Auditorium de l’Opéra de Bordeaux, vendredi 17 décembre 2021.

Si vous n’avez pas encore écouté le dernier album de Jacky Terrasson « 53 » faites-le, c’est très beau. Il y joue en trio avec bien sûr Sylvain Romano à la contrebasse et Lukmil Pérez à la batterie. Sorti voilà déjà deux ans il a donné l’idée à l’Opéra de Bordeaux ,dont Jacky est un habitué, de l’adapter en version symphonique avec l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine. Restait à étoffer la partition des compositions du pianiste pour que les soixante musiciens y trouvent suffisamment de matière ! C’est Jean-Philippe Scali qui s’y est collé, un travail de titan qui devait être restitué le 4 février dernier mais que le Covid a retardé. Voilà le projet enfin réalisé dans ce qui va peut-être s’avérer une fenêtre de tir tant la situation sanitaire se tend à nouveau.

Idée plus qu’intéressante que « d’encanailler » vers le jazz le public habituel du lieu, plus enclin à écouter de la musique classique, la « grande », ou de l’opéra ! Mais qu’en est-il alors pour ceux qui comme moi fréquentent davantage les clubs, autrefois enfumés, les salles plus petites ou les festivals estivaux débraillés ? C’est en effet un autre monde, une autre dimension tellement différente même de ces grandes formations que sont les big bands de jazz où contrairement à ici on ne trouve pas une quarantaine de violons, d’altos de violoncelles et de contrebasses frottées. Car c’est surtout d’eux que vient le son global de l’orchestre, ces rivières de cordes (cliché) ces harmonies saisissantes, tantôt paisibles, tantôt tumultueuses.

Le concert s’ouvre sur la réjouissante mélodie de « The Call » exposée en trio, l’orchestre le rejoignant progressivement, puis s’effaçant, revenant par vagues enveloppantes. Si le trio y perd en spontanéité il s’enrichit harmoniquement de cet apport. Tout le long du spectacle, car c’en est un aussi, je vais me régaler d‘observer le travail de l’ONBA. Le chef bien sûr, ce soir Bastien Stil, de la trempe de ceux qui s’ouvrent à toutes les musiques, de Chostakovitch à Marcus Miller ! Les violons et leur ballet synchronisé des archets. Les contrebasses épaulant celle de Sylvain Romano. Le piano formant de loin un quatre mains avec celui de Jacky Terrasson. Les cuivres et bois bien sûr, aux interventions plus espacées. La harpe qu’on arrive même à distinguer, Jean-Philippe Scali n’ayant pas oublié de la mettre en valeur. Et, passionnant pour moi amateur de rythme, l’atelier de percussions où deux jeunes musiciens circulent d’un poste à l’autre, du minuscule triangle à l’énorme grosse caisse en passant par le xylophone, le vibraphone et le marimba ou des cymbales saisies à la volée. Au passage une pensée à notre ami Jean Courtioux longtemps Maître de ce poste. Et bien sûr l’unité de tous ces instruments rejoignant les trois solistes de devant. Le jazz y perd en liberté, en proximité, ce qu’il y gagne en ampleur, une autre émotion vous envahissant. On pense bien sûr aux BO de cinéma, parfois on s’approche de la musique classique, d’ailleurs est repris le Lacrimosa du Requiem de Mozart. C’est tellement beau mais plus tout à fait du jazz, ici on n’applaudit pas les fins de chorus, on attend la fin du morceau ce qui n’est d’ailleurs pas le cas pour certaines œuvres où on se doit d’atteindre la fin pour hurler son bonheur. Musicalement c’est une réelle prouesse que d’étoffer ainsi des compositions crées pour un « simple » trio, la taille des partitions étalées sur les pupitres étant révélatrice. Sacré orchestrateur que Jean-Philippe Scali, certes déjà spécialiste de la chose avec notamment le Amazing Keystone Band et son Carnaval des Animaux ou encore, dans un tout autre registre, le Hot Sugar Band destiné, lui, à faire danser le swing. Mais ici c’est une autre dimension et le pari est gagné. Deux ans de travail tout de même pour un seul concert…

Visiblement Jacky Terrasson et ses deux compères se régalent avec leur nouveau jouet de Noël, un orchestre symphonique, une nouveauté pour eux que ce gros bain sonore. Ils doivent partager les notes, même si de temps en temps l’orchestre se tait pour les laisser dialoguer. Le trio paraît alors tout petit dans cette si belle salle, presque lointain pour nous habitués des clubs où la proximité règne ; dans les festivals me direz-vous ce n’est pas le cas, bien sûr et parfois je le regrette. La part de chaque musicien – les trois sont remarquables – s’en trouve moins prépondérante, apparemment, car c’est pourtant d’eux que naît la musique. Comme pour la douceur de « Alma » et ses accords de piano, cristallins, délicatement rejoints par l’orchestre, comme pour « Baby Plum » et son groove communiqué aux soixante musiciens. Vers la fin Stéphane Menut viendra nous encourager à nous enivrer, de vin, de poésie ou de vertu sur le titre « La part des Anges » ; il prêche ici des convaincus. Un superbe et émouvant solo de violoncelle d’Alexis Descharmes confirmera que le dialogue est possible entre la jazz et le classique, que des ponts sont lancés, la musique a tout à y gagner. 

A la fin du concert je croiserai mon ami François Clairant chroniqueur de musique classique au journal Sud-Ouest, qui m’avouera être un peu déboussolé dans ses habitudes, c‘était donc bien du jazz ! Et c’était magnifique.

Epilogue : à l’Auditorium on se couche de bonne heure, celle où le jazz se met en action et me voilà donc à finir la soirée avec un autre trio de renom, celui du pianiste Yonathan Avishai avec Yoni Zelnik(cb) et Donald Kontomanou, qui joue dans un petit bar club tout proche, le SIP Coffee Shop. Un contraste saisissant, merci le jazz de nous offrir toutes ces possibilités.

par Philippe Desmond, photos Philippe Marzat.

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