Théo Girard & Mobke – La rivière coulera sans effort

Sophia Domancich : Piano
Nick Lyons : Saxophone alto
Lesley Mok : Batterie
Théo Girard : Contrebasse, compositions

Théo Girard est réputé pour ses créations dynamiques et audacieuses, et identifiable par son jeu de contrebasse entendu chez ‘Bratsch’, ‘Le Bruit du [sign], ‘Sibiel’…

Lors de son 1er séjour aux États-Unis, Théo Girard flash sur la nouvelle scène new-yorkaise, son énergie, son intensité, aboutissement (momentané) de la longue histoire du jazz avec ses racines et ses influences diverses… jusqu’à Ça !?  Impressionné et tenté par l’aventure, il décide de réunir des voix capables de s’approprier cet héritage dans un engagement contemporain.

 En 2014, à New-York, en tournée avec Macha Gharibla, il rencontre l’altiste Nick Lyons. Improvisateur et compositeur, bien établi sur ‘La Pomme’, il est souvent sollicité de par son approche originale des standards et l’imagination débordante qui habite ses improvisations conçues comme une construction logique et solide basée sur une architecture futuriste qui restitue les formes fondatrices de l’art. On le croise souvent dans les nombreux clubs de N.-Y. et a traîné avec Bill Payne, Billy Hart, Robert Dick…

En 2018, en Charente, c’est le charme… musical de Sophia Domancich qui le pousse à démarrer la 1ère mouture (en trio) du projet présent. Pianiste aux mille facettes et aux mille mouvements, kaléidoscope musical permanent avec une virtuosité dont elle n’abuse peu, elle se distingue par sa présence fréquente sur la scène hexagonale et autres, dans des contextes aventureux et novateurs, sans hésiter de franchir l’Atlantique afin d’échanger d’autres folies inédites avec des Andrew Cyrille ou Nasheet Waits…, elle est le chaînon idéal entre l’américain et le français dans cette perspective de pont entre les continents…

En 2022, une résidence de création au ‘Comptoir’ et on ajoute d’une batteuse dans le trio en la personne de Lesley Mok, pote de Nick qui leur présente, une autre américaine d’origine chinoise immergée dans l’exploration avant-gardiste. Son travail cherche à relier le banal et le formidable, le commun et l’unique, le profane et le divin, par un langage raffiné et élégant inspiré, aussi, de rythmes afro-cubains, avec des percussions aux textures subtiles et un esprit qui navigue du Free aux musiques ambiantes ou électroniques. On l’entend près de William Parker, Chris Tordini ou Camila Nebbia… où s’affirme son jeu précis et fin, aux élans instantanés et imprévisibles, des touches lumineuses qui claquent, éclairent et font vivre les silences.

MOBKE est donc un quartet transatlantique qui condense et transcende influences et identités musicales. Ce mot s’articule autour de Montreuil et BrooKlyn, avec un E pour ‘ensemble’ en tant que groupe, union, pour un acte de création partagée. Rencontre par-delà les distances, les générations et les contextes.

Un Ensemble à énergie brute, primitive, primordiale, musique pourtant douce et sensible qui s’agite à l’intérieur, touille le brouet fumant d’un imaginaire multiforme, sans se sentir obligée d’agresser pour s’exprimer clairement et librement… sous couvert de titres à l’humour marqué, s’ils situent bien le mode des chansons, sont plus fantaisistes que l’expression qu’en traduisent les musiciens, aussi folle puisse-t-elle paraître par moment, reste rigoureuse et toujours en respect et à l’écoute des autres…

‘La Chose’. Thème court, une mesure qui tourne sur elle-même, un peu comme le cercle rouge du graphisme de la jaquette qui roule en entraînant autour de lui, des poussières de sable, d’eau (?)… Les musiciens cherchent, s’interrogent, tâte l’objet qui garde son mystère.

‘On se lève, on se casse’. On finit son verre, sa discussion, et hop, en route pour de nouvelles aventures, chacun a son rythme, son pas, sa démarche, ensemble mais on garde sa propre vision du chemin à prendre. Le piano mène le train, bien lancé, puis ralenti, les autres suivent… les distances s’amenuisent, oui, on est bien ensemble.

‘Un chemin tortueux n’est pas forcément plus long’. Un thème au sax qui sonne comme un rif, on le sent bien bien ce chemin qui va d’un point à un autre, mais on cause, on cause, on badine, on flâne, on s’écarte cueillir une fleur, regarder le ciel, humer la terre… Et puis, bon, on finira bien par arriver ensemble à la fin du morceau !

‘La rivière coulera sans effort’. Des notes de piano comme des gouttes d’eau qui se suivent, s’agglomèrent, deviennent un filet qui suit le lit, contourne des rochers, des branches que signalent les tambours, la contrebasse imagine des courants contrastés, profonds, paisibles.

‘Presque’. Des bouts de phrases, bribes d’idées qui se croisent, s’enchevêtrent, un archet qui lie tout ça, Presque hésitant, la pièce se construit sans heurt, note à note qui paraissent aléatoires mais participent à l’élaboration de la chanson qui semble se faire au fur à mesure de l’écoute. Le sax arrive pour les finitions, pour embellir et orner.

‘Plus qu’une influence’. Sax en goguette avec la contrebasse qui indique la voix, évite de s’écarter trop loin, de se perdre dans les citations approximatives. Le piano part en promenade avec le sax pendant que la batterie marque des jalons improbables…

‘Improvisation’. Liberté collective dans l’écoute de l’autre. La toile se couvre de couleurs que le pinceau de chacun dépose touche par touche, mûrement choisie, presque en silence (intérieur).

Un beau disque de free raisonnable, confortable, une très belle ambiance sereine et attachante. Discutions à 4. Chacun son mot à dire, à échanger, partager, pour être bien, ensemble.

Par : Alain Fleche

Chez : Discobole Records

https://theogirard.bandcamp.com/album/la-rivi-re-coulera-sans-effort-hi-res-24bit-96k