Soley

L’écrivain antillais Patrick Chamoiseau a préfacé la jaquette du CD « Soley » de Grégory Privat et il serait prétentieux de ma part, qui ne partage ni le talent ni les origines créoles, de vouloir égaler son propos. Alors, pour vous inviter à découvrir le reste du récit, voici un extrait : « la nuit esclavagiste fut une déchirure terrible par laquelle le blues, le jazz, je reggae, la salsa, la biguine ou e zouk… et en finale tout ce que nous sommes, nous antillais, allaient accéder à l’immensité relationnelle du monde ».

C’est bien cette « immensité relationnelle » qui fait de la musique le plus universel des langages humains, capable d’émouvoir, de faire chanter, et même marcher au pas… des individus si différents. Ce langage universel, Grégory Privat nous en propose un brillant aperçu dans son projet « Soley », illuminé de talent et des vives influences colorées de son île Martinique. Cet ingénieur de formation, tombé tout petit dans la « marmite musique » grâce à son papa, a déjà croisé le chemin de musiciens tels Jacques Schwarz-Bart, Stéphane Belmondo ou Guillaume Perret. Il se fait Remarquer au concours du Festival de jazz de Montreux, en 2008, puis au Concours Martial Solal, en 2010. A 36 ans, le pianiste que l’on a pu voir explorer les rythmes caribéens aux côtés de Sony Troupé, aurait pu encore nous livrer une nouvelle carte postale exotique, dans ce 3ème projet sous son nom.

C’est une exigence bien supérieure et certainement le désir d’une aventure toute différente qui fait de cet album une œuvre à la fois engagée et personnelle. En effet, « Soley » est certes, un manifeste pour l’affirmation d’une culture créole qui s’assume comme un creuset identitaire d’où sont nés les musiques zouk, biguine gwoka et dont le jazz de Grégory se revendique. Dans le titre « DNA » (ADN en français) une voix off anecdotique énumère les pourcentages ethniques correspondants aux origines du peuple créole. Tout un programme !

Œuvre intime aussi, car, pour la première fois, le pianiste a décidé d’utiliser sa voix comme un instrument, proposant des sonorités que rien ne peut ni imiter ni remplacer. Associé au phrasé élégant de Grégory Privat, ce métissage de sons et d’influences, donne un résultat brillant, joyeux, dépaysant, mais aussi exigeant et incroyablement moderne, tout en restant accessible. Au début du disque, « Las » est à lui seul, la piste qui résume le mieux l’ambition de l’artiste. La performance ne tient pas dans une Démonstration technique qui brouillerait le propos, mais au contraire dans sa facilité d’accès, malgré une écriture très singulière, un piano électrique saturé et un chant créole qui vole la vedette au chorus de piano.

Dans le même esprit, « Manmaï », « Fredo » ou « Le pardon » s’égrènent au fil des 15 pistes de l’album. Mêlant titres acoustiques (Sergueï, Seducing the rain, Waltz for MP, en Hommage à Michel Petrucciani) et compostions plus électriques et éclectiques, le projet est remarquablement équilibré. La présence du bassiste canadien installé en France, Chris Jennings (Dhafer Youssef, Nguyên Lê, Joachim Kuhn Céline Bonacina…) et du jeune batteur martiniquais Tilo Bertolo (Mario Canonge, Michel Alibo, Kellylee Evans, Sly Johnson…) contribue certainement pour beaucoup à cette réussite. Leur jeu se fond parfaitement dans le flot mélodique de Grégory Privat et forme une esthétique unique et parfaitement homogène. Coup de cœur et mention spéciale pour « Soley » (soleil en français de métropole), le morceau éponyme du CD. A écouter d’urgence pour réchauffer nos âmes quelque peu refroidies par l’automne et les distanciations sociales en vigueur.

A écouter aussi ou à réécouter, le passage de Grégory Privat dans son live à Fip du 4 février 2020.

https://www.fip.fr/emissions/club-jazzafip/club-jazzafip-du-mardi-04-fevrier-2020-17499

Par Vince

L’Autre Distribution

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