Rencontre

Marmande, théâtre Le Comœdia, 6 octobre 2022

La 12e édition du Festival Jazz et Garonne est placée sous le signe de la Paix, du Respect et de la Liberté et nous propose une large palette d’expressions artistiques.

Tout d’abord, un concert pédagogique est proposé aux scolaires, collégiens et lycéens ; Vilada, nouvel album « cantando al sol » un voyage coloré en Amérique Latine qui traduit la fraternité et la résistance, interprété par Christophe Jacques – guitares, chœurs,  Séverine – chant, guitare,  Raphaèle Frey-Maibach – percussions, chœurs, et Batiste Romano – percussions, chœurs. 

S’en suit une très belle « Rencontre » entre la danse et la musique, la voix, la création, l’ improvisation… une rencontre qui nous invite à l’ouverture, au partage et à l’engagement, une rencontre émouvante qui vient nous chercher au cœur.

Sur scène, des artistes marmandais font écho au fil rouge du Festival en abordant, par leur art et leur talent, des sujets sensibles et universels. La Paix, la Liberté et le Respect sont évoqués et surtout invoqués à chaque pas de danse, à chaque note, à chaque mot… On ne peut qu’être touchés par l’interprétation sensible de ces sujets actuels, qui par leur dimension collective viennent concerner chacun d’entre nous.

– La première pièce de cette soirée s’intitule « Philippe Solo », chorégraphiée et dansée par Elodie Laurière, sur des créations sonores bouleversantes d’humanité et d’authenticité. Des traces de l’absence, le corps sait dire !

– Puis, en soutien au peuple ukrainien, les élèves du Conservatoire de musique et de danse de Marmande, sous la direction magistrale d’Elodie Laurière ont su par la danse aborder des sujets humanistes et engagés, sur des compositions d’Eric Séva, saxophoniste, avec la participation de voix d’enfants des écoles de la circonscription de Marmande. Un temps fort.

– Le 3e volet de ce spectacle nous parle de sororité; un mot que les femmes connaissent bien, mis en mouvement par les danseuses du conservatoire. Cette sororité, qui nous unie et nous transcende, nous les femmes, est bien là si présente sur scène, si vivante ! Les corps en symbiose manifestent l’unité, la force et la solidarité. Magnifique !

– Enfin, pour clôturer cette soirée que nous aurions aimée éternelle, les « Instants présents » suspendus et renversants de 2 danseurs de hip-hop, Franck Caporale et Nicolas N’Guyen (appelé « Chinwy »), évoluant sur les improvisations d’ Eric Séva (saxophone baryton et soprano) ont tout simplement ré-enchanté notre monde.  

Merci pour toutes ces rencontres inédites, chaleureuses et fraternelles aux innombrables talents. Touché au cœur, le public repart comblé, impatient de découvrir la suite du programme du Festival Jazz & Garonne.

Solange Lemoine (texte et photos)

Sainte Bazeille, Le 180, 8 octobre 2022

Le festival Jazz & Garonne s’y entend pour dynamiser Marmande, son noyau historique, ainsi que les communes avoisinantes. Pour sa 12e édition, en cette douce soirée du 8 octobre, nous rejoignons le « 180 », un peu avant Sainte Bazeille. Deux groupes se partagent l’affiche, alléchante… (quoi, allez chante, soirée karaoké ? Non, seulement de superbes instrumentistes qui jouent devant nous en vrai, zéro playback).

Le « 180 » offre un cadre physique majestueux, avec un parking dédié, une terrasse remplie en été, et pour les autres saisons, à l’intérieur de la grange aménagée dépendant d’un château, un bar-restaurant, des couverts sur les tables et même de vrais fauteuils. C’est tout à fait civilisé bien qu’authentiquement champêtre, bien plus intime que le Stade de France, et ici, la sonorisation est parfaite. Le public de tous âges qui remplit progressivement la salle aura droit à du beau, du bon, du vrai, du très bien.

Au programme, trois jeunes loups, cinq vieux briscards, les premiers dans la formation primée lors du Tremplin d’AJ, les seconds en quintet augmenté car en milieu de soirée Eric Séva, immense musicien et co-organisateur du festival, se joint à eux. Jazz, oui, mais aussi Funk, R’n’B, Blues, Groove, un poil de Rock’n’Roll, de Swing… en termes de qualité comme de quantité, on est généreusement servi. 

Trio de D.O.T

L’énergie, la bonne humeur et la bonne entente caractérisent le trio de D.O.T. Orgue HAMMOND, batterie et guitare, leur modernité bouscule nos vieilles carcasses : les bougres nous font tressauter avec leurs surprises rythmiques, leurs tempos dédoublés ou surmultipliés, leurs riffs impeccablement exécutés. En temps de crise, un plein d’énergie renouvelable, et à prix doux ! 

A minima, la rigueur et la précision métronomique sont les signes distinctifs des très bons techniciens. Ces trois-là passent le test haut la main. La musicalité en plus : voyez à quel point le batteur Romain Lastère se montre attentif à la dynamique, à la façon dont se conjuguent l’ardeur et l’équilibre. L’intensité sonore varie à souhait . Très communicatif, d’un regard, d’un sourire, d’un hochement de tête, il avertit ses acolytes d’un changement imminent dans la structure du morceau. En l’absence de changement, un « trait », des « fills », des « breaks » de ci de là fouettent l’attelage sans pour autant que l’allure n’en soit altérée (chez d’autres, l’impression de cahots pourrait désarçonner, ici, le train ne faiblit jamais, la « tournerie » est parfaitement installée, et l’on se réjouit tout comme le batteur des inégalités du terrrain, qu’il absorbe ou contourne avec habileté). 

