Né en 1963, Jeff a grandi à Santa Cruz en Californie, hotspot de surfeurs de classe internationale, célèbre pour son front de mer et sa scène musicale bariolés, son arrière-pays de forêts de séquoias, vergers et domaines viticoles, son campus de Silicon Valley. Aussi diverse que son cadre de vie, la musique qu’il écoutait enfant allait de Count Basie ou Ella Fitzgerald à Jimi Hendrix ou Led Zeppelin en passant par les Beatles et tout ce que la radio FM stéréo pouvait diffuser. En 3e, à 14 ans, Jeff se met à la batterie.

Travailleur acharné, il progresse très vite et, à sa sortie du lycée, en 1981, poursuit son éducation musicale à l’université voisine, Cabrillo College. Il y apprend la théorie, joue en big band ainsi qu’avec de plus petites formations. Il emménage à San Francisco en 1986, y entend ses idoles, batteurs anciens et modernes, comme Max Roach, Art Blakey, Elvin Jones, Enrique Platas, Steve Gadd ou Tony Williams et puise chez tous ces maîtres des techniques et une inspiration qu’il n’aura de cesse d’améliorer.

Parallèlement, il s’imprégne de tous les styles musicaux en participant à différents groupes de R&B, rock et jazz, collabore avec Bobby Hutcherson, Eddie Harris. Il a à peine vingt-cinq ans lorsque Ray Charles l’embauche comme batteur. Avec lui il part en tournée huit mois sur douze entre 1988 et 1990, 3 années au terme desquelles il s’installe à New-York. Là, il accompagne aussi bien de vieux briscards (Buddy Montgomery, Lou Donaldson, Herman Foster) que des étoiles montantes (Danilo Perez, Kurt Rosenwinkel, Avishai Cohen…) et se lie d’amitié avec Larry Grenadier, Joshua Redman, Mark Turner, avec qui il partage plus que la scène. Bientôt, c’est lui que les stars appelleront en premier lorsqu’il s’agit de jouer ou d’enregistrer. Chick Corea, Mike Stern, Dave Douglas, Brad Mehldau, Pat Metheny, Gary Burton, Donny McCaslin, Gilad Hekselman, tous le choisissent pour ses goûts éclectiques, son talent et sa créativité qui propulsent leur musique vers de nouveaux sommets.

Son carnet d’adresses ressemble à un Who’s Who du jazz d’hier, d’aujourd’hui et sans doute de demain. Car Jeff Ballard est ouvert à toute expérimentation musicale, comme le suggèrent ses enregistrements aux côtés de Wolfgang Muthspiel, Jesper Løvdal, Jonas Westergaard, Matija Dedić, Libor Šmoldas, Hafez Modirzadeh, Christian Vuust, Claus Waidtløw… des noms peu familiers dans notre paysage hexagonal, que ne dédaigne pourtant pas Jeff puisque il a élu domicile depuis peu à Bordeaux. Ainsi, plus près de chez nous, il a collaboré à l’excellent The World Begins Today d’Olivier Bogé, au premier album Pas de Géant de Camille Bertault et a donné nombre de concerts en France. 

Lorsque l’on consacre le plus clair de son temps à assimiler le répertoire des autres, il en reste fort peu pour élaborer sa propre musique. Jeff a signé Time’s Tales (2014) avec Miguel Zenon et son dernier album, Fairgrounds chez Edition Records (2019). Son titre est simplement le nom du groupe. Il mêle musique électronique et rythmes ouest-africains, réunissant aux claviers et chant Pete Rende et Kevin Hays, Mark Turner et Chris Cheek aux saxophones, Lionel Loueke à la guitare et au chant, tandis que Reid Anderson (the Bad Plus) prend en charge l’électronique. 

Humainement, Jeff Ballard est éminemment sympathique. Toujours souriant, d’un abord facile, il a très volontiers adhéré à l’idée de parrainer le Tremplin 2020, accepté de répondre à nos questions avec franchise et simplicité et fait preuve d’une bienveillance à l’égard des jeunes musiciens qui tranche avec l’univers impitoyable du film Whiplash. Les batteurs anglophones trouveront sur YouTube un entretien de 39 minutes riche d’enseignements et d’anecdotes instructives qu’il a accordé à Pablo Held https://www.youtube.com/watch?v=5ruANcknKYc Pour les passionnés de technique, sur le site best-drummer.com, on apprend que Jeff Ballard joue sur une batterie CAMCO avec une caisse claire Craviotto, qu’il utilise des cymbales Zildjian K custom et K Zildjian Constantinople. Quant à nous, dans le prolongement de sa participation au jury, c’est sa dimension d’enseignant que nous voulions mettre en avant, nous lui avons aussi demandé s’il pouvait donner quelques clés à ceux qui veulent faire de la musique leur métier.

