Bergèræs / Fred Frith / Des Corps Dehors / Núria Andorrà / Sakina Abdou /Marta Warelis / Toma Gouband

Dimanche 12 juillet – 09h30 – Eglise du village de Gèdre
BERGÈRÆS
Lutxi Achiary : tambourin à cordes, voix
Camille Lainé : violon, voix
Nous sommes dans une église dans le village de Gavarnie-Gèdre et pourtant entourés « de vertes fougères », a capella, deux voix s’élèvent pour une chanson bergère.
Les deux musiciennes Lutxi Achiary et Camille Lainé alternent lectures d’extraits contemporains de Pastorales, écrit par Violaine Bérot, Florence Debove, et Jean-Christophe Cavallin et chansons ancestrales. Dans la voix, dans la langue, l’attention à la nature, aux bêtes qui sont des vies dont les bergères et les bergers sont responsables, la conscience d’un monde qui se délite et qu’il faut protéger pour ce qu’il en reste. Les instruments -violon et tambourin à cordes- sont les supports simples et rythmiques des histoires à dérouler.
L’imaginaire des contes prend sa source dans le quotidien des bergères raconté dans leurs lectures de ce recueil qui décrit chaque détail du métier, tout a sens, et il faut agir pour protéger le troupeau : blessures, mort, un combat de chaque heure, des conditions de vie ardues, la transmission ancestrale ou fantasmée comme moteur, et surtout se faire accepter par les animaux, gagner sa légitimité.
Les deux voix se conjuguent, se superposent, s’entrelacent, assurant l’intensité du propos.

Dimanche 12 juillet – 11h30 – Centrale hydroélectrique de Pragnères
FRED FRITH SOLO
Fred Frith : guitare électrique
La ficelle de Fred Frith glissée sous les cordes de sa guitare gratte le son d’emblée, bruit de cascade, tapotements, frisottements, quelques notes s’immergent, submergées par des sons anarchiques, un fond rock en désespoir de cause qui cherche à s’imposer. Fred traverse le temps de la musique, du mélodique à son éclatement, sa diffraction, expérimentateur invétéré, son sur son, il sillonne sa guitare, maintient l’écho et surenchérit avec des cliquetis de chaînes sur bols métalliques. Ses mains chatouillent maintenant les cordes pour que jaillissent encore timidement quelques mesures swingueuses, ténues mais évocatrices, beauté de ce qui doit s’effacer mais résiste encore, dont il s’échappe inlassablement et vers lequel il revient. L’impro, c’est le risque, la liberté, la résurgence aussi. Fred fait tout cela, il raconte cette histoire en jouant : l’art à l’épreuve, fragilité et destruction/construction, métamorphoses, transfiguration. Les sons qu’il provoque le sollicite à leur tour, -faut dire que son oreille est infinie, d’une attention absolue à ce qui arrive; il en attrape les effets pour les prolonger encore, les dériver. Fred ne peut même pas se contenter de maintenant, il est juste après, en quête d’avenir.
Sa guitare ferruge, sature le son, prétexte à lui superposer encore quelques accords au tintement d’un orgue… un plat métallique sur ce fond-là, perturbateur, racleur, une baguette sur le tout pour des effets percu, encore, plus encore. Avec un archet nylon pour faire siffler, griffer le bord de la guitare, un autre espace s’ouvre, psychédélique, un pouls en sourdine, quelques notes joliment dévoyées, un bruissement délicat, des lucioles, petites lumières de sons…
Le temps s’irise, guimbarde sur cordes, surexposées, sûrement un poème en développement, un tableau, des images, certaines subliminales parce que quelque chose a changé dans nos têtes, une ouverture des sens. La « boîte noire » pour l’étrange, l’inconnu, l’inattendu que l’on espère enfin ; Fred Frith sort un petit sachet de poudre de perlimpinpin – des grains de riz, glisse ces derniers d’une boîte à son couvercle, une voix de sirène ou la plainte d’un petit enfant dans le public qu’il intègre à sa voix s’en dégage.
Retour à la ficelle, une boucle temporelle à rouvrir.
En rappel, après des applaudissements fournis, un rock où douceur et explosion se côtoient. Rien n’est immuable. De l’insurrection.
2e rappel, encore plus fourni, saturation de la guitare, déflagrations sourdes, la terre s’ouvre bien par endroits, fréquences étouffées.
Merci, monsieur l’artiste.

