ALAIN GERBER – Ne laissez pas le soleil se lever sur vos larmes
Mémoires imaginaires de SONNY CRISS – Le génie oublié de la West Coast

Alain Gerber est romancier, chroniqueur, biographe… C’est un conteur, tel le griot, il apporte les nouvelles de la ville dans les villages éloignés, il transmet les actualités jusqu’au fond des campagnes, il donne la lumière aux esprits confus, en s’adressant à chacun des lecteurs en lui parlant au creux de l’oreille, en confidence, en liberté, celle qu’il s’est choisi pour traiter le sujet à développer.
Selon le souvenir que la musique noire et ses histoires se sont longtemps transmises oralement, et surtout le talent de l’auteur, une biographie inventée peut être plus juste juste et fidèle à la réalité qu’une scrupuleuse reconstitution historique qui oubliera de cerner le ressenti, la sensibilité et l’âme du sujet… qui ne mourra tant que ses histoires seront racontées.
Né en 1927 à Memphis, Sonny Criss arrive à Los Angeles, il a 15 ans, Le Be-Bop règne sur tout le continent et nous allons assister à la naissance et au déclin du ‘Cool Jazz’ (West Coast Jazz) et de tous ceux qui ont participé à ce mouvement, à travers les yeux, l’esprit, les expériences de ce jeune altiste qui s’est formé à l’ombre de son idole, son Dieu : Charlie Parker.
‘Bird’ est dans l’orchestre de Dizzy Gilespie partant à la conquête de l’ouest. Il arrive à destination en vrac (en manque), et la rencontre à lieu à l’investigation pugnace de Sonny. À ce moment, l’oiseau en est encore à se battre pour trouver sa musique et la faire accepter par les autres… et par lui-même, comme tous les génies perpétuellement concentrés sur leur travail qu’ils jugent inachevé. Lui-même qui n’avait besoin de jouer fort pour bouleverser le public, juste le poids qu’il donnait aux notes, et la vérité de l’histoire qu’il racontait. Tout à son art, et à la drogue, l’oiseau craque sur la gentillesse et la disponibilité de Sonny qu’il prend aussitôt sous son aile, alors que l’altiste ne se drogue même pas (pour l’instant).
Il fait un rapprochement entre Dieu et Lester Young, qu’il apprécie presque autant, en leur attitude naturelle et désinvolte quotidienne, laissant aux autres le soin d’apprécier leur génie dont ils ne sentent eux-même responsables.
Les feux d’artifices lancés par Bird sur les scènes de l’Ouest firent fort effet sur les altistes locaux qui préférèrent, pour la plupart, changer d’instrument plutôt que de se mettre en compétition avec ‘Ça’ ! (Lee Konitz, Paul Desmond, Art Pepper…). Sonny garde le cap : il s’affirme ‘parkerien orthodoxe’ (mais plus traditionaliste que lui) devant Jackie McLean, Phil Woods, Adderley ou Sonny Stitt… et se reconnaît comme ‘chanteur de blues’, appréciant vivement le tube de Louis Jourdan : « Don’t let the sun catch you cryin’ », rajoutant : « Ne montrez pas vos peines, Jouez-les ! ». Après Johnny Hodges, ses 1ères inspirations se concentrent sur Benny Carter puis Willie Smith. Le blues est omniprésent dans son jeu, son âme, sa carrière.
Sa mère a quitté Memphis fatiguée de la ségrégation, arrivés à Watts (près de L.A.), l’ambiance provinciale, affichée libérale, comporte un racisme latent mais bien présent. Sonny se rapproche naturellement de ses confrères noirs : Cecil McNeely, Hampton Wawes, Teddy Edwards, Howard MCGhee avec lesquels il restera très lié. Il croise Mingus, Wardell Gray, Dexter Gordon qui va grandement l’impressionner.
Les Big Bands ne sont plus aussi fêtés qu’avant, pas tant par les soucis économiques que pas le désintéressement des jeunes auditeurs qui les boudent. Même Charlie Parker rame, incompris… par lassitude, fainéantise vis à vis des codes complexes du Bop. Lester, le ‘président’ reste en lice et nombre musiciens suivent sa façon cool, détachée d’Être : Stan Getz, Gene Ammons, Warne Marsh… jusqu’à l’impalpable, le fantomatique Miles Davis.
