Ça n’empêche pas le vacarme

Bruno Tocanne : Batterie  /  Didier Fréboeuf : Piano 
Une nouvelle aventure en duo pour Bruno qui, en décembre dernier, a été séduit par l’idée et la proposition de son voisin et ami Didier, pour converser à baguettes et cordes non rompues, mais sans retenue. Rencontre de deux virtuoses qui savent ne pas trop en faire pour se donner le temps et l’espace de placer notes et coups aux bons endroits, aux bons moments, ingrédients et arguments d’une discussion qui s’étire sans s’écrire, choisit ses sujets en les attrapant au vol… à la tire… sur ce qui dépasse, de son esprit, de celui de l’autre, peut importe lorsque les ego restent sur le palier pour pouvoir avancer ensemble sur ce beau projet, de front, deux fronts intelligents, intuitifs, pour une musique imprévisible et élégante.
Imprévisible, comme l’air du temps qui passe, si rapidement que les événements se chevauchent avant avoir pu se finaliser, se trouver une conclusion, tant attendue, déjà obsolète… comme un moment de musique improvisée, une durée dépendante de l’envie, du besoin, de l’urgence ou bien de la nécessité de développer laissés à l’appréciation de chaque protagoniste, et la fin induira le début d’autre chose…
Élégance du toucher sur le piano qui pourrait être lyrique si la réflexion du doute ne ralentissait pas parfois des élans, spontanés pourtant, mais comportant le risque de l’enchaînement attendu ou de redite de phrase familière. Didier joue par tâches, à la note, groupe de notes, troupeau de notes, et le silence. Si on se laisse penser à Keith Jarrett (notes suspendues, hésitations en forme de respiration – ou le contraire -, fuite en avant sur des chemins où on ne peut plus reculer…), alors, Bruno ne nous en voudra de rapprocher (encore une fois, mais on ne s’en lasse pas héhéhé)  son jeu, son art, sa palette de celle du  coloriste : Paul Motian ! Comme le maître américain, jeu en retenu qui évite les diatribes bavardes et envahissantes, tout en, proposant, finalement, son propre discours, en justesse et  pertinence .
Des ambiances, et compositeurs différents pour un album bien ficelé où tout s’enchaîne sans heurt mais avec conviction ! Ça démarre assez fort par des accords échevelés, ligne de basse (main gauche) qui se promène pas forcément à l’endroit idoine, les fûts ponctuent, ajoutent à la respiration, discrets… Ensuite, on rentre dans le vif de la discussion, les propos s’affichent, s’exposent, les cymbales résonnent, étirent les phrases qui rebondissent sur les peaux tendues … puis, le piano devient mat , notes étouffées et percussives , la batterie en devient harmonique, chante des bouts de mélodies en devenir … Pioche dans le répertoire de Charlie Haden : Les baleines se prennent pour des sirènes, leurs chants les rendent belles, et appellent un chant mérité pour les célébrer. Chant qui oscille entre ode aux mammifères marins et révolution paisible, lyrisme et révolte, tout l’univers de Charlie que s’approprient nos deux compères en moins de quatre minutes . Suit une nouvelle préparation du piano qui n’en revient pas de deviser en pas de deux où la batterie a la part belle à partager des coups et des frappes, et hop, c’est de l’acrobatie, des balles colorées jaillissent, désordonnées comme des rires presque forcés, explosant en l’air avant que d’être cueillis par une raquette qui en profite pour envoyer d’autres balles qui ne seront pas perdues malgré l’espace immense où se déroule le jeu. Et il n’y a pas de perdant, ni de gagnant, ce n’est pas une compétition non plus, puisque c’est pour rire ! Didier signe le titre éponyme du disque, moment apparemment calme, lent plutôt, on décèle une tension sous-jacente presque gênante, air lourd d’avant l’orage qui n’éclatera pas, nuages sombres qui roulent et tonnent et déjà s’éloignent , laissant la terre assoiffée… Piano solo. Pour finir, un morceau de jazz qui ne veut pas dire son nom. Le piano musarde sur des arpèges généreux, les tambours grondent, martèlent les accords comme les doigts frappent les touches. Peu à peu, des bouts d’une mélodie que l’on finira par reconnaître, s’échappent du canevas incertain, rayons de soleil filtrant à travers les nuages blancs et majestueux, une mélodie dont on cherche encore le nom, mais oui bien sûr ! Rien de moins que des extraits d’une composition de Thelonious Monk, tellement à son aise dans ce format, adaptable à souhait. Jolie finalité que d’en appeler à tierce génie pour clore cette discussion à deux, sans grand éclat de voix, de soi, mais en mode courtoisie et respect, chacun poussant l’autre à exposer le meilleur de ce qu’il a à dire ! et ça cause … Bien ! Très bien !!! Miam-miam. 

L’illustration de la jaquette, très organique est de Adèle Fréboeuf, la fille, superbe !

Chez : IMR
Par : Alain Fleche

Vous pouvez écouter et acheter le disque en cliquant sur le lien ci-dessous :

https://brunotocanne.bandcamp.com/album/ca-nemp-che-pas-le-vacarme

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