Dimanche 12 juillet – 13h30 – Maison de la Vallée
ENSEMBLE DES CORPS DEHORS
Fabien-Gaston Rimbaud : textes, voix
Richard Comte : guitare, voix
Maëlle Desbrosses : violon
David Merlo : basse
Mathilde Proy : électronique
Aymeric Avice : trompette
Les instruments grincent, s’éveillent, gémissent, belle voix rocailleuse de la trompette, le violon frémit, la basse gratte, l’électro écrase les sons, la guitare sature, à travers cela les mots de Fabien-Gaspard Rimbaud glanés dans les bars, « l’oiseau reviendra » susurre-t-il, « en attendant, je me consume », entre malaise et cauchemar renforcés par la batterie… Les voix geignent. Individu à l’étroit, en implosion. Faut qu’ça brûle, la batterie explose, en colère, les instruments s’insurgent un temps.
La batterie lance un appel plus tribal, la basse de David Merlo hypnotise, la guitare de Richard Comte divague, une danse un peu maléfique à la cadence empesée prend forme, à l’influence chamanique, maléfique, substance hallucinogène, « qu’est-ce qu’il te faut ». Ambiance saumâtre, « il faudrait crier » dit Fabien-Gaspard allongé sur l’avant de la scène, « faire sauter les ponts ». Les voix et les instruments ne s’en privent pas, se déchirent chacun, la basse éclatée. Epuisement, crise, chaque instrument s’hystérise, l’électro a l’encéphalo explosé, arraché. Ça pulse -nuées métalliques en vue- Le violon de Maëlle Desbrosses creuse, la basse rouille, la guitare de Richard Comte psychédélise, la trompette d’ Aymeric Avice milesdavise, échafaude…
Les mots se mangent, les instruments s’enlisent pendant que Fabien-Gaspard se souvient de l’homme dans la caverne qui crée des ombres. La trompette bouillonne, s’embrouille, se fréquence, la guitare s’excite, le violon fend, la basse scille. La batterie finit par ralentir son pouls.
Pour finir, balles de ping-pong métalliques dans l’électro, ou flipper désenchaîné, la la basse déchire, arrache, disloque, poumon irrégulier, apnée, expectorations.

Dimanche 12 juillet – 17h00 – Maison de la Vallée
CONCERT SURPRISE
Sakina Abdou : saxophone
Núria Andorrà : percussions
Surprise ! Donc un début dans le noir. Juste le souffle du sax, les fluctuations de l’air et une grosse caisse au son de sable caressé par des vagues. Le sax se tord, ricane et respire par intermittences, fatigué. Les sons crissent des deux côtés. Le sax sonne une alarme usée, éraillée, en déconfiture.
La grosse caisse est fracassée par des éclats métalliques, des cloches égarées ; le sax se met en colère puis gémit, alternativement, chaque extrême de plus en plus appuyé. Lancés insolites, fulgurances, slaps d’un côté, bols en cloche de l’autre. Sakina Abdou au sax et Nuria Andorrà aux percussions, sans plus aucun doute, à la lumière !
La brise traverse le pavillon du sax ténor, par salves ou détours au contraire, sèche ou grasse, alerteuse. Des baguettes genre mikado perturbe la grosse caisse, une petite baguette classique en profite pour sonner tambour, ça rebondit, et le sax s’en empare pour saisir des bribes de swing décomposé, leur faire un pied de nez par des sons appuyés. Les pommes de pin amusent la percu et la cymbale la ravage, fracassante, orageuse, aux éclairs intenses. Le sax s’éteint doucement.
Sakina prend son sax alto, fabrique du brouillard d’eau dans le tuyau. Les deux se rejoignent pour crisser. Le sax fait quelques gammes déjantées, délurées comme on veut.
Silence et la cymbale ne peut s’empêcher de glisser sur la peau. Le sax fait l’oiseau. Les deux sons se cuivrent puis s’agitent. Instabilité bienfaitrice, productive. Le sax virevolte en circulaire, la caisse claire s’emballe, frénétique. Les deux musiciennes s’entendent, s’interpellent sans cesse.
La cymbale fait résonance de gong, des cercles concentriques qui inspirent le souffle du sax, ici continu, ténu, presqu’imperceptible. C’est une nuit quand on garde les yeux ouverts, puis le petit matin quand tout s’amplifie. Tout paraît d’abord étale, et les courbes se dessinent peu à peu. Du sable est soulevé par quelques courants discrets. La notion de temps diffère de la journée, un ralenti savant, un son méditatif tout de même inquiété par les petites billes insolentes de Nuria, histoire de le déstabiliser, de lui faire abandonner sa régularité, sa longueur, sa patience… Les petites billes accélèrent, le sax résiste.
Qu’à cela ne tienne, Sakina reprend son sax alto, et part dans la salle, imiter les grelots, donner de la fantaisie à l’instrument.
Belle surprise, en effet !