Bird plonge, c’est le dur épisode de Camarillo (centre de désintoxication) en 1946, il est décidé à lâcher la musique… la Musique en décidera autrement. Sonny aussi. Il arrive à l’hôpital avec des potes armés de leur instruments pour le réveiller. Dont acte ! Charlie sort avec un nouveau contrat en poche. Il a décroché mais boit comme un trou, et est devenu plus sociable que jamais. Il enregistre ‘Relaxin’ at Camarillo’ avant de repartir à N.-Y. Du coup notre Sonny se voit coller l’étiquette ‘Next Bird’. Titre non revendiqué qui lui permet néanmoins de tourner régulièrement et de rentrer dans le JATP de Norman Granz en 1948 où il se frotte à un autre oiseau de haut vol : Coleman Hawkins !
À Hermosa Beach les jams au Lighthouse font fureur. S’y côtoient les futurs fondateurs d’un nouveau style : le ‘West Coast Jazz… dont Sonny ne compte pas.
En 1947 Charlie revient pour la 3ème fois dans le grand ouest, mais la cool perce déjà sous le Bop. Lee konitz, émule de Lennie Tristano se libère du parkérisme ; Jimmy Guiffre, Gil Evans, Gerry Mulligan, Dave Brubeck, Bud Shank occupent les scènes locales et rapidement du continent, et enregistrent à tours de bandes. Revanche des musiciens blancs au détriment des noirs qui le vivent mal, se sentant injustement évincés. Apparaît Chet Baker qui joue avec Getz, puis avec Mulligan, définissant les codes du nouveau courant. Reste aux ‘noirs’ les revues minables et les clubs de strip-tease, à scier des mélodies insipides. Dexter n’est pas mieux loti… jusqu’au contrat avec ‘Blue Note’ en ‘60…
… Et nous n’en sommes qu’à la moitié du bouquin !
Encore 200 pages d’anecdotes, d’histoires, vraies ou enjolivées, de péripéties, de succès et défaites…
En somme, 400 pages de truculences qui rapproche l’auteur de Jean Vautrin dans l’amour des jolis mots et belles phrases qui laissent souvent à réfléchir… Et nous continuons d’hésiter : lire d’une traite, happés par les enchaînements du texte qui ne supportent pas de brisure, ou bien lire comme on déguste une boite de bon chocolat, avec parcimonie, lentement, pour rester sur un goût, une couleur… Pages à pages… encore un très beau livre (un document) d’ un auteur incontournable !
Vient de sortir : un double CD d’enregistrements de Sonny Criss sélectionnés par Alain Gerber. On en reparlera…
Par Alain Flèche
Chez : Frémeaux & Associés
https://www.facebook.com/disquesfremeaux
Le CD :
SONNY CRISS – 1947-1958 Sélection d’Alain Gerber

On fait les choses bien chez Frémeaux ! Non content de convoquer Alain Gerber pour écrire un fantastique fausse/vraie autobiographie sur l’alter égo de Charlie Parker, lui est confié dans la foulée un double CD compilant le parcours de Sonny Criss sur près de 10 ans de sa plus prolixe période d’enregistrement.
… Et cerise sur le piano, le novéliste se fend de quelques lignes de présentation de l’artiste : ‘Le volcan et la bougie’. Artiste intègre qui n’a sans doute pas eu la chance à laquelle il aurait pu prétendre : « Il ne suffit pas d’aimer la vie, la musique, les beautés de la terre, il ne suffit pas de les aimer à la folie pour être payé de retour. »
Pourtant il n’a pas 20 ans lorsqu’il enregistre avec Howard McGhee et Wardell Gray.
De la chance aussi en rencontrant Gene Norman le producteur, promoteur de concerts incontournable de la côte ouest.
Encore de la chance de rentrer dans la JATP de Norman Granz en 1949 où il côtoie et se frotte à son idole, puis d’enregistrer sous son nom en septembre grâce à celui-là.
Coup de bol d’être engagé par Buddy Rich au côté de Harry Edison et Jimmy Rowles en 1955.
« La chance qui ne manque pas de lui sourire en ces années-là, est une allumeuse qui ne tient pas ses promesses. », sauf peut-être entre 1962 et 1965 lors d’une escapade européenne où il sent la réussite le frôler, un cours instant, le temps de retrouver des potes musiciens à Paris et de tourner avec eux un moment, puis sur la Riviera où il enregistre et Joue dans un film à grand budget. Il est le prophète qu’il ne peut être dans son propre pays !
Intègre, il l’est ! « Je ne peux ni ne veux jouer une telle merde.» Trop haut, trop fort. Son vœu est exhaussé, mais sa carrière en sera d’autant limitée.
