Jimmy joue free. Philippe Carles, Daniel Baillon

Un superbe petit bouquin (moins de 200 pages) sur un innovateur qui n’a que rarement atteint la notoriété à laquelle il pouvait prétendre en plus de 50 ans de carrière musicale. Trop en avance ? Surtout trop décalé, résolument intimiste, et sans concession dans l’exposé de ses idées qu’il n’a eut que peu l’occasion de partager, choisissant l’exigence et la recherche (souvent intérieure) plutôt que ‘le chant des sirènes’.

Pour nous parler de son parcours, deux auteurs, assidus de l’artiste, ont retroussé les manches.

Philippe Carles, rédac-chef de ‘Jazz Magazine’, producteur à France Musique et co-auteur (avec J.L. Comolli) de deux ouvrages fondamentaux : ‘Free Jazz et Black Power’ et le Nouveau Dictionnaire du Jazz’.

Daniel Baillon, professeur de lettres, souvent à l’étranger où il a pu assouvir sa passion du jazz nourrie par son amitié avec André Jaume et Philippe Carles.

En mai 68, P. Carles publie dans Jazz Mag, l’un des rares essais (occupant ici une trentaine de pages) consacré à J.G. intitulé : « Jimmy joue free », jeu de mots, transcription exacte en français du nom du sujet (bien) traité. Cette étude, écrite à rebours, saisit J.G. sur un point de bascule entre reconnaissance ancienne et solitude nouvelle, prix à payer pour sa liberté. Période de découverte du ‘free’, qui n’est pas que rupture et fureur, mais aussi retenue et dépouillement.

Seconde partie de Baillon, écrite en 2026, qui reprend l’aventure où Carles l’avait laissé, jusqu’aux derniers témoignages musicaux de J.G., avec retours en arrière pour éclairer chaque trace de pas dans le sillon creusé par l’inventeur lunaire et (souvent) solitaire, architecte du fragile.

En 68, le texan a déjà utilisé plus de 20 bassistes virtuoses sur un nombre impressionnant d’enregistrements comme leader, sideman, clarinettiste, ténor, alto, baryton, compositeur ou arrangeur. Il participe à plusieurs manifestations d’avant-garde mais ses derniers disques datent de 1963 (Free Fall), 1962 (Fusion) et 1961 (Thesis), en trio avec Paul Bley et Steve Swallow. Trois suites triangulaires qui reflètent la pensée de J.G. du moment, occupée par des choses telles que la pesanteur, les divinités, l’amour, l’éternité, le temps, l’espace, Monk, Rollins, Evans, la vie, le vide… « Grace à Ornette Coleman, j’ai renoncé à jouer avec mes doigts, plutôt avec mon esprit. » « Tout se passe comme si nous étions trois comédiens, trois acteurs… (en total ‘interplay’) ». Il y envisage ici toutes les possibilités de la clarinette… et du trio.

Il avait rejoint la marque ‘Verve’ en 1959 et dans sa recherche du ‘sound’ nouveau, testait le trio, le quartet, avec ou sans batterie. Il écrit pour Herb Ellis, Sonny Stitt, et surtout pour Lee Konitz, ce sera une longue histoire… Une année de grande activité musicale.

1958, 57, 56… P.Carles remonte le temps à travers de multiples albums, jusqu’à 1947 écrivant ‘Four Brothers’ : l’unisson le plus parfait de 4 saxophones, avec un son doux et tiède, et un trombone.

Précédemment, il avait fait partie d’un orchestre symphonique, joué du ténor dans celui de l’armée de l’air, après avoir obtenu son diplôme de musique à Dallas.

Suite de l’étude par Daniel Baillon.

Chronologiquement : J.G. fut l’arrangeur de Woody Herman, sideman de tout ce qui compte sur la côte ouest, compositeur d’exigeantes pièces du ‘Third Stream’, et initiateur de formations inédites (Jimmy Giuffre 3 et 4) qui le conduisirent vers une forme de Free-jazz ‘de chambre’. 20 ans de reconnaissance et de succès avant son silence à partir de 1963. Il fait un tour à New-York, rencontre T. Monk et Sonny Rollins, il est toujours obsédé par l’utilisation du contrepoint, essence même de sa musique, l’harmonie et le rythme lui sont secondaires « Je n’écris plus avec des barres de mesure désormais… ». Il envisage le trio comme un mobile de Calder : parcours aléatoire des éléments dans un tout organique composé de formes libres, dans un mouvement doux.

Force de la retenue et du chuchotement, silences, suggestion de rythmes mobiles, espace ouvert aux énergies et souffles… Les recherches spatiales de A. Jamal ou de M. Davis vont aussi dans ce sens.

Il est absorbé dans ses tâches d’enseignant à N.Y. Une blague ironique circule parmi les musiciens : « Jimmy prof. ? mais qui va leur apprendre les aigus ? ». Cependant : « Il mettait l’accent sur la beauté de la musique plutôt que sur la précision et la virtuosité. », nous rapportent ses élèves.

1972, retour en studio, nouveaux partenaires, nouvelles musiques. Les années et les enregistrements défilent sous la plume scrupuleuse de Daniel B. …

1976, la guitare de Bill Connors pleine de sonorités rock, se met au diapason… en douceur.

1983/1989, Weather Report passe par là, sans renoncer à sa quête de quiétude, l’électronique fait son apparition dans les J.G 3 et 4.

1986/1993, rencontre avec un autre explorateur, le marseillais André Jaume. De nombreux duo, disques et concerts (s’en) suivent.

1991/1993, reformation du trio avec P. Bley et S. Swallow qui creusera les sillons des trois derniers albums de J.G.

J.G. embarque ses binious et ses idées inexprimées en 2008 pour d’autres territoires…

Enfin, une longue liste des musiciens faisant hommage à l’œuvre de J.G., reprenant certains morceaux ou inspirés par ses travaux, parmi eux, citons : Ran Blake, Anthony Braxton, Michael Brecker, Mark Turner, Julian Lage, Bill Frisell, Barre Phillips… et tant d’autres, et tant d’autres à venir, incapable de rester indifférents aux trouvailles de ce génie encore bien trop sous-évalué.

Un fameux bouquin qui croise dans le temps, dans les musiques qui s’inventent, qui glorifie la découverte d’un style à part : le ‘jazz de chambre’, un courant irréductible, toujours ouvert à l’aventure…

Par : Alain Fleche

Chez : Frémeaux et Associés