Bleu

Art Transmutatoire, la suite : Bleu. Conçu sur le même mode opératoire que le précédent (Rouge), avec dessins, croquis, couleurs et formes informelles. Enregistré en Décembre 2019 à ‘Old Church of St-Mary, Londres, avec du bien beau monde pour un très beau disque
Est-ce (encore) du Jazz ? Question récurrente (et pas nouvelle), que d’aucun se posèrent à l’apparition du Bop, puis du Free, maintenant concernant la ‘Musique Improvisée’… Est-ce (toujours) de la musique ? Ce bon vieux (très vieux) Danhauser (in : théorie de la musique) considère que la musique est l’art d’assembler des sons afin de rendre l’ensemble agréable à l’oreille. Nous répondrons : tout dépend des sons utilisés… et de l’oreille ! Sans parler de ce que d’aucun jugera ‘agréable’ ! Après tout, certain entendront une suite cohérente (et harmonieuse) dans une scène de rue, un rythme de marteau-piqueur, une rixe violente ou un regard entre amoureux, dans un chant d’oiseau ou de baleine, dans l’assemblage d’une porte et d’un soupir, même, et surtout : dans le silence. La musique, en tant que telle, est appréciée par le nombre, sans effort ni repère,  lorsqu’elle s’approche de la Beauté absolue : l’art sacré en est, probablement, le fleuron en ce qu’il est non suggestif, entièrement voué à son sujet sans considération personnel, et tend, donc, vers le bien, le juste, le beau, devenant ainsi, accessible et touchant directement le coeur et l’âme du spectateur/auditeur… Une autre considération, et motivation, est de se retrouver soi-même dans une œuvre ; trouver un sentiment, une émotion, un complexe, une déviance qui fait écho à sa propre individualité. Nombre de créations n’ont besoin d’être jugées ‘Belles’ (dans son acceptation totale) pour toucher un public qui se reconnaîtra dans la problématique de l’auteur. Bien entendu, plus le défaut (éloignement du bien/juste/beau) est généralisé parmi la population, plus l’auteur pourra accéder au succès… pendant un instant, une époque, une génération… seul le Beau universel pouvant prétendre à l’intemporalité. Après, une forme d’art peut aussi être un guide pour créer, modifier un état d’esprit, un sentiment… (la musique…les mœurs, tout ça…), nous y reviendrons.
Bleu est un mot récent. Avant le Moyen-Age, on parlait de noir, plus ou moins clair, ou sombre. C’est ainsi que la couleur, entre autres, dévolue à Marie, rapproche l’archétype chrétien de la Vierge Noire, symbole antique de la ‘Materia Prima’, en tant que potentiel de toute matérialité.       
Bleu du ciel, et de la mer (qui en est le reflet), avec toutes les nuances observables selon l’éloignement d’une source de lumière. Du bleu transparent près du soleil, au noir le plus opaque dans les profondeurs aquatiques et les étendues de l’univers privés d’étoile proche. D’ailleurs, la vignette illustrant (inspirant) le titre ‘Abysses Célestes’, principalement teintée de bleu (en camaïeu), comprend quelques poissons (pas tous en bien bon état) et un cheval ailé (hippocampe aérien ?). Mélange de l’eau et de l’air : la neige, avec des ombres en à-plat, avec des traces : bleu (d’après Michel, pour lequel le nom du disque provient du 2nd titre : ‘La neige pointillée de bleu”, le dessin comporte une projection de couleur bleue près d’une partition de musique, un à-plat sombre, une scène champêtre, et d’autres trucs…)
Michel répond à propos du choix des musiciens, et d’un second batteur : “Dans le cas de Bleu, j’avais une large palette possible dans le choix des musicien/ciennes. J’aime orchestrer avec des couleurs nouvelles et inhabituelles.  En premier, c’est la qualité de l’instrumentiste et l’instrument importe beaucoup moins… aussi j’aime le son d’au moins deux batteurs. C’est multi rythmique et multi géographique! “. Quelle chance de pouvoir disposer d’autant de talentueux partenaires ! Pourtant, pas de chorus extravagant ou paroxystique, ni simplement remarquable (quoique…), alors, on peut se demander : à quoi bon s’entourer d’instrumentistes de ce niveau et ne pas exploiter l’étendue de leur talent ? Simplement pour le son, le feeling, la justesse, l’écoute, la relation de l’ensemble, et surtout pour l’ambiance désirée !
Car il s’agit bien d’un disque d’ambiance, un peu spécial, certes, mais ce n’est pas de la musique conventionnelle qui nous est donnée ici. Juste : une sorte de bleu, pour un voyage au bout de la couleur, au bout de la nuit, au fond de l’océan. Là où il ne reste ni lumière, ni forme, ni repère, plus rien pour se situer, ni s’en échapper. Ce n’est pas une obligation d’accepter une torture, suffirait de débrancher, non, juste un accompagnement dans un univers inconnu, à l’extrême de nos limites, au coeur de nos peurs. La peur est toujours liée à l’angoisse de la disparition, l’appréhension de la mort, la dissolution de notre être. Et pourtant, dans ce bleu sombre, presque noir, où plus rien n’est perceptible, où les sens sont déboussolés, où les questions n’attendent plus de réponse, il se passe plein de choses ! Et puis, l’oreille s’habitue, comme la vision s’affine dans la nuit noire après un moment d’adaptation. Comme d’un pavé mosaïque où le blanc le dispute au noir, la résolution est dans l’équilibre. Un son qui revient n’est déjà plus inconnu. Un glissando terrifique, pour peu que l’on le considère comme un accessoire d’un ‘train fantôme’, n’est plus terrifiant. Des batteries qui sourdent ou emplissent de battements arythmiques, de bruissements inquiétants, de coups de cuivre comme chocs de chaînes auxquelles nous serions attachés, le sentiment de malaise s’enfuit avec notre désidentification de l’image proposée en devenant spectateur lucide, attentionné mais détaché. Suivons la voix(voie) de Jeannette : chant de sirène pour égarer le navigateur mal assuré… ou guide dans les limbes, avec sa présence diaphane, angélique, innocente, qu’aucune crainte, frayeur, doute ne peut atteindre. Il lui arrive de lutter à l’encontre de la tentation de céder au gouffre caverneux et enivrant désigné par le grand Phil Minton, peine perdue pour lui, la magie suscitée par la fée virginale dépasse les appels du sorcier aux intentions  funestes. Batailles de vents de toutes forces, cordes croisées comme ligaments trop sollicités, claviers ondoyants dans des ondes incontrôlables , et ces battements ponctuant la progression du voyageur, pour mieux l’affermir entre le pilon et le socle, pour, enfin, le ramener sur terre ferme, où maintenant, il ne sera plus tout à fait le même qu’avant cette traversée mystére-rieuse (mais oui c’est pour de rire !?) . Une belle leçon de maîtrise du son, de son ‘soi’, et de l’autre. Encore un très beau disque de Michel Lambert ! Grand Art ! Merci 

Jeannette Lambert : Voix, Poésie / Phil Minton : Voix, Trompette / Hyelim Kim : Taegum / Caroline Northover : Sax / Veryan Weston : Orgue / Steve Beresford : Piano elec. / Susanna Ferrar : Violon / John Edwards : Basse / Trevor Taylor : Vibra / Steve Noble : Batterie / Michel Lambert : Batterie

Chez : JazzFromRant
Par : Alain Fleche

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