Il voulait réussir, être reconnu ‘chez lui’ à L.A., mais si « en tant qu’altiste il se place juste derrière Bird », il n’en est que l’ombre, et à l’ombre d’une étoile, il disparaît dans l’éclat du maître, ignoré !
L’oiseau de feu lui avait dit « Tu penses trop », comprenez : « ton talent a plus de talent que toi, laisse le parler ». Relation quasi œdipienne, il ne rêvait de d’envoyer son Dieu au tapis (musicalement) même et surtout le respectant plus que tout, à part Lucy, sa mère…
De retour d’Europe il fait à moitié son deuil de l’esprit parkérien pour se laisser hanter par les fantômes de Benny Carter, Johnny Hodges, Willie Smith… en attendant d’être enfin confronté à celui de Sonny Criss qui à déjà mis un pied dans la porte…
Il s’éteint d’un coup de revolver en 1977, comme on souffle une bougie…
CD 1 (1947-1955)
– Extrait de concert du ‘Jazz At The Philharmonie’ en 1947, avec Howard et Wardell. « Hot House ». En concert, son déplorable mais c’est du Bop pur jus, un manifeste !
– Chez Al Killian avec son vieux pote Wardell. Il signe un des 2 morceaux présentés.
– Dans l’orchestre de Flip Phillips, il est au milieu de Kai Winding, Ray Brown, Shelly Manne…
– 4 titres de son propre quartet (Hapton Hawes, Iggy Shevack et Chuck Thomson). Face à lui-même en 1949, dégoulinant du blues qu’il a attrapé à Memphis où il a grandi jusqu’à l’âge de 15 ans. Une variation sur le thème ‘Wee’, décoiffant.
– 1952, Harry Babasin all stars, avec Chet Baker et Charlie Parker. Chet fini ses armes dans le Bop, ça lui va si bien… Charlie-Sonny, Criss-Parker… lequel est la doublure de l’autre ?
– Buddy Rich Quintet, il se taille la part du lion à côté de Harry Edison sur un Bop furieux, puis sur un bon vieux blues swingant de B.Googman. Un joli chorus de Jimmy Rowles.
CD 2 (1955-1958)
– 2 autres titres du Buddy Rich Quintet. Ça chauffe, grave ! Un walking de John Simmons, indéfectible, et Buddy fait son Rich… Plus un ‘chase’ trompette-alto sur un thème signé des 2. La fête bat son plein ! Buddy en fait de même.
– suivent 15 chansons dirigées par notre héros (créditées sous son nom). Apparaissent le gotha du lieu et de l’époque : Kenny Drew, Barney Kessel, Bill Woodson, Chuck Thomson sur les 3 premiers, (1956) avec un ‘Sweet Georgia Brown’ en tempo de folie.
– Puis viendront : Sonny Clark, Leroy Vinnegar, Lawrence Marble en 1956 sur des standards cuisinés super ‘Hot’, ‘The man l love’ compris.
– Lumière sombre du vibraphone de Larry Bunker que rehausse Sonny et Buddy Clark. Un ‘What is this thing called love’ préfigurant ce qu’en feront Charles Mingus et Eric dolphy.
– ‘Willow weep for me’, blues encore et toujours blues, avec son ami Hampton hawes. Royal !
– Tapis rouge en 1958 avec Wynton Kelly, Bob Cranshaw et Walter Perkins. Il rend hommage à son influence majeure d’un temps qui n’en finit pas de ne pas passer : Johnny Hodges chez le Duke sur ‘l got it bad’.
– Enfin, les 2 derniers titres sont signés par Sonny. Le trombone Ole Hansen les rejoint pour un blues rapide et un Bop qui envoie !
Faux jumeau, Masque de fer… énigme historique, cécité partielle des amateurs, des professionnels… Qui se souvient, et écoute Sonny Criss aujourd’hui ?
Parker est mort, Sonny aussi. La mort du jazz est toujours remise à la saison prochaine, à la disparition suivante… « Le jazz n’est pas mort, il a juste une drôle d’odeur » affirme Frank Zappa après le décès de John Coltrane… Non, tel l’esprit légitime d’amour et de révolte, le jazz ne mourra jamais, Tant que des musiciens sonneront les joies et les peines de la terre, tant qu’un homme sourira à un autre, tant que nous vivrons… !!!
Chez : Frémeaux & Associés
Par : Alain Fleche
https://www.facebook.com/disquesfremeaux



