Chez le guitariste Louis Schneider et l’organiste Pierre Fabre, l’expressivité est constante. La musicalité tient au choix des notes, à l’accentuation, à la manière de hiérarchiser les idées et les sons. On la perçoit dans l’usage des silences aussi, de la respiration. Qu’en est-il des compositions, des mélodies, des progressions harmoniques ? Le trio évite soigneusement un écueil classique : la tentation chez un jeune musicien d’introduire des difficultés supplémentaires au risque de s’égarer soi-même ou de semer le public. Entre les titres qui semblent une évidence, lorsque tout s’imbrique avec une apparente facilité, et ceux qui nécessitent, au-delà de la nécessaire concentration, un certain effort de la part des musiciens, des auditeurs, a fortiori s’il s’agit de néophytes, le trio réalise un panachage de bon aloi. 

Chacun sait que malmener le public ne garantit pas le succès : certains crient au génie devant une énigme quand d’autres décrochent. Ici nous sommes loin de l’arcane, l’enchaînement d’accords symétriques, l’utilisation de gammes pentatoniques dans les improvisations sont des éléments reconnaissables donc rassurants. Nos entrailles ressentent directement la rondeur et la profondeur des basses aux pédales ou au clavier de l’orgue Hammond. Tout cela nous comble d’aise.

Pour qui a entendu Pierre dans d’autres contextes, notamment lorsqu’il joue des standards ou des compositions inspirées par ses illustres aînés, on se rend compte lui qui d’ordinaire imprime un swing dévastateur aux rythmes ternaires explore ici de nouvelles pistes. En adoptant des métriques binaires avec des mises en place relativement complexes, qu’il lui faut bien ressentir intérieurement avant de les intégrer totalement au point qu’ils deviennent des réflexes, il nous surprend et nous ravit. Louis fait aussi preuve d’un à-propos et d’une fermeté totalement convaincantes, on est « scotchés ».

Manu Galvin et Christophe Maroye

En deuxième partie, un groupe constitué de pros aux multiples engagements qui ne jouent ensemble qu’occasionnellement mais s’apprécient depuis des décennies. Ce qui au départ était un dialogue à distance en temps de COVID entre deux guitaristes, Manu Galvin et Christophe Maroye, est devenu un vrai projet dont la cohésion doit beaucoup à un accompagnement d’une solidité et d’une finesse remarquables : épaulés par Nicolas Veysseire à la basse, Didier Ottaviani à la batterie, libérés de la production d’accords enrichis par l’excellent claviériste Xavier Duprat nos deux compères vont nous servir un menu de chefs étoilés, totalement digeste. Tout est dans la fluidité, l’empathie, l’expérience, un goût infaillible. Une simplicité revendiquée, car l’épure des compositions est un choix esthétique, tout comme l’alliance dans une assiette savamment décorée de mets préparés avec un soin extrême. Le résultat ne cesse d’étonner.

Transfigurée par des improvisateurs géniaux, la plus élémentaire des mélodies populaires réservera sans doute davantage d’heureuses surprises qu’un standard de jazz infiniment plus retors qui nécessite à tout moment des prouesses cérébrales et physiques. Imaginons un arrangement inédit d’ « Au Clair De La Lune »…

Christophe Maroye ne raisonne pas qu’en guitariste, en amont, il prévoit, ou disons « pré-entend » une orchestration, puis, dans le feu de l’action, ajuste son jeu. Il manie son instrument à merveille dans le but de produire l’effet escompté. En formidable maître des sonorités, qu’il utilise comme des voix, il fouille dans sa panoplie d’effets physiologiques pour en extraire celui qui va faire vibrer directement nos entrailles. Car c’est bien à notre perception viscérale que s’adresse ce groupe. La sensualité transparait à tout moment dans ce jeu subtil entre les notes, le toucher, les effets. Un aspect de la communication mérite une mention spéciale : la proximité avec le public. L’humour de chaque présentation, la bonne humeur et la franchise des explications, (on rit de bon coeur en découvrant le sens d’un titre donné à une composition, en fait c’était l’acronyme de Laughing All The Way To The Assedic, l’anglais est bien moins vulgaire que l’expression équivalente en français) l’affection manifestée aux proches. 

On a le sentiment d’être dorloté, assis dans un fauteuil moëlleux et enveloppant, sans jamais subir une quelconque brutalité : l’impression d’une logique, d’une continuité d’un morceau à l’autre, un déroulement qui procure juste un plaisir prolongé. C’est si beau, ça s’écoute sans effort, on se laisse aller. Serait-ce un avatar de cool jazz, de smooth jazz ? Peut-être, mais pas que. C’est après coup qu’on se dit : quelle expérience, cette impression de naturel, pas la peine d’en faire des tonnes, ce serait même contre-productif. Cela dit, il y a aussi un phrasé extrêmement riche, mais dont on oublie la complexité tant il coule de source. Ce « flow », cette fluidité que décrivent les plus grands musiciens, c’est le triomphe de l’instinct sur la réflexion. Si l’on s’arrête pour réfléchir, le charme est rompu, la magie n’opère plus. Dixit Vinnie Colaiuta, un batteur hors pair. 

Tension et relâchement, dans une oeuvre musicale, servent de fil conducteur autour duquel s’articulent les mélodies, les harmonies, les rythmes, les masses orchestrales et les volumes sonores. Un principe également appliqué à la programmation d’une scène musicale avec plusieurs séquences, comme en cette belle soirée d’automne au « 180 ». Nous repartons le sourire aux lèvres.

par Ivan Cormier, photos Philippe Marzat, Solange Lemoine

Galerie photos

%d blogueurs aiment cette page :