur les conditions d’émergence du Jazz … l’esclavage des africains, le travail dans les champs, l’interdiction de leurs religions, de leurs cultures… l’abolition de l’esclavage, la migration vers les villes à commencer par La Nouvelle Orléans, la ségrégation…
Quelques notions supplémentaires concernant les Gitans peuvent être utiles pour comprendre le rapprochement. Le peuple dont ils sont issus vit en Inde et au Pakistan. Au XI° siècle un souverain afghan commence à envahir et piller régulièrement la région, à détruire les temples, affamer la population, faire des milliers de prisonniers qu’il libère en les contraignant à l’exode. Ce peuple commence alors un périple qui le mène vers l’ouest, la Turquie, la Grèce -que les Gitans appellent « Egypte mineure » -, l’Europe centrale, dont les actuelles Bulgarie, Serbie, Hongrie, Slovaquie, l’Allemagne, la Belgique … Aujourd’hui selon les lieux qu’ils occupent ce sont le Roms, les Tziganes, les Bohémiens, les Manouches, les Gitans etc …. De France ils passent en Espagne en 1425. Gens du voyage ils se déplacent dans la péninsule, trouvent une terre, un climat hospitalier, une grande rivière, une plaine, des forêts, l’Andalousie, où ils s’installent en 1462 et à travers laquelle ils continuent à se déplacer.


Les Gitans sont bien reçus. On apprécie aussi à cette époque les qualités de forgerons que beaucoup possèdent et qui sont bien utiles dans cette période de reconquête militaire du pays par les Rois Catholiques Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon qui finissent par chasser les musulmans installés depuis 800 ans en Espagne, notamment dans le sud, mais appréciées également dans les nombreux conflits internes entre seigneurs. La paix revenue on commence à voir los Gitanos sous un autre jour. Leurs coutumes, leur langue, leur itinérance sont mal vues. Bien qu’ils aient beaucoup usé de la religion et de leur souhait d’aller à St Jacques de Compostelle pour obtenir des laissez-passer à travers les pays leur lien avec le catholicisme est loin d’être rigoureux. Les Gitans lisent dans les lignes de la main, tirent les cartes et c’est peu compatible avec la religion. Ils ont la peau sombre… comme les Turcs qui sont orthodoxes et l’amalgame est rapidement fait. Et après avoir été bien reçus la couronne d’Espagne commence au début du XVI° siècle à les persécuter et les contraint à cesser cette itinérance, à se sédentariser sous peine d’être chassés ou emprisonnés. Ils doivent avoir un métier fixe. Beaucoup s’installent à la périphérie des villes ou dans certains quartiers de celles-ci comme le célèbre quartier Triana de Séville mais aussi à Jerez, Cadíz etc…
Cette persécution ou, dans les meilleures époques cette marginalisation, se poursuit quasiment sans interruptions jusqu’à la fin du Franquisme.

Aux Etats Unis avec la fin de l’esclavage (Lincoln, XIII° amendement, 1865) les Noirs sont contraints d’assumer leur propre vie, de trouver un travail et si certains restent aux travaux des champs, beaucoup d’anciens esclaves se dirigent vers les villes comme l’ont fait les Gitans.
Deux imposantes cités et leurs environs immédiats vont devenir les lieux de vie des ceux qui viennent de retrouver la liberté et des Gitans. La Nouvelle Orléans pour ceux de la vallée du Mississipi, Séville pour ceux de celle du Guadalquivir.
Au moment où le Blues, le Pré-jazz et le Jazz vont naître les Noirs de La Nouvelle Orléans, installés dans certains quartiers de la ville notamment Up Town vont occuper la rue prolongeant ainsi cet attrait pour l’extérieur imposé pendant l’esclavage et y développer les fêtes de rues, les rassemblements sur Congo Square, les défilés de fanfares pour toute occasion, fêtes champêtres, repas, concerts, excursions en bateau, bals, funérailles.
Les Gitans, bien avant cette époque, vont vivre eux-aussi plutôt en extérieur ce à quoi toute leur itinérance les a habitués. Les patios des maisons sont le lieu de réunion et là vont se dérouler les fêtes familiales et entre amis et s’élaborer toute une vie musicale qui dès le milieu du XVII° siècle va contribuer à l’émergence de ce qui sera le Flamenco. Cette vie créative se poursuit le soir dans les tabernas situées dans les villes et les ventas toute proche.


De la même manière que les Noirs adorent les défilés de fanfare, les grands rassemblements, les Gitans aiment les grandes fêtes, plutôt religieuses, comme les processions de la Semaine Sainte, qui se déroulent dans les villes.

Ainsi ce n’est pas chez les gens du voyage mais chez les sédentarisés que nait et se développe le Flamenco, tout comme le Blues et le Jazz n’émergent que dans les villes où se sont installés les anciens esclaves et non pas dans les campagnes où certains sont restés travailler.

Dans la construction de ces nouveaux mondes musicaux que sont le Blues, le pré-Jazz et le Flamenco entrent de multiples apports extérieurs.
En ce qui concerne le Blues et le Jazz sans évidemment minimiser le rôle de l’héritage africain, il faut le modérer. La répression exercée par le protestantisme a fait disparaître les rythmes et les instruments africains si on excepte le banjo, utilisé dans chants de travail, les premiers moments du Blues, les musiques pré-jazz et le Jazz.  Les instruments sont des apports occidentaux.  Les défilés des fanfares que nous avons mentionnés et qui sont l’héritage des défilés napoléoniens -dont le goût vient de l’époque à laquelle la Louisiane était une possession française- a popularisé les tambours, trompettes, violons, trombones, clarinettes et d’autres instruments tombés en désuétude ainsi que l’entrée des harmonies européennes. Il reste toutefois de l’héritage africain le rythme syncopé, la polyphonie, les vibratos, les timbres vocaux, le mode question-réponse. Les rassemblements comme ceux de Congo Square portent aussi la marque plus africaine des esclaves qui ont fui la révolution haïtienne pour se fixer à la Nouvelle Orléans qui apportent certaines traditions vodou.
Les Gitans eux-aussi vont puiser des influences dans leur environnement immédiat, à savoir la musique espagnole, andalouse et la musique arabe dont la culture reste bien ancrée dans le pays: on occupe pas une terre durant huit siècles sans y laisser des traces y compris africaine car les arabes durant cette d’occupation ont amené des esclaves Noirs qui eux aussi, marginalisés, se sont mêlés ensuite à la population gitane. Ces derniers apportent cette alternance que l’on trouve donc dans le Blues et le Jazz (et même jusque dans les discours de Martin Luther King) et dans le Flamenco à travers le dialogue voix/guitare.

En ce qui concerne les instruments, le Flamenco a incorporé les castagnettes du folklore andalou, présentes dans la péninsule depuis des siècles -arrivées avec les Phéniciens- et sans doute la guitare car à l’arrivée des Gitans ce n’est pas l’instrument à cordes qu’ils utilisent mais plutôt les luths, ouds ou d’autres cordophones adoptés dans les pays traversés.

De la même façon que le Blues, le pré Jazz et le Jazz, accompagnant une migration de Noirs et de petits Blancs à la recherche de travail, remontent le cours du Mississipi pour gagner le nord des Etats Unis et se répandre, comme si le fleuve débordait, à travers le pays, le Flamenco quitte progressivement les berceaux du genre, Séville et les rives du Guadalquivir, Jerez, Cadíz pour gagner l’ensemble de l’Andalousie où il va évoluer selon les régions où s’installent les Gitans.

Les premiers thèmes du Flamenco, les vieilles Tonás, ne sont pas fondamentalement différents de ceux du Blues et du Jazz. La similitude des difficultés rencontrées par les Gitans et les Noirs tout juste sortis de l’esclavage l’explique en grande partie. La manière de les exprimer certes est différente. Ils tournent autour de la triste vie qu’ont les familles, l’amour, la mort, les persécutions, la prison, la liberté, la mère et l’absence de perspectives.
Dans le Blues ils abordent le racisme, la pauvreté, certains parlent de la solitude ou du voyage. Ils s’expriment contre les violences conjugales et les mauvais traitements, la difficile arrivée des Noirs dans la ville…

Passé l’époque où les créations naissaient dans les familles pour le Flamenco, entre amis sur un banc pour le Blues, les deux musiques vont poursuivre leur élaboration dans des lieux plus définis.

On est à la fin du XIX° siècle, les premières évolutions vers le Jazz se font dans les bordels de La Nouvelle Orléans, ceux de Storyville, sans doute ceux des villes le long du fleuve, puis les premiers clubs de Chicago, New York et Harlem. Ces clubs sont des endroits relativement fermés. Le public est en osmose avec les musiciens. C’est là qu’on peut créer, développer ses idées ou ses motivations car on exprime quelque chose qui est destiné à entrer en contact avec les sentiments, le ressenti du public. 
Le Flamenco sortant des patios des maisons familiales, des tabernas et des ventas gagne au milieu du XVIII° siècle les Cafés Cantantes. C’est là qu’évolue, se cultive le Flamenco. Pas de spectateurs, d’auditeurs, mais des co-acteurs qui sont là pour partager et retrouver dans les nuits des cafés ce qu’ils ressentent, tout comme pour les Noirs et petits Blancs dans les clubs de jazz. Et c’est là qu’apparaissent les chanteurs et musiciens professionnels.

A ce stade les deux musiques, Blues/Jazz et Flamenco présentent des points communs comme la perception de la musique comme un dialogue, l’utilisation du contrepoint rythmique, le phrasé non linéaire et la structure question/réponse du Blues et du Jazz qui a sa correspondance dans le Flamenco dans la relation chanteur/guitariste ou chant/danse.

Mais pour que Flamenco et Jazz se retrouvent fallait-il encore une rencontre physique ! Elle ne pouvait se faire qu’aux Etats Unis, berceau du jazz ou en Espagne, terre du Flamenco.
Il semble que, malgré une présence gitane outre-Atlantique, jamais aux Etats Unis dans la première moitié du XX° siècle flamencos et jazzmen ne se soient approchés.
Reste l’Espagne. Le Jazz y arrive après la II° Guerre Mondiale en provenance de Paris. On commence à l’entendre dans les Casinos de la Côte Basque, Barcelone, puis Madrid. Mais c’est à travers une improbable rencontre que les deux musiques entament un noviazgo, en quelque sorte des fiançailles.

Patrick Dalmace (à suivre)
Relecture du texte Juline Lambert.

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