Edward Perraud – Pascal Schumacher – Sebastian Studnitzky

SINGÜLAR

Edward Perraud – batterie, claviers, voix & effets
Pascal Schumacher – vibraphone, glockenspiel, claviers & effets
Sebastian Studnitzky – piano, trompette, claviers & effets

[COUP DE CŒUR] Nous connaissions déjà Edward Perraud par ses participations à Das Kapital ou encore au Supersonic de Thomas de Pourquery en compagnie de Frederick Galiay, avec lequel il forme d’ailleurs le duo BIG. Il est aussi très fin photographe comme en témoigne la superbe pochette de « Singülar ». En revanche, nous découvrons Pascal Schumacher, qui a entre autres collaboré avec Sylvain Rifflet (Remember Stan Getz) et mène un projet inspiré par Philip Glass (Glass One, Glass Two), et Sebastian Studnitzky qui a notamment côtoyé Wolfgang Haffner et Manu Katché, et dirige le XJAZZ! Festival. En fouillant les cv de ces trois électrons libres, nous plongeons dans d’étonnants parcours, qui traversent toutes frontières stylistiques, ce qui nous pousse à découvrir ce nouveau projet, qui a pour la première fois mis en contact leurs univers et catalysé les inspirations au Opderschmelz de Dudelange (Luxembourg). « Ce n’est pas une session mais un éveil » précise Pascal Schumacher.

Un « éveil » oui, en forme de coup de foudre ! L’ivresse légère et souriante du « Premier matin » est une touchante façon d’ouvrir le disque par une farandole unie et accueillante, où le vibraphone délivre un son lumineux, de notes allongées en brèves touches cristallines, sur fond de percussions engageantes et d’insouciants battements. On se laisse séduire par ce petit métronome coloré qui nous engage à poursuivre l’écoute, tout parait si simple…mais méfions-nous !

En effet, la météo change avec « Singülar », l’une des pièces maitresses du disque. Inquiétante respiration au son d’énorme corne de brume, un bourdon hypnotique se développe, entre mises en garde déchirantes de trompette et chevauchée de vibraphone sur notes graves répétées de piano, entourées d’une batterie aux bras déployés implorant le regard de cieux tourmentés. Des interrogations électroniques sont posées en langage low-fi. La machinerie percussive reprend son rythme aléatoire, rejointe par une lumière sonore crépusculaire que fend un chant désespéré s’échappant des ruines d’une chapelle païenne. Les voix se taisent, en arc de cymbales.

« Liaima » tente au départ de calmer la pulsion avec son introduction de petits signes electro, gazouillis d’oiseaux mutants, accueillant une trompette à la voix multipliée. D’un onirisme à peine voilé, elle semble vouloir dessiner un paysage nordique inexploré, dont vibraphone et piano, d’une fragile poésie, aident à préciser les contours, sur un saisissant drone à la force industrielle allant crescendo. C’est irrésistible, serait-ce un envol vers des lieux plus éloignés ?

Il faut croire que oui car « Radio Supernova » donne l’impression d’une croisière spatiale, les réacteurs tournent à plein, des remous cosmiques inattendus sont alors traversés, bordant le vol de sons jamais perçus sur Terre. C’est un peu comme si une tribu du fin fond de l’univers avait composé cette symphonie céleste d’une puissance inouïe pour accueillir les voyageurs d’une galaxie lointaine, évadés d’un autre temps. La trompette aux traits sobres et précis est fabuleuse d’ouverture, d’intensité et de persuasion, alors que la nappe sonore environnante au pouls répétitif ne cesse d’intriguer, suscitant émerveillement, confiance et abandon à cet irréfrénable envol céleste. La peur de l’insoupçonnable est chassée, grâce à une multitudes de détails entremêlés qui tiennent de la pure magie instantanée, mêlant finesse des impacts argentés et couches rythmiques à la densité hallucinante. 

« La Fin du Monde » conclut avec douceur ce singulier album. Un ultime message chargé de sens, en forme de comptine délicate où piano et vibraphone associent leur langage de beauté simple, sur un tapis électronique moiré. « La fin d’un monde n’est pas la fin du monde ; c’est le début d’une nouvelle ère » nous dit Edward Perraud. Tout est presque dit.

Enfin, si la présentation de Singülar évoque à raison une inspiration actuelle du « Bitches Brew » de Miles Davis, pour son ouverture risquée à l’inouï, les surprises sonores qui jaillissent du disque pourraient aussi faire penser au « Magg Zelma » de l’Art Ensemble of Chicago ou à certaines expériences de Jon Hassell, ainsi qu’à d’autres plus récentes de Nils Petter Molvær et d’Arve Henriksen. Dans les moments les plus paroxystiques, on songe aussi aux grands acteurs de la musique électronique européenne des seventies.

« Singülar » est une œuvre ébouriffante, signée par trois inventeurs géniaux, un passeport indispensable pour un monde nouveau où lumière, émotion et audace sont reines.

Par Dom imonk

XJAZZ! Records (Berlin)

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