IDC Tout d’abord un grand merci pour votre implication, pour votre générosité. En tant que batteur, vous vous êtes hissé au plus haut niveau, vous êtes connu dans le monde entier, vous avez joué avec pratiquement tous les grands noms de la planète jazz… Les individualités et groupes que vous allez entendre ce soir ne sont pas tous promis à un aussi brillant avenir. Ne vous est-il pas pénible d’écouter certains musiciens en quête de reconnaissance qui ont a priori peu de chances d’atteindre ce niveau d’excellence ?

JB C’est ici que je vis désormais et j’ai envie de donner à la collectivité ; non seulement m’impliquer dans un événement comme celui-ci m’est facile et ne me pose aucun problème, mais cela correspond bien à l’idée que je me fais de ma fonction : je suis une cellule d’un organisme bien plus important, un animal bien plus gros. Le jazz, ce n’est pas que moi, ma musique. Au sens plus large, c’est la tradition, les échanges, le partage, la transmission, d’ailleurs je m’investis aussi -c’est nouveau pour moi- en tant qu’enseignant.

IDC Où dispensez-vous vos cours ?

JB Essentiellement à Bâle en Suisse, j’ai été recruté par le Conservatoire Supérieur qui y a créé un campus de jazz en 2014. Il y a un corps professoral international de tout premier plan, Guillermo Klein y enseigne la composition, les cours de guitare sont assurés par Wolfgang Muthspiel, qui est autrichien, Lionel Loueke… pour les claviers, il y a Aydin Esen, qui vient de Turquie, Jorge Rossy, batteur espagnol, Larry Grenadier pour la basse, je pense qu’Ambrose [Akinmusire, trompettiste résident au Royaume-Uni] va y donner des cours aussi. C’est la première fois que je participe un projet pédagogique de cette envergure.

IDC Lorsque vous écoutez de jeunes musiciens comme ce soir, cela vous rappelle-t-il vos débuts? 

JB Ah non. Les choses ont beaucoup changé. Moi je n’ai pas connu d’école réservée au jazz, alors qu’aujourd’hui la plupart des jeunes sont dans un cursus de ce type. Quand j’étais au lycée et ensuite à l’université, je jouais dans des clubs ou autres lieux de ce genre et j’apprenais sur le tas. C’est ce que je dis souvent à mes élèves : leur environnement n’est plus du tout le même. Eux évoluent pour ainsi dire en vase clos. Ils n’ont pas encore à se démener pour trouver des plans, se plier à des impératifs de durée de solo. On les encourage “Continue, oui, c’est bon. Tu peux chorusser autant que tu veux, super!” Mais ce n’est pas comme ça dans la vraie vie. Si en concert ton jeu n’est pas satisfaisant à tous égards, tu n’auras personne pour te soutenir ou te reprendre… je suis au regret de le dire, c’est quand on est en situation qu’on apprend le plus. Au final ça permet à la musique de s’améliorer. A ceux qui n’en sont pas conscients, je dis qu’ils doivent s’effacer et laisser la place aux autres quand ils ont dit ce qu’ils avaient à dire. Autre chose, eux ont facilement accès à tous les enregistrements audio ou vidéo, alors que pour moi la recherche prenait du temps, quand j’arrivais à mettre la main sur une pépite j’étais en extase, j’en absorbais chaque atome. S’ils semblent vouloir zapper, impatients de passer à autre chose, je ne veux pas les casser mais je leur demande pour quelle raison ils veulent devenir musiciens de jazz. Pour être célèbre ? Du fric, il n’en gagneront pas des masses. Très peu d’artistes gagnent bien leur vie, et sans vouloir être méchant, qu’ils commencent par bien jouer au lieu de poser des questions du style : “comment vous vous y prenez pour faire du studio?” ou “comment vous trouvez des dates?”. 
A de jeunes batteurs, je commence par demander “vas-y, joue-moi un truc en battant bien le temps”, ils le font, et je vois comment ils interprètent le langage, comment ils le font passer, ou pas… ça tourne souvent à la démonstration d’indépendance, ou alors ils semblent converser avec eux-mêmes. Pourtant, tout ce que j’attends d’eux c’est de bien faire entendre la pulsation. Qu’on ressente ce mouvement, que ce soit vivant, pour le reste, on verra après. OK, leur approche va changer. Surtout si comme moi ils ont un jour la chance de pouvoir jouer avec des grands qui modifient, qui orientent leur jeu. En fait je n’avais aucune idée d’où cela m’amènerait -encore moins de plan de carrière- quand j’ai débuté. Mon idée n’était pas de signer avec une maison de disques, c’était de m’éclater. Jouer avec un groupe, tourner, voyager, ça faisait partie du métier mais s’il n’y avait pas le plaisir, à quoi bon ?

