Andy Emler Trio – There is Another Way
EMLER * TCHAMITCHIAN * ECHAMPARD

Trio Emler * Tchamitchian * Échampard « ETE »
Andy Emler – Piano, compositions
Claude Tchamitchian – Contrebasse
Éric Échampard – Batterie
[COUP DE CŒUR] Tout jeune Andy Emler a été séduit par le rock, qu’il joua, par la pop, et surement par d’autres styles musicaux, propices à l’énergie et l’improvisation. Il ne tarda pas à s’intéresser au piano, et à étudier l’écriture au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, dont il sortit avec un prix de contrepoint. Il y rencontra notamment le pianiste Antoine Hervé avec lequel il enregistra « Horizons », son premier disque sorti en 1982.
Au fil des années, Andy Emler a collaboré à de nombreuses formations de pointe et a côtoyé des huiles telles que François Jeanneau, Michel Portal, Trilok Gurtu, Dave Liebman et quelques autres notables. Cela a certes participé à enrichir son art, mais son esprit toujours en éveil, l’originalité de son inspiration et une réelle addiction à la composition inattendue, ont aussi nourri ses foisonnants projets qu’on peut découvrir sur son site.
Quand on cite le nom d’Andy Emler, c’est bien souvent l’incroyable MegaOctet qui vient à l’esprit, un grand ensemble multiformecréé par lui en 1989, avec une bonne dizaine d’albums à son actif. Un véritable ovni musical, où humeurs jazz, rock, classique et contemporaine fondent leurs émois presque naturellement. Un collectif qui réunit à chaque fois des sommités toutes tendances, en particulier les complices fondateurs Éric Échampard à la batterie, Claude Tchamitchian à la contrebasse et donc Andy Emler au piano. Ô surprise, sachez que ce sont ces trois hommes qui formèrent en 2002 le fameux trio ETE dont il est question aujourd’hui. Une sorte de mini satellite turbulent, s’échappant par moment du ventre goulu du « Mega vaisseau », la mère nourricière, pour vivre sa propre vie en parallèle.
En marge du MegaOctet, L’ETE Trio a donc sorti son premier album « Tee Time » en 2003, puis « À quelle distance sommes-nous » en 2006, les deux sur le label In Circum Girum. Passage ensuite sur le label La Buissonne pour « Sad and beautiful » en 2014, que nous avions d’ailleurs découvert en live à Bordeaux (au Bootleg) la même année, « The useful report » en 2022 et le nouveau « There is another way », soit cinq albums indispensables, avec le prince du son Gérard de Haro aux manettes !
En 2022, « The useful report » établissait un rapport, toujours d’actualité, sur les priorités de l’époque où les intérêts primaient sur la vraie vie. Un monde où la réalité ne cessait de se battre déjà contre les mensonges, créant une inquiétude permanente. La photo de couverture figurait à dessein des glaciers en fonte. Un bizarre feeling prémonitoire que l’on retrouve sur la pochette surréaliste de « There is another way ». Vision crépusculaire de possible apocalypse avec cet astéroïde menaçant de nouveaux dinosaures, nous, tel un énorme boulet de canon, dont le sens du message n’est pas sans évoquer celui de « Le drapeau noir » de René Magritte, une œuvre de 1937, la suite est connue…
Le thème « There is another way » s’engage et le piano y est réfléchi, ses accords sont frappés comme les lignes aimantes du destin. Un fil rouge stylistique se dessine, on le retrouvera en maints endroits de l’album. L’archet souligne ces traits, de ses cordes tendues vers de possibles horizons. Cymbales discrètes qui éclairent le départ, les tambours sous-tendent l’élévation et dévoilent l’ampleur des directions de cet autre chemin à parcourir. La batterie s’affole, puis deux ou trois notes de piano s’égrènent en forme d’aurevoir, nous les saisissons et les retrouverons.
« Incipit » suit cette introduction sans ambages. Ce thème miniature figure le vrai commencement et ouvre à la découverte. Assez saccadées, des touches jaillissent en des couleurs romantiques. Un petit remue-ménage s’interroge, sur une contrebasse éloquente collée au piano, annonciatrice de la suite de l’histoire, alors qu’une broderie percussive éclairante se coud en élégant contour.
En suivant, « Drums habits die hard » qui est une pièce réellement intimidante. Elle mêle classique et prog-rock mutant au début, avant qu’elle n’efface son ardeur lors d’un break au tiers du morceau. Quelques notes de piano s’échappent, les baguettes veillent, avant que le flux ne reprenne. Les couleurs pétillent et la batterie part dans une folle allure. Encore une pause aux deux tiers, silence à peine effleuré. Le thème repart de plus belle et se termine dans une énergie percussive hallucinante.
C’en est assez ? Non ! « Enough » nous subjugue par son intro de contrebasse. Le piano virevolte en couleurs de notes posées sur l’archet, tel un Pierrot multiple en trois dimensions, perché sur un croissant de lune. Côte à côte, la contrebasse assure son flow telle une pompe à rythme, la batterie épaulant cette remarquable unicité. Trilogue d’une intense beauté, qui se mue en le monologue d’une seule âme. Course poursuite entre ETE et l’émotion, qui court si vite que l’ocre horizon l’accueille déjà comme l’une de ses sœurs. Fading dans la tendresse, ce ne sera jamais assez !
« The hard way » est introduit par trois petits mots baladeurs du piano, puis le morceau démarre dans une austère attitude. C’est fort et puissant, ETE dépeignant la sombre ambiance du destin, entre alternance obsédante de l’ivoire survoltée et une cadence rythmique d’impact presque mathématique. Il y a toujours ces quelques notes aléatoires, offertes en fin de thème, l’indélébile tatouage du disque.
« There is our way » est une courte et touchante miniature, une voie des possibles que propose le piano inquiet, porté par le bourdon grave de l’archet. 1 minute 21 de réflexion, pure émotion, écoutez-les !
Pour refermer ce carnet de voyage, « Mess around the mood » joue avec les ambiances et retourne aux obsessions rythmiques annoncées dès le début, comme un mot d’ordre. Le piano est magnifique par ses mélopées et répétitions addictives d’accords, sur une combinaison de cordes réfléchies et d’impacts en myriade. Chuchotement romantique des notes blanches et noires, un instant esseulées, avant le retour des insistances en un crescendo hallucinant. L’atmosphère revient au calme, quelques ultimes couleurs se peignent sur la toile du silence, sur fond de soupirs boisés et de cristal frémissant.
Cet album est d’un romantisme précipité, hachuré, un piège ami, qui ne veux pas nous capturer mais nous captive à chaque son, pour nous faire envisager différemment la vie. Faisons fi des styles, allons-y, l’indispensable est l’émotion et le bannissement des œillères ! Personnellement je pleure aux premières notes, comme aux suivantes, qui me fascinent par leur beauté et l’incroyable détermination idéaliste de ce trio. Cette œuvre est un manifeste, un déploiement vital de passerelles sensitives subtilement tendues entre les morceaux. Des nerfs, tantôt légèrement sollicités, tantôt en élongations paroxystiques. Une révélation ! Suivons ce chemin riche d’espoir et merci à ces splendides musiciens de nous éclairer ainsi !
Par Dom Imonk
Label La Buissonne
Produit par la Compagnie aime l’air en licence chez la Buissonne, Distribué par Pias
https://www.facebook.com/andyemlerofficiel
https://labellabuissonne.bandcamp.com/album/there-is-another-way
Interview d’Andy Emler :
Avec l’aimable autorisation de mes amis Pablo Felez et Benjamin Sofianos pour :
https://www.facebook.com/sabotjazz




















