For John Cage / Autan / Fred Frith et Núria Andorrà

Samedi 11 juillet – 11h00 – Chapiteau
FOR JOHN CAGE (MORTON FELDMAN 1982)
Eela Laitinen : pinceaux
Mathieu Werchowski : violon
Christine Wodradscka : piano
C’est une entrée par deux notes au piano, deux au violon, le presque pas, un filet d’air imperceptible, l’un répond à l’autre, l’essentiel.
Ce ne peut pas être qu’un espace que la graphiste Eela Laitinen qui est entrée en scène décline sur de grands panneaux juxtaposés dressés sur un fond noir un geste continu, unique, le bras tendu, marchant au pas de la musique, des montagnes se superposant. Le noir et le blanc s’imprègnent dans l’espace, là où nous sommes yin et yan, en lévitation. C’est le moment de la contemplation. For John Cage composé par Morton Feldman en 1982.
La matière se transforme, la musique s’étire, le piano de Christine Wodradscka insiste à peine, des pas précautionneux, le violon de Mathieu Werchowski s’allonge, la peintre crée des boucles descendant des monts et la peinture disparaît absorbée par le papier ou par elle-même, art éphémère, possibilité de l’extase, l’autre vie, ce qu’il nous reste de l’intériorité. La permanence ne suffit pas, la création se renouvelle, sinon elle n’est pas. La graphiste préfère alors une peinture diffusée par une bombe de peinture, elle entoure ensuite cette brume sombre de cercles prononcés, le violon tente la continuité par moments… le piano retourne à l’infini, le son appuyé s’évapore tout de suite comme la peinture à nouveau peu à peu disparue.
Peut-être que l’on s’endort ainsi, ou qu’on meure ainsi ou que l’on rêve ainsi. Je pense à Shakespeare dans Hamlet, le lieu du questionnement où on ne pose même pas la question.
La graphiste semble dessiner alors les strates du conscient, de l’inconscient ?
Touches de peinture en forme de points comme les notes posées sur le clavier et la respiration intermittente du violon.
Eela Laitinen choisit les replis d’une ligne continue, la vie que l’on ne sait observer en train de se faire, un travelling antonionin.
Quand le sinueux musical s’approche, un pinceau large couvre les rectangles de toile, et pourtant le blanc se révèle à nouveau, la transformation plus forte que l’apparence ? Le pinceau noir brise lentement les toiles blanches accrochées les unes à côté des autres.
Sommes-nous dans une suite d’éphémères qui fait le temps long de la vie ? Ça change la perspective…
Les coulures, des stigmates ? Eela s’agenouille devant son œuvre fugitive, sa disparition. Alors, elle retourne à l’ouvrage, lui ajoute des arabesques, laisse une trace pourtant dissoluble excepté dans la mémoire. L’abstraction en tant qu’imprégnation. Encore des traits, vouloir tout de même, inlassablement, exister en quelque sorte.
Tout s’évapore encore, comme la musique aussitôt posée, aussitôt évanouie. Des sursauts pourtant, des révoltes, des volontés d’inscription ? Le pinceau s’insurge lui aussi par grands traits grattant, rayant la toile, à moins que ce ne soit quelques ajoncs perdus dans la brume.
La graphiste relie les rectangles de toile par des liserés verticaux ondulants, une tentative d’unicité immédiatement disparue, les jets de peinture suivent les arpèges du piano, obstination de la création, -être-. Le piano s’éteint par à-coups, le violon lutte encore, derniers souffles pour les deux, agonie ? On choisira paix.
Et puis, après, une montée progressive, sorte d’élévation, mesurée, violon et piano parallèles, comme les lignes, liens que dessine Eela ainsi que des jaillissements de traits, gerbes noires tendues vers le haut. Le noir recouvre encore. La peintre noircit toutes les toiles et tout s’éclaire à nouveau.
Peut-être n’y a-t-il pas de fin, à la création.

Samedi 11 juillet – 18h00 – Eglise des Templiers
AUTAN
Giulio Tosti : orgue
Mathilde Lalle : chant, boha, pandeiro quadrado
Le son s’amplifie sur un seul accord de Giulio Tosti posé sur l’orgue, ce qui fait s’y glisser la voix de Mathilde Lalle, elle aussi s’étend, s’élève, un chant du Périgord tendre, resserré. Juste idée d’associer les deux ainsi. La puissance de la voix de Mathilde se déploie comme l’orgue. Ça fait frissonner, les sons. L’église accueille pleinement cette célébration païenne.
Le désir de restituer les chants traditionnels fait remonter les racines, l’envie d’en valoriser la teneur, les symboles, le sens du rituel nécessaire à nos constructions, semblons-nous l’oublier. Non pas un retour en arrière, à un passé soit-disant heureux, mais à une volonté de filiation, l’attention à une transmission, et en se l’appropriant nourrir le présent. Il faut préciser qu’ici orgue et voix se marient, communion vers une spiritualité bouleversante.
Passons à la cornemuse des Landes de Gascogne, la boha, inspiratrice de danses régionales, on se prendrait bien par le bras, en changeant de partenaires pour une ronde légère et joyeuse, exutoire du labeur. L’orgue sait lui emboîter le pas…
Mathilde présente une série de chansons et un Kyrie « qui parlent du sens de la vie ». L’orgue se transforme en orgue de barbarie pour que le chant devienne ritournelle, boucle lancinante. L’interprétation de la chanteuse nous fait parvenir le suc des paroles occitanes. L’orgue s’éteint comme un souffle qui s’étouffe. Des chansons où alternent interrogation et joie à vivre, tout pour faire un humain…
Les chansons sont parfois une quête, une prière au monde ? C’est une réconciliation avec le quotidien, sa description riche, attentive et poétique.
Une pastorale à l’orgue prend une autre dimension, le jeu des tuyaux lui rend toute sa fantaisie en lui attribuant plusieurs colorations.
De spiritualité à Passion de Jésus, les chemins se frôlent même s’ils peuvent ne jamais se rencontrer, c’est selon. Ici, Mathilde saute le pas, sa voix habitée le peut. L’orgue maîtrisé par Giulio Tosti en joue la gravité, sons souterrains, crépusculaires, pour une montée progressive vers des cieux propices ? Un nirvana.
Samedi 11 juillet – 21h30 – Chapiteau
NÚRIA ANDORRÀ & FRED FRITH
Núria Andorrà : percussions
Fred Frith : guitare électrique

En route immédiate pour la déflagration, le fracs, l’interrompu, le fragmenté, guitare et cymbales de front. Les cymbales violentent la grosse caisse de Nuria Andorra, la guitare est griffée par des objets métalliques, ces derniers agressent. Le chaos d’aujourd’hui. Une mélodie surgit des doigts de Fred Frith, nostalgie, brouillage. Faut-il la préserver, la chahuter, l’actualiser, est-elle encore viable ? Fred la fait resurgir finalement ennoblie par quelque amplificateur ou autre électronique ou encore par une soucoupe métallique posée sur la guitare à l’horizontale inquiétée par une petite baguette métallique, de métal à métal, des rencontres irisantes, des effets à exploiter encore. Nuria tambourine du coude et des baguettes la grosse caisse, un grondement sourd qui appelle la guitare électrisée de Fred, en contraste, dans une recherche d’ondes changeantes, de ruptures, d’échos, de déviations, de déliquescence. Les sons tressautent et s’agitent des deux côtés, affolés, anarchiques. Deux pommes de pin tordent le son de la grosse caisse, le déforment, le défont.
Pas de doute, ils s’écoutent, s’entendent, des bâillements, des ricanements, sait-on bien, sortent de la bouche de Fred qui martyrise sa guitare avec des pinces avant de la scier avec un archet pour un effet fréquences, scillements, pendant que Nuria métallise sa grosse caisse avec deux baguettes.
Brouillages côté guitare, montées et descentes de notes, encore une résurgence. La guitare chante, revenue du lointain, d’un temps des harmoniques. Fred pince fébrilement les cordes, une mélodie fantomatique se déplace, répétitive, en écho, parce qu’il faut bien faire toujours quelque chose de la musique sinon elle meure comme nous et c’est ce qu’on ne veut pas.
Nuria pose des bols en céramique sur la grosse caisse et jette des billes -aléatoires, enfin presque, de quoi faire rebondir Fred ; on n’est pas inquiets… Une pluie d’infimes clochettes chez l’une, cloches avortées chez l’autre, une ficelle glissée entre les cordes gratte le son, puis le rudoie, les deux sillonnent leurs instruments. Fred distend ses cordes, que la note s’envase, Nuria plastifie la peau de sa batterie, comme matière froissée, Fred a retrouvé un fond d’accords extirpé de l’oubli, ou de la mémoire, il le décompose, le fait trembler, le récupère. Grondement côté peau, baguettes en fureur, lasers foudroyants les cordes là. La guitare disjoncte, à moins qu’elle ne brûle par instants, malgré des accords amplifiés en boucle. Une locomotive du siècle dernier démarre, des cercles lumineux concentriques, sorte d’objets volants sournois flottent au-dessus de Fred, encore des accords appuyés, par dessus, qui veulent prendre les devants. La grosse caisse gronde forcément. L’art doit renaître éternellement de ses cendres, exister, condamné fort heureusement dans aujourd’hui.
Une discrète lamentation tibétaine ou d’une tribu indéterminée naît dans la bouche de Fred pour s’éteindre.
En rappel,
Fragmentations, éclats, Nuria frappe, métallise, fait rebondir la grosse caisse, Fred balade sa guitare, crissements, fractures, crissements.
Nous sommes sidérés par la richesse et la beauté de leur créativité.
COLLECTIF COAX « Happening kermesse(s) »
Julien Desprez : noisy ping-pong, podorythmie, guitare électrique
Simon Henocq : acid trampoline, guitare, synthétiseur
Yann Joussein : batterie
Fabien-Gaston Rimbaud : noisy ping-pong, Monsieur Loyal
Caroline Savi : chorégraphie
Antoine Viard : dart jukebox, saxophones
Thibault Brousses : ingénieur son
Tout au long du festival le Collectif Coax en six petites formes, performeurs du fitness au ping-pong, conjugue la musique dans ses délires, cocktails musicaux compris. La déjante comme piste de liberté et plaisir éclaté de la fête.
Par Anne Maurellet, photos Alain Pelletier (alias tamkka)
Galerie photos
















Collectif Coax