IDC Il y a sûrement des jeunes qui ont la foi, qui sont dans le même état d’esprit, non ?

JB Je ne dis pas le contraire, là je me rends compte que je n’ai pas assez insisté sur ce qu’il y avait de bien.

IDC Il existe des talents qui ne seront jamais exploités faute de s’être trouvé dans un milieu porteur. Un mentor tel que vous a l’expérience qu’il faut pour les développer, vous qui avez cotoyé des blancs rockers, des blacks qui avaient le RnB ou la “Soul” dans le sang, des latinos, des orientaux, des musiciens d’Europe Centrale, vous avez réussi à capter l’essence de chaque tradition à force d’écouter, d’analyser, et vous avez synthétisé tout cela de façon très personnelle. Je comparerais votre jeu à un café ou à un vin d’exception : le mélange harmonieux et unique de cépages ou variétés d’origines diverses. Ce qui m’a frappé dans votre jeu, c’est la souplesse, l’ouverture, la profondeur, la chaleur, en même temps que les crépitements et le “drive”, l’aptitude à créer d’innombrables motifs dans un mouvement ample. 

JB Merci. J’apprécie beaucoup.

IDC Tout le plaisir est pour moi. S’il y a des esthètes, des amateurs de vin ou de café parmi les lecteurs ou les auditeurs, je serais ravi qu’ils ressentent la même chose que moi, ce côté physique, sensoriel. 

JB Oui, il ne faut jamais oublier la dimension physique. Garder les deux pieds sur terre, pour ressentir les vibrations dans tout le corps, pas que dans les oreilles ou l’intellect. Pour moi c’est un aspect essentiel de cette musique. Elle vit, elle bouge. Et je m’en remets à mes tripes, à mes genoux, à mes mains pour l’accompagner.

IDC Entre vous et les musiciens que vous accompagnez, il y a un respect qui à mon avis contribue à l’écoute mutuelle. 

JB Oui, il se crée des liens, parfois d’amitié, entre des musiciens qui cherchent à produire un son de groupe. L’amitié est un plus mais elle n’est pas nécessaire. On s’entend bien, on se respecte, on s’écoute pour être sur la même longueur d’onde, point.

IDC Je me suis souvent posé la question, ayant entendu dire qu’aux USA, le business prime sur les relations humaines, et qu’après une date ou une session de studio avec des musiciens du même acabit, on se dit au revoir, et rien de plus.

JB Oui, ça arrive. En Espagne, après avoir joué je savais que nous partions faire la tournée des bars et j’étais déjà dehors, quand je me suis rendu compte que les autres attendaient d’être au complet avant de bouger. C’est la différence entre l’esprit collectif européen et l’individualisme américain.

IDC Lorsqu’ils voyagent en Europe, les Américains détestent perdre du temps, vrai ? 

JB C’est vrai, nous n’aimons pas être assis à ne rien faire d’autre que discuter. C’est avant tout une relation de travail que nous avons avec les autres, et toute notre énergie se concentre sur le boulot. En ce qui me concerne, je préfère ne pas boire d’alcool ni faire un repas gastronomique avant un concert, cela me fatigue, et en général j’ai un emploi du temps plutôt serré. OK (claquement de doigts) ceci, puis cela. Ce n’est pas être asocial, c’est le métier qui le veut. 

IDC Nous avons quand même prévu un repas pour vous avant cette longue soirée, il est l’heure d’y aller. Ravi de vous avoir rencontré en chair et en os, et encore merci pour votre gentillesse et votre franc-parler.

Par Ivan-Denis Cormier, photos Alain Pelletier