Dimanche 12 juillet – 21h30 – Chapiteau
SAKINA ABDOU, MARTA WARELIS & TOMA GOUBAND
Sakina Abdou : saxophone
Marta Warelis : piano
Toma Gouband : batterie, percussions
1-
Ils démarrent tous trois sur les crêtes les plus pointues, notes frénétiquement tapées pour Marta Warelis, un sax ténor excédé, une grosse caisse et un brin de bois tapageur. Une fébrilité déterminée, le visage de Sakina Abdou est expressif et vit dans le prolongement de son sax.
Les doigts délicats de Marta Warelis font pourtant trembler le clavier, ils courent au centre, épileptiques, frisent les notes, une danse du feu contemporaine. Le sax s’y superpose, Toma Gouband trépigne sur sa batterie. Les mains de Marta lévitent au dessus du piano, ça ne peut être autrement, à cette vitesse-là ou bien elles grignotent les touches. Le minéral Toma tape deux petits cailloux l’un contre l’autre, y a pas d’raison, ça fait rythmique, il a posé une grande pierre plate sur une cymbale.
Le temps est venu du son discontinu, faisant entrer le silence, sublime conseiller pour relancer les dynamiques. Les notes de Marta discourent avec finesse, le sax poursuit ses incrustations, ses circonvolutions, ses excavations, ses altérités. Les bois de Toma deviennent flûte provisoire, le jazz s’excède, manifeste, impulse. C’est une euphorie stylisée, ciselée. Toma jongle avec la même dextérité que ses deux comparses, ses baguettes dribblent. Les doigts de Marta sur les aigus possèdent une forte cinétique mais c’est une avancée méticuleuse vers le devenir du jazz, les trois musiciens s’entendent dans une écriture immédiate extrême où le tempo ressemble à une vibration, un tremblement musical, un séisme.
2-
Le sax s’insurge, les feuillages de Toma rendaient l’air délicat, alors tous se révoltent, le pied vengeur et les poings de Toma sur le parquet résonnant de la scène, les cordes agacées par Marta, mais tous en frôlement plus ou moins appuyés. Toma fait galoper le sol des ses fins bâtons, les feuillages s’accordent avec les frottements discrètement métalliques des cordes préparées. Le piano ainsi pincé devient un vieil orgue de barbarie, la dentelle de Marta toujours en action. Le sax prend ses aises, au tempo haché pendant que les branchages de Toma balaient sa batterie avec ardeur.
Les trois essoufflent leurs instruments, le calme après la tempête ou le plaisir de les relancer encore, de les déborder ensuite. N’en plus finir.
Folie free, quête insatiable, une exigence du plus encore, que les détours soient de nouvelles expériences à détourner, retourner, tordre.
Toma trouve un tempo avec ses brins de bois dans chaque main.
Féérique, plus que féérique, magistral, plus que magistral, décapant, plus que décapant…
En rappel, Toma, le minéral, le végétal métamorphose sa batterie. Place au sax ténor : pendant que l’orpailleur Toma tamise son trésor, Sakina joue un blues intermittent, une décomposition de l’élégance, des courbes empêchées, des notes irisées, adoucies pour lancer un air qui ne peut aboutir. Depuis le début de la deuxième partie, Marta joue l’avant-dernière note du clavier, puis les baguettes de Toma soudain tribales la font jouer debout directement avec les cordes du piano. Sakina ayant extrait un son gras repart à la finesse, petits swings de rêve à inquiéter au plus vite tout de même…
Pour finir, les cordes du piano grésillent.
Par Anne Maurellet, photos Alain Pelletier (alias tamkka)
Galerie